CHAPITRE XL
CONTINVATIOIV DU JOURNAL.
Promenade avec mon ami Delapkinche. — Les deUx nMlgiéftf milanÀife§. «^ Giacomo retourne en Italie. — Départ poôr Lyon.
i5 mai.,
— AUoDs sur la montagne » vint me dire hier à cinq heures du matin mon ami Delaplanche.
Jetais levé et à l'étude.
^-Déjà ! s'écria-t-îl d'un air de surprise.... mais c'est trop tôt; et jusqu'à quelle heure le soir?
— Jusqu'à onze heures y quelquefois plus tard. — * Ah ! mon enfant, vous abusez des forces que
Dieu vous a données. Cette vie studieuse et sédentaire outre mesure, croyez-en mon expérience, finira par altérer votre santé. Pour aujourd'hui , je vous enunène : votre tête se reposera , et demain vous n'en travaillerez que mieux. •. Le voulez-vous, mon ami?
— De grand Cœur, lui répondis-je. : dans cinq minutes je serai prêt.
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— Après avoir passé FArve, ajouta-l-il eu prenant un à un les livres du premier rayon de ma bibliothèque 9 nous suivrons le sentier qui mène au Salève; de là nous monterons aux Sept-Arbres, et puis nous déjeunerons avec des œufs frais au hameau voisin.
Il s'arrêta pour lire quelques lignes de l'puvrage de Benthara sur la tactique des assemblées délibérantes.
— Vous êtes riche en livres d'économie politique et d'idéologie, me dit-il , mais dites-moi , mon ami , en lisant ces observateurs profonds et minutieux , ne sentez-vous pas qu'il manque quelque chose à leur système, et qu'ils songent à tout , hors au point essentiel.... la destinée future de l'homme!... Ils ne s'occupent, pour les individus ou pour les peuples, que du positif de la vie, et c'est là un tort immense.... Mais ne tardons pas plus longtemps à nous mettre en route : nous en reparlerons si vous voulez sur la montagne.
Le soleil ne brillait pas à l'horizon , le ciel était couvert, de nombreux nuages y glissaient lentement : on aurait pu se croire dans une journée
d'automne, si l'air doux et velouté qu'on respirait ne vous eût fait sentir, même avant de sortir de la ville, que l'on était aux plus beaux jours du printemps. Nous en éprouvâmes mieux encore dans la compagne la bénigne- influence : de toutes parts s'élevaient des émanations embaumées que mon ami appelait le premier encens offert par la terre, à son réveil, au souverain créateur.
— Ah! que Dieu est grand et sublime! s'écriat-il avec enthousiasme en levant les yeux vers le soleil qui commençait à percer les nuages, et vers les hautes montagnes dont les pics couverts de neige s'élançaient au-dessus des autres monts, comme autant de coupoles resplendissantes de lumière.
— Ah ! qu'il est infini dans ses splendides ouvrages, continua mon ami, depuis le papillon léger qui voltige sur les mille fleurs de la prairie, jusqu'à l'aigle audacieux qui plane au plus haut du ciel!... Pourquoi faut-il que ce maître toutpuissant, que cette source de biens de laquelle tout procède et à laquelle tout remonte, soit méconnue, reniée par ceux-là même auxquels il prodigue souvent les dons les plus précieux de Fin-
telligence !,.. C'est une pensée qui fait frémir mon cœur de douleur et dHndignation !
Où veulent-ils donc nous mener ces profonds idéologues, ces publicistes philosophes , ces économistes infatigables dont vous avez, ami, une collection si complète?,., oui, dites-le moi, où veulent-ils aboutir avec leur orgueilleuse prétention de poser pour base première de l'édifice social , le principe matériel de l'utilité? Croient-ils que, grâce a ce principe , qit'ils décorent du nom spécieux d'égoïsmebien entendu, ils parviendront a fonder d'une manière inattaquable le système moral et religieux sans lequel nulle société ne saurait exister? Et qu enseignent-ils là qui soit essentiellement différent de ce qu'enseignait Épicure?... Ah! si Dieu m'en donnait la puissance , s'il m'accordait en écrivant le don de cette éloquence foudroyante que mon cœur sent et dont il est embrasé , comme je les démasquerais aux yeux du monde, ces prétendus bienfaiteurs du genre humain, qui n'appré- >;^ cicnt le bonheur des nations et celui des individus, *^ qu'en raison de la plus grande masse de produits
qu'ils auront su amasser, pour satisfaire leurs besoins, et qui s'imaginent que les hommes pourront
DE GENÈVE. 219 être guidés et î*ete^ius dans le chemin de rhonneur et de la vertu , par la seule conviction qu'en y restant fidèles, ils seront- heureux sur la terre! ;.
Qu'ils connaissent peu le cœur humain, grand Dieu ! et les passions sans nombre qui Tassiëgent , quand ils espèrent que ce/rein de Futilité pourra le retenir et le dompter !
Mon jeune ami, mon jeune ami, continua l'excellent homme, en s' arrêtant pour donner plus de force à ses paroles , prenez de cette dangereuse école tout ce qu'il y a de positif en données et en faits, prenez sa méthode analytique dans rexamén des effets et des causes ; mais défiez-vous, je vous en conjure , du but final de son système : rejetez loin dé vous ce principe d'utilité, destructeur de toute bonne morale, quand on le présente seul , isolé : ce principe fatal qui vous dessécherait l'âme , vous matérialiserait l'esprit , en y tarissant pour toujours la source de toute poésie et de toute re-. ligion !
Et qu'est-ce que l'homme? qtfest-ce qu'une société, sans la pensée d'une autre vie, sans un rapport intime avec son créateur, sans une conviction inébranlable que le bien , comme le mal ,
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découle^ non (les lois humaines et passagères , mais des lois immuables de la vérité première que Dieu nous a données dans sa révélation !.•. Régénérer les peuplesl... eux!... ils osent s'en flatter, quand ils les démoralisent en leur présentant dans leurs écrits insensés ces funestes maximes : Produisez... créez des richesses, multipliez vos besoins, vos désirs , et quand les jouissances matérieU08 que
' donne le luxe ,. seront devenues pour vous une nécessité , quand le plus grand malheur qui pourra peser sur votre tête sera celui d'être pauvres , quand votre plus grand supplice sera de ne pouvoir vous entourer, vous abreuver de mille délices, fruits d'une industrie perfectionnée; alors souvenez-voUs qu'il vous est utile de respecter le bien d'autrui, d'être honnête , d'être vertueux !
*" En finissant ces mots, qu'il avait prononcés avec chaleur et une ironie toujours croissante, le bon Delaplanche leva les yeux vers le ciel, et reprit doucement, en prenant ma main entre les siennes :
— Pardonnez-moi , mon enfant, cette sortie bien inattendue peut-être, contre l'école desBentham et des Tracy ; mais je vous aime , mais je connais votre cœur, et depuis longtemps je voulais y épan-
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cher le mien, en vous avertissant , quand il en est temps encore , des dangers d'une semblable étude. Cet aride système n est pas fait pour votre àme^qui a besoin, pour vivre, pour s'élever, pour se grandir, de poésie et de religion !... Un jour viendra que toutes vos pensées prendront leur essor vers les régions célestes, que vous aurez soif de croyances , comme maintenant vous avez soif de savoir et de liberté....
Alors, mon cher enfant , vous vous souviendrez de votre vieil ami , qui Ik , en présence de ces imposantes merveilles du Tout-Puissant, de ce beau lac, miroii' des cieux , de ce soleil qui s'y réfléchit et l'embrase, vous a dit : « que l'homme est bien peu de chose, bien à plaindre, bien atome, quand il baisse les yeux vers la terre et qu'il animalise sa destinée!... » Et vous arriverez, comme moi, après bien des déceptions de cœur et d'esprit, à bénir Dieu d'avoir fait luire dans les ténèbres de la raison humaine le flambeau de sa miséricordieuse révélation !
Maintenant, ne songeons plus qu'à jouir de cette , journée qui devient si belle; gravissons la mon- ^tagne; il semble que j'ai retrouvé mes jambes de vingt ans.
Me précédant d'un pas ferme et rapide, il montait, le digne homme, puis s'arrêtait de temps en j^emps pour exhaler son âme par quelques citations des livres saints, ou pour répondre k quelquesunes de mes questions : la Uttérature, la poésie surtout , devinrent le sujet de notre convei^tion ; il en parlait en homme qui la sent et qui s'en pénèti^ , en homme qui , à çinquante^cinq ans , cour servait, malgré ses épreuves, cette fraîcheur de pensées , cette heureuse facilité de s'intéresser aux choses et de les colorer, fruits d'une imagination qu'une vie pure et de bonnes mœurs avait conservée chaste et féconde ; une plante odorante croissant à l'ombre d'un rocher, un pin majestueux balançant ses rameaux aunlessus d'un abime , un point de vue imposant, inspiraient à son âme, qui reportait tout à Dieu , de ces élans de cœur , qu'un poëte eût été heureux de conserver dans ses vers.
De même qu^ la nature expose à nos regards des beautés sublimes sous le soleil brûlant du Midi comme dans les climats glacés du Nord, de mômcy me disait-il, le génie de l'honmie est grand et admirable chez quelque peuple que ce soit, ou^dans quelque langage qu'il se produise. L'exclusivité en
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littérature n'est qu'une erreur d'ignorance , et la querelle des classiques et des romantiques n'est qu'une puérilité, qu'un défaut de s'entendre, quand on se dégage des intérêts personnels d'^imour-propre et de position,
J'admire les grands poètes du siècle de Louis XIV; mais est-ce à dire pour cela qu'après eux il n'y a plus de nouvelles routes u frayer, de nouveaux lauriers à cueillir?.,. Je suis fier de notre littérature, mais je rends justice à celles des nations étrangères, si riches et si variées. Notre poésie, aujourd'hui si pâle et si languissante, a besoin^ pour se rafraîchir, et prendre une nouvelle .vigueur, qu'on greffe sur ses rameaux desséchés quelques jets vigoureux des plantes étrangères... C'est une innestation qui pourra produire des fruits nouveaux et savoureux, pourvu que ceux qui se chargeront de cette fusion régénératrice aient le tact aussi sûr que la main. Peut-être êtes-vous appelé, mon ami, à y coopérer, peut-être écrirez-vous un jour avec succès?... mais malheur à vous, si n'écoutant que la fougue de votre imagination et le désir de briller, vous alliez oublier, dans vos ouvrages, que la moralité d'un livre ne doit jamais
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être sacrifiée à Tintérêt du sujet. Eussiez-vous le génie de Byron, cet ange déchu, dont nous aper^ œvonslk-bas la passagère demeure, vous n'en seriez pas moins le plus coupable des hommes, si conmie lui vous osiez mettre le vice et les passions en relief, les prôner, les rendre séduisants , tandis que la vertu resterait dans Tombre , et pour ainsi dire condamnée k servir de jouet à l'ironie et aux sarcasmes; car, je vous le dis, mon ami, les œuvres de ce bizarre Anglais, toutes sublimes quelles soient comme conceptions poétiques, n'en sont pas moins des œuvres d'orgueil et de démoralisation qui doivent être mises au nombre de ces héritages maudits qui propagent la corruption d'âge en âge, comme le tentateur, par la chute de la première femme, a transmis aux générations le péché originel.
Au nom du ciel , n'accumulez pas dans votre cœur les regrets poignants, les tardifs désespoirs d'un auteur qui, parvenu au terme de sa carrière, voit enfin quelle responsabilité eflFrayante fait peser sur sa tête le débordement de sa juvénile imagination et les excès de son orgueil ! Songez , mon enfant, songez que Tàme de Fécrivain subsiste
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au dek de cette vie, et que, selon la justice de Dieu , cette àme, naguère si fière et si misérable alorâ, doit ressentir une douleur plus forte, un châtiment plus rigoureux, à chaque fois que la lecture des pages corruptrices cause la perte d'une nouvelle victime Oh! que cette destinée est terrible!.*, et
combien de malheurs seraient évités , si les honunes d'esprit et de génie l'avaient souvent présente à la pensée pour résister à ce &tal besoin de ce* lébrité qui ne connaît aucun firein, aucune retenue.
C'est là recueil des jeunes littérateurs ; ce le fiit de tout temps, mais plus encore aujourd'hui, où Ton veut chercher des émotions et des jouissances dans les orgies de l'esprit, pour remplacer les anxiétés, les trépidations que faisaient éprouver le grand drame de la guerre et les péripéties politiques : «Travaillez, étudiez, et avant de publier attendez. )>
J'avais écouté mon digne ami Delaptanche|dansle
plus religieux silence Cependant nous avancions
toujours, et bientôt nous parvînmes au sonunet de la montage , où nous nous assîmes pour y causer longtemps encore dans une douce intimité; puis IL 15
m sjwmritfiRA
meaii t 96(1^. repiaâ fk% gai,, fiavouteux ^ plam de cJijEim^y ^r il était appelé 4' Utile» bouseik > de epr* d^ale& adipoiai^tts», ^ desceçyd^^i^t dan» ommsi cçBW pour y rester â^ y fructifiiier»
Nûiis IrèTiiiiiids ensuite par Uti autte chëhiiB que nous tooilvàaies trop court ^ tant Ites Mjetd à trail^ étaient npolbreiix et s'téèendiiieDt w les discotat^t : je- dis 11011S5 ear nid ne eail mieux que mon ckèr Drftpkinohe ^icoUrager les jeuikes geâd en Vê^ écoutant avec attention et indulgence.
kéàtPé ckez h»! , j^ai lotigtem|^ médité lés parles de ttoti dSgne ^mi : depuis lôrs , f étude me s«ml^ plus fedte , et j* me répète sôùvetit qiie le dfiK39iii*5 prûnencéstjii* la montagne doit laissët des tjM^édâ^taiftmôn ème.
— - On m'avait dit : Deux dames milanaisiôsV fuya^ pour eau^ea polîtiqiies ka po^éoutionB autriqliieiines ^ amil arrivées ici : Tune est princesse > TaMtre £(^t distinguée par son esprit eè ses talmitfi : toutes d^ux^îdios;^ teutes (kuxMnMbles^ «l^mniil^ dtçMoroilt i» là Qitmf^fegiie. de^Ml ëtr âînfnopdi> ^^
Dfi ÔENÉTÉ. ^m
Cortttteirf, après un tel portrait, atM*âis-jê p* i^istér an désir de cotmattre ks détlx dfâftuaïitës ffefirtie» d'u despWisme ittipérial! tiétiitle^ àtiitqtr^^ ttion imagination prêtait tous teé attraits tpè^ kf rOtiteiCicief s&it dotittei? à ises hérbïnés l
Aussi le leBdeiftaiù, paré comme aux beâui j Wirfe ée rfiton éléganée parisienne, arrivai -je dès éept fcetoel* fr hi campagne de M. de Sisthotidî, où déjà se trouvait réunie une société nombreuse. Meff yëui, qui tôirt d'abotti s'étâiefit portés sut les Wandies cbnôtes, ornement du salon, s'an^êtèrent bientôt sur rtmè d'elles, dont fes gestes gt^deux accompaignàiasitlés sonot^ft paroles itediennes*.... pawles dbuces et accentuées qui vemient eomme en cadence frappei^mes dreilles charmées , et me parîét âtt (iCBUt-, comme si cet idiome velouté , musique tendre et suave dans la bouche d'une femme ^ eût été la langue première de ma* patrie et de mes amotrrti.
La jeune Maanàîse eafusàît af ee Sf . dé lSis*ttôffdl q[uî, en me présentant à elle, nontma là sigfibrà Éianca M....
Jamais figuré plus franche , plus expressive, ne rfétWt offerte k mes frgàrds; jafltarf^ physîondffiîe
plus attrayante ne refléta mieux les vives impressions d'une âme ardente et généreuse.... Qu'on ajoute à cette méridionale aninfiation le feu sacré des arts et le prestige d'une expatriation pour cause politique, et Ton comprendra comment des honunes plus graves et plus âgés que moi suivaient, applaudissaient du geste et de la voix les poétiques discours de l'intéressante proscrite.
Je l'écoutais parler de sa belle patrie , oppffimée par lesAutrichiens, avec une attentionreligieuse !..• Et lorsqu'elle dépeignait en traits saillants, en vivantes images, l'oppression dégradante qui pèse si lourdement sur la pauvre Italie, il s'élevait dans mon âme une sainte indignation , un brûlant désir de me consacrer à la cause de ce malheureux peuple!
Heureux celui qui pourrait rendre une patrie à la belle exilée! me disais-je en la contemplant.... Mais plus heureux encore celui quijl'épée à la main, la reconduirait dans sa terre natale! D'énei^ques et touchants regrets sortirent encore de sa bouche lorsqu'elle nous entretint des infortunés qui gémissent maintenant dans les prisons de Milan : le
sort de chacun d'eux a fait couler ses larmes; mais nul cependant ne l'intéresse autant que le comte Confalonierij dont le nom n'est déjà plus nouveau pour moi. Elle fait de la comtesse Teresa Canfa- Ionien un ange de beauté, de vertus et de grandeur d'âme... et de lui, pauvre prisonnier» un homme à larges vues , au cœur droit et fier, au jugement profond, à la parole brillante, capable de diriger également bien les afiaires d'un royaume et celles d'une métairie : brillant éloge qui donne une haute idée de celui qui en est l'objet.
Si la princesse P***, qu'une indisposition subite nous a privés de voir ce jou]>là, est aussi spirituelle et aussi entraînante que la signora Bianca M...,^ nul doute que ces deux charmantes exilées ne gagnent plus de partisans à la cause italienne que les déclamations des journaux et les agrégations aux sociétés secrètes.
3 juin.
La naère de Giacomo est dangereusement malade : rien n'a pu arrêter son malheureux fils!.. Le désespoir dans le cœur et la tête ^arée, il est parti pour Novarre deux heures après avoir reçu la fatale nouvelle.