II
iU SOUVENUS
Le bruit lointain d'une voitwe s étant £iit en* tendre ^ Buonarotti détourna subitement la tête , et regarda fixement... jusqu à ce que le cbar que nous avions aperçu k quelque distance eut pris une route de traverse et disparut.
— ■' Ce n est pas eneoi*e eux , s'écria-t-il avec aroer^ txxsjge !... Us ne vendront pis, je le vois... Les Ita* Uens sont moins entreprenants sans, doute que les Français y mais ils sont plus persévérants.... Puis , il tourna de nouveau ses r^ards vers la chaîne des Alpes... — Je ne verrai plus ma patrie, ajouta-t^il, me» yeux se fermeront à la lumière sans qu'ils aient vu poindre Taurore de ses libertés... Ce n est pas ainsi que je oxyyais terminer ma carrière quand je quittai Florence en 1790... Ah! mon fils! que j étais encore jeune alors , et quel avenir d'indépendance et de bonheur se montrait à mes yeux pour la pauvre It£^lie !
lie grand-duc Léopold, dont j'avais reçu de nonw breuses marquesxle faveur, tant que je ne m'étais occupé que de littérature et de beaux-arts, me fit menacer de me retirer ses bonnes grâces si je persistais à manifester nwn enthousiasme pour la ré-^ volution française. Pour toute réponse, je lui ren-
voyai k décoration de Saint-Etienne qu'il m'avait dimnée quelques mois auparavant; puis je me démis. de tues emplois. Bientôt après, j'abandonnai la Toscane, d'où j'étais exilé, en y laissant tout ce ^qui* &it le bonheur des hommes, biens , honneurs, famille, plutôt que de renoncer h mes opinions et à naos invariables principes.
(j% fut en Corse que j'aSai chercher un asile , comme le lieu le plus favorable à 1 exécution de mon grand dessein, la lil^ration de fltalie.... Lk j'oi^anisai des associations patriotiques dont les ra-« mi&ations s'étendirent bientôt dans la plupart des grandes villes de notre péninsule ; là j'éerrvid avec une indicible jouissance un journil intitulé : r^m/co délia tibèrtà italmna.Ce fhrent les plus beaux jours de ma vie, car tout marchait li grands pas en France vers la répubUque, et je pouvais enfin proclamer, sans contrainte, mon amour pour la liberté et mes iéiées démocratiques dans une feuille où , plein d'espoir, j'appelais mes compatriotes à l'indépendance.
Persuadé néanmoins que les premiers coups devaient partir du dehors , je me rendis à Paris , en 93, avec Salicetti , que nous avions fait nommer député à la Convention. J'y sus gagner d'abord la confiance
Googk
des amis du peuple en ni associant à leurs {Patriotiques projets , *en travaillant franchement avec eux au triomphe du parti montagnard d'où dépendait le ^Iqt de la France et rafFranchissement des autres nations. Mon zèle fut récompensé en 98, lorsque la Convention, fatiguée de la résistance de Pabli, me chargea, conjointement avec deux de ses membres, d'aller faire ^connaître son autorité en Gorsc, Je partis muni de pleins pouvoirs, autant pour soumettre l'île à- la Bépublicpie, que pour insurrectionner l'Italie.
J'étais alors, je l'avouerai, plein d'errance dans les résultats de cette importante mission; mais la désertion complète de Papli, sa révolte manifeste contre les ordres de la Convention, en m'empêchant de m' occuper exclusivement du soulèvement d'une partie du Piémont et des provinces de la Romagne, paralysèrent mes eJBbrts et déccHK^tèrent mes projets... C'est à ce traître qu'il faut attri^ buer..:
— Traitre!... répétai -je... J'avais cru, jusqu'aujourd'hui, qtie le ncwii de Paoli était resté cher aux amis de la liberté ?
— Paoli, repcit Buonarotti, n'était qu'un aristo^
crate qiri n'avait pris les armes pour chasser les Génois de la Corse, que dans l'unique espoir de mettre son pays sous le joug de quelques familles privilégiées : il n'aimait ni l'égalité, ni la république; pas plus que le jeune Bonaparte, que l'on m'avait adjoint pour le combattre, et dont je pénétrai l'ambition et l'esprit de despotisme, sous les apparences d'un patriotisme exalté. Mes rapports secrets au comité du
salut public pourraient en faire foi Pendant six
mois et plus que nous courûmes les mêmes dangers, que nous partageâmes les mêmes demeures et souvent le même lit , j'avais étudié son caractère et lu
jusque dans les derniers replis de son cœur Lui
aussi ^è battait comme l'hypociite Paoli , non pour la liberté, mais pour satisfaire son ambition personnelle.
De retour à Paris, après la soumission de la Corse, je me fis naturaliser Français par la Convention. C'était une réponse à mes ennemis qui m'avaient dénoncé à cette assemblée comme un émissaire secret, un ami du grand-duc de Toscane, et un moyen plus certain de travailler avec fruit à la délivrance de l'Italie. J'obtins, à cet efiet, d'être envoyé à l'armée des Alpes en qualité de commissaire et
d'agent de lu République fxBuçaise daae le$ provinces conquises.
Ceux qui ont vécu dans ces temps d'enthousiasme et de dévouement , peuvent seuls comprendre les prodiges qu enfanta l'amour de la liberté... Qu'il était beau, jeune homme, continua Bucmarotti, dont la noUe figure ressemblait plus que jamais en ce moment à celle de son ancêtre Michd-Ànge; qu'il était beau de voir les ccnnmissaires de la Convention marcher à la tête des bataillons citoyens et charger les colonnes ennemies au cri de Vive la République !..« Je me vois encore à l'assaut d'une redoute : trois fois nos troupes avaient été repoussées , trois fois elles se rallièrent à notre voix, et la redoute fut emportée.. « Ah ! quelle puissance le drapeau tricolore n'exerçaitil pas alors sur les esprits!... et que ne devaiton pas attendre d'un élan national qu'on ne reverra plus!
Toulon , où j'avais retrouvé Bonaparte , venait d'être repris : l'armée républicaine, libre désornoais de ses opérations , occupait le comté de Nice ; l'Italie s'ouvrait devant nous. ... Déjà.je la voyais libre, quand la chute de Robespierre détruisit toutes mes espérances» Arrêté) conduit k Paris i ainsi que plusieurs
autres boas patriotes» j'y fus incareéré » souoiis à un procès qui devait finir par Féchafaud.
Ma femme y la bonne Marietta, qui m'avait oou^ rageusement suivi dans toutes mes missions» me sauva d'uiie mort certain^ en obtenant» à forice de sollicitations » qu'on suspendit ma mise en aocùsation. Que de peines ne s'estnelle pas données pour y parvenir ! quels affronts n'a-t-elle pas €i[idurés de Geux4à mêmes qui se disaient nos meilleurs amia avant ma disgrâce ! Mais son âme est du. petit nombre de celles qui gi^ndissent avec les obstacles» et deviennent plus fortes» plus dévouées» à mesure que l'objet de leurs affections est plus éf^mé par le sort.
lia réaction républicaine de vendémiaire an IV m'ouvrit enfin les portes de ma prison ;. toujours fidèle à mes premiers projets » je demandai et j'ob^ tins de nouveau un commandement important sur les frontières de l'Italie. Des dénonciations ne tardèrent pas malheureusement à m'en faire éloigner. Alors je revins pour la quatrième fois dans ce Paris où l'on avait fait de si grandes choses » mais où le patriotisme n'existait plus que de nom. Il ne me re^ donc d'autre parti à prendre que de combattre
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il outrance la cauteleuse politique d'un gouvernement et d'une assemUée traîtres à la république et à la nation.
Pour y parvenir avec succès, je me fis recevoir, et je devins président du fameux club du Panthéon, seul foyer de patriotisme, où se consei'vaient pures les doctrines démocratiques. C'est là que j'achevai de me lier et de sceller une alliance civique avec des hommes tels que Babeuf y D rouet , Félix^Lepclle' tiery etc. C'est là que nous réunîmes tous nos efforts pour sauver la république et rétablir dans toute son intégrité la constitution de gS , en réagissant sur le conseil des Cinq-Cents ; mais toutes nosremontrances, toutes nos tentatives restèrent inutiles auprès de cette liberticide assemblée : notre club fut fermé, et il ne nous resta plus d'espoir que dans le renversement de ceux qui trahissaient ainsi leurs devoirs envers la nation.
Une vaste conspiration fut ourdie , et nous jurâmes tous de mourir pour le triomphe de notre cause. Babeuf et moi nous en étions les chefs; nous avions tout prévu , tout préparé ; les troupes du camp de Grenelle étaient gagnées , les bons citoyens des fauboui^s n'attendaient que le signal pour agir, quand -
DE GENÈVE. ^i
lions fômes ven4us par on traître infâme , officier dans l'aripée de Tintérieur, et aussitôt arrêtés.
Pour la première fois mon cœur se troubla, non par crainte , j'avais depuis longtemps fait le sacrifice de ma vie , mais par le cuisant regret de voir en un moment tant de projets renversés ^ tant d'espérances déçues pour ma pauvre Italie , car, je te le dis encore, en défendant la liberté en France , c'était pour mon pays que je travaillais.
he Directoire n'osant nous faire juger à Paris , se hâta d'ordonner notre translaticHi à Vendôme : enchaînés sur des charrettes comme de vils criminels , nous traversâmes ainsi une portion de la France ; on avait espé:^ que nous serions accablés d'injures et de mépris sur la route , mais il n'en fut rien.... La plus grande partie des populations des villes et des villages nous plaignait , nous accueillait, nous applaudissait même, malgré les gendarmes qui nous escortaient. Et c'est à ce bon vouloir que la courageuse Marietta , qui me suivait à pied , dut de pouvoir arriver jusqu'à Vendôme Pauvre chère âme!...
rien ne la rebutait!.... ni les fatigues d'une marche forcée, ni les mauvais traitements, ni les privations, ni les soui&ances !... Quand nous nous arrêtions un
9«a aOUYBMIRS
instant, d^e était Ik pour me soigner, pour me dire
qu elle était heureuse de m accompagner Si je la
suppliais de s'ép$u7gner> de songer à sa propre Ëii- Uesse » elle fondait en larmes et me disait : Tu ne m'aimes donc pas!.... ah! c'est un noble cœur de femme que celui de la Marier !
A Vendôme, où nous arrivâmes enfin, nous fiâmes placés, contrair^nient aux lois, sous la juridiction d'une haute Cour, constituée i^écialement pour nous juget*. On avait craint , en nous livrant aux tribunaux ordinaires, de voir acquitter les défenseurs de la liberté; aussi que de précautions le gouvernement n'avait-il pas prises , soi,t dans le choix des juges^ soit dans les gardiens de la prison! que de troupes rassemblées autour de la ville !.«.. n'était-ce pas faire connaître k quel point il redoutait la justice et la popularité de notre cause ?
Le procès commença; il fut long, astucieux, arbitraire. Le pouvoir, à quelque prix que ce fût, voulait notre perte où notre honte; tous les moyens furent donc employés pour y parveilir. Tantôt on avait recours aux embûches , aux menaces, aux violences; tantôt on nous offrait la liberté, la fortune, les honneurs même» si nous voulions nous rétracter
lUE ^sscEVE. aie
ou ré?âer ce qu'iU appefaiient nos oconpliceB
Quelquefr-uDs 3uooonibèreat, hëlas k., mais les cbe& résistèrent à toutea le^ épreuves, et loin de désavoua 1^ faits, II0U3 nous glorifilimei^ au eoutmire^ d'hy0ir organisé Finsurreçtion de Grenelle* KoUs procUn mdmes devant la haute Cour notre dévouement «us principes de la démocratie pure, opérant que ce témoignage, r^du en fiice de Téchafeud, en l'honneur de la république de ^3 , retentirait comme un dernier appel dans le cœur des bons citoyens.
Quelques-uns d'entre lïious^ et j'étiiis du nombre^ ne furent condamnés qu'à la déportation^ On prononça contre Babeuf et Da^thé la sen^oce capitale qu'ils subirent avec courage, en mourant çomn^e doit savoir naourir tout brave républicain.
La joie de Marietta fut grande en m'emln'assant après de si cruelles anxiétés; d)e avait tout fait, tout tenté, la pauvre femme l pour adoucir ma position et me soustraire au sort qui m^était réservé; et elle y avait réussi, car j'aurais pu m'évader par l'entremise d'un geôlier qu'elle était parvenue à séduire en vendant tout ce qu'elle possédais Ces dévouements-là, mon fils^ sont des baumes qui cicatrisent bien des blessures !»««
ÔM «0UVEPIJR8
Je refîisai de fiiir, comme t» dois le penser, pour ne pas séjparer mon soit de celui de mes compagnons de captivité; efa bien ! quoique les sacrifices que la Marietta venait de faire, l'eussent réduite à la plus cruelle misère, elle n'en murmura pas, l'infortunée ! et quand elle me revit après ma condamnation , elle me dit seulement : Ah ! Buonarotti , Buomrotti..... tu n'avais donc pas pensé qu'en te per^ dant je restais seule , abandonnée sur la terre!.
Nous fûmes transportés à Cherboui^ , et renfermés dans le fort en attendant qu'on nous déportât à Coyenne. Quelque provisoire que fât ce dernier séjour en France , je n'y restai cependant pas inactif, car, malgré la surveillance de nos gardiens , je parvins à me remettre en correspondance avec les principaux membres des anciens clubs patriotiques . Des sociétés secrètes furent réorganisées, et plus d'une réaction , plus d'un complot contre le Direôrectoire partirent du fort de Cheii)oui^.
J'agissais donc encore, et pour consolation j'avais ma fidèle Marietta , qui obtint la permission de venir près de moi pendant Ife jour. Bonne et indulgente ci'éature ! jamais son dévouement ne se démentit un seul instant! Dans les périls comme
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dans les prisons y dans les souffrances oomme dans la misère, elle était toujours là, «oj^tenant mon courage par sa ccNostaïu^e, conjurant mes tristesses
par son inaltéraUe ^alité d'humeur quoique sa
yie ne fût qu'une continuelle alm^tion, quoiqu'elle eût sacrifié pour le pauvre proscrit , riches* ses , position de famille et jusqu'à sa santé , jamais une plainte ne sortit de ses lèvres > jamais elle ne me fit s^tir que je lui devais quelque chose, et qu'elle était en droit d'exiger de nooi de la docilité
à ses conseils et delà soumission à ses volontés
A vingt^itiq ans comme à soixante, Marietta n'eut jamais qu'un désir, cdui d'être la providence de l'homme dont elle a partagé les malheurs^ en excu-*
sant toujours ses fautes ! Que Dieu té bénisse^
bonne Marietta !
. Trois ans après notre arrivée k Cherbourg , nous fûmes tran^rtés à l'ile d'Oléron , où j'étais depuis peu de temps , lorsqu'on commua ma détention en une simple surveillance dans une (petite ville des Alpes maritimes. Ce lut à cette époque, en 1801, que Bonaparte, alors premier consul, me fit offrir de me rattacher à sa cause ea acceptant une place importante dans son gouvernement*
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Comme en 90, je préférai mon indépendance aux konneur^^ et la pairrreté aux richesses acquise aux dépens de mes principes et de ma Hberté.
Marieita et moi , nous yécûmes de notre ù:^vail : elle cousait et je donnai des leçons d'italien et âe musique, bénissant^ion digne pèï^de m'aTtnr donné un talent qui me rendait indépendant des honames et des circonstances.
Qudque svrveillé que jepiisse être parla police, je ne perdis jamais de vue le but sacré que je m'étais inroposé en quittant Florence. Profitant doué du voisins^e du Piémont, je travaillai plus que jamais à établir des communications sures et actives entre les ré^^uMicains des différentes province de Fmnce et celles de l'Italie. Mes efforts furent couronnés de succès; notre société secrète s'étaidit, se propagea dans toutes les claies- dé la nation , et jusque dans l'armée où nous comptions encore un grand nombre de partisans de la ocHistitutionde 93, mécontents de l'usurpation de Bonaparte.
En 1806 j'obtins pour résidence la ville de Grenoble, ou je continuai avec plus dé résultats encore à rallier les popotes et à ourdir des conspirations contre l'oppresseur de la Fran(^ et deritaUe.Six ans
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s'étaient écoulés 4ans les tmvaux périlleux et pré^ paratoires , quand nous fûmes à la veille d'en recueillir le fruit : Bonaparte, était en Russie» à six cents lieues de sa capitale , janiai^ moi^aent a asi^ait été plus opportun : la conspiration fut oiiganisée^ éclata....
— Quoi! m'écriai-je , roua faisiez partie de cet audacieux complot qui fisiillit compromettre la couronne de Napoléon?....
— Sans doute, me répondit Buonarotti, et j'étais prêt à partir pour Paris quand nous apprîmes que tout avait manqué.
Mallet et ses amis moururent en braves gensj rien ne fut compromis, rien ne fut révélé, ni les hommes ni les choses, et c'était avec raison que le prêtre Labori répéta , au moment d'être fusillé, que ses juges avaient bien la queue du serpent, mais qu'ils n'en avaient pas la tête.
Bonaparte, alaraié de cette conspiration inattendue, dont le succès n'avait tenu qu'à un fil^ ordoni^a les poursuites les plus sévères contre les patriotes de Grenoble : on m'envoya dès lors à Genève, et j'aurais été soumis sans doute à de nouvelles
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p^^cutions si les événements de i8i4 îie fussent survenus.
J'en ai gémi pour la France et pour l'Italie!.... je demandai même à faire partie des fédérés du Jura pour combattre l'étranger, mais on me refusa à mon grand regret, car le premier devoir de tout bon citoyen est de repousser les ennemis du territoire national. La Sainte-Alliance triompha, les peuples furent asservis plus que jamais.... c'était une lutte à recommencer.
Depuis lors, je redoublai de zèle pour attiser le feu sacré de la liberté ; mais c'est vers l'Italie que je dirigeai plus particulièrement mon attention et mes efforts. La révolution de Naples, préparée sourdement depuis plus de cinq ans, vint de nouveau ranimer mes espérances.... je crus pendant quelques instants qu'elle serait le signal d'un soulèvement général dans toute la Péninsule.
Son triste résultat, ainsi que celle du Piémont, ont brisé mon cœur!.... longtemps j'en suis resté entièrement abattu.... l'on ne perd pas ainsi sa dernière ancre de salut sans une immense douleur, surtout quand les cheveux ont blanchi par le poids des années, que les forces s'affeiblissent, et que les
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braves gens sur lesquels on pouvait compter dispamissent sans être remplacés. Pour la première fois, le doute s'empara de mon âme, non sur la justice de iiotre cause, mais sur les chances de succès.... Je craignis que les peuples ne fussent condamnés pour de longues années encore à gémir sous l'oppression.... et ma tête se courba !....
» Mais pour se relever bientôt, reprit Buonarotti dont la figure vénérable semblait animée par une prophétique inspiration. m. oui, pour se relever à la consolante pensée que le soleil des libertés, comme celui qui resplendit là-haut dans les cieux, peut rester longtemps voilé par des nuages , mais que son foyer de lumière n'en existe pas moins, et qu'un jour doit venir où, brillant de tout son éclat, il répandra la vie et le bonheur sur toutes les nations de la terre.
)) L' existence des sociétés, continua -t- il avec le même enthousiasme , est une condition de progrès : condition qui parle plus fort et plus haut à l'esprit et au cœur des hommes , que tous les sophismes des égoïstes et les répressions des pouvoirs arbitraires. L'édifice immense de l'émancipation sociale peut être suspendu , mais jamais ses fonda- Il. fi
tions lie seront renversées : ses assises s'élèveront d'ège en âge, de siède en siècle, sans que nulle puissance humaine puisse en arrêter les progrès.... chaque génération y mettra sa pierre, comme chaque homme de cœur doit y mettre son grain de sable, et assister, par l'espérance, à sa future inaur guration : ne nous laissons donc pas décourager, mon jeune ami; travailloni, et jusqu'à notre dernier jour, notre dernière heure, au grand œuvre de la liberté, M
Après avoir cfssé de parleur, Buonarotti resta quelque* instants plongé dans une méditation profonde; puis nous reprimes le obemin du village où personne n'avait paru.
•— Allons, il faut y renoncer, dit le vieillard.... ils savent pourtant bien de quelle importance était cette réunion, surtout Claude P. dont le concours m'est «i nécessaire.... mais ce qui se passe en France n'est plus pour moi qu'un sujet de douleur! des plans cçflicçrtés de longue main ont avorté par la mésintelligence des chefs ou la l^èreté des agents ; on conspire comme on parle, sans ordre et sans but : l'insubordination est partout, la confiance nulle part.
Ce manque de parole est déplorable...* j'avais absolunient besoin de les voir aujourd'hui, de leur donner de» instructions verbales* car dans qudques jours une assemblée des députés de tous les fédérés des départements de l'Est doit se tenir à Lyon, et c'est là qu'il faut tenter de remettre en communication toutes les ventes de carbonari que les derniers événements ont désunies et dispersées, afin de créer un nouveau centre d'action. Plusieurs d'entre les nôtres doivent s'y rendre, ClaudeP. était du nombre connue l'un des hommes les plus influents de cette partie du Jura, et voilà qu'il nous abandonne.
— Cest un contretemps ftcheux, très-fàcheux, reprit-il après quelques minutes de réflexion , et je ne vois qu'un moye^ de remédier, an moins en grande partie, à cette impardimnable défection : tu es Français, tu as de l'intelligence , de la chaleur*... tu le remplaceras...
-~ Moi !,.. dis^je avec étonnement... y pensezvous! je suis trop jeune, trop inexpérimenté pour une semblable mission ^ et mon temps est trop précieux.,...
— Pour le perdre à travailler activement à l'affranchissendent de ton pays!... s'écria Buonarotti...
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eh bien! reste sur tes livres, où tu apprends, je le vois, h devenir beau parleur, mais aussi égoïste que tous les littérateurs et les savants que j'ai rencontrés sur ma route.... Va! tu ne seras jamais qu'un mauvais citoyen!
Je sentis à ces ijiots le rouge me monter au visage Dans la bouche de tout autre , c'eût été une
insulte que je n'aurais pas laissée impunie ; mais dans celle de Buonarotti ce n'était qu'une boutade de dépit que je calmai en lui disant :
— J'irai.
n fixa sur moi un regard où perçaient à la fois le doute et la satisfaction. , .
— Pois-je compter «ir ta parole?
— Ce que je promets Je le tiens.
— C'est bien; nous pouvons maintenant retourner à Genève.
Pendant la route, il m'entretint de tout ce qui doit se passer à l'assernblée de Lyon : le soir, au moment de nous quitter, il me serra fortement la main; puis il me dit :
— Ta bonne volonté est une compensation au pénible désappointement que j'ai éprouvé ce matin ;
je t'en remercie*. Dans peu de jours, je te donnerai tes dernières instructions. Adieu.
Avant de m'endomiir, et le matin à mon réveil, j'ai longtemps pensé à la vie orageuse de cet homme de conviction , à son courage, à sa constance, ainsi qu'à l'irrésistible influence qu'il exerce sur tous ceux qui l'approchent , et dont je suis moi-même en ce moment un exemple si frappant.*., car rien n'était plus loin de mon désir et de ma volonté que de me rendre à cette assemblée..!, pourtant j'ai consenti... Mais le proverbe dit : Quand le viîi est tiréj il faut le boire.... Buvons-le donc et de bonne grâce!...