‹ Souvenirs de Genève: complément des "Mémoires d'un prisonnier d'Etat"Chapitre 2 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

coif TtmrAnoN du jovunal.

Hiitoire d'un jeune Grec. ^ Fida»

26 octobre.

— • Soyez k bienvenu y me mait^ il y & queiques jours, à travers les nuages de fumée dont sa cham** hre était pleine , un jeune Alknoand qui se trouve depuis quelque temps à Genève , et que je vois sou-* vent à mes heures de loisir; soyez le bienvenu, r^ta-t-il en se levant pour me recevoir.

-^Mais comment voulez-vous que je puisse rester dans une telle tabagie sans y être suffoqué 7...

Et cela disant, je regatdais, sans bien les voir, trois autres personnages , dont les longues pipes niaient sans doute pas peu contribué à produire cet impénét3:^le brouillard* Peu à peu, cepen^ dant, mes yeux s'y firent , et je po& distinguer les trois hôtes de mon ami Franz*

Avant de tracer jci leurs portraits, de 4ire <«

qu ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient, il est bon qu en deux mots je fasse riiistpire dis Franz, mon loyal Allemand, que sa qualité de Prussien ne m'avait pas empêché d'aimer et d'estimer, même avant de me trouver près de lui dans notre société secrète.

Né près de Stettin d'une famille noble, Franz L. avait dix-huit ans et n'était encore qu'étudiant à l'Université au moment de la guerre de 1812. Détestant les Français , brûlant de répondre aux appels que le roi Guillaume &isait au patriotisme de son peuple, ardent propagateur de la fameuse association Tugends bimdy il prit les armes aussitôt que la Prussese fut déclarée contre Napoléon.

Franz se battit bien, soufirit beaucoup et fut blessé sans que jamais son enthousiasmé s'en rejroidit, tant il était convaincu que le roi tiendiait là promesse qu'il avait faite à son peuple de donner une constitution à la Prusse; tant il comptait que les flots de sang si généreusfment répandus pour la patrie y feraient mûrir les germies d'une sage liberté. Confiaint donc dans la parole du souverain , il continua à servir deux ou trois ans encore aprèsla bataille de Waterloo ; mais son illusion

une fois détruite , il donna sa démission, se retira chez son père, où. il ne tarda pas à s'associer avec plusieurs de ses anciens camarades qui s'indignaient comme li4 de U déloyauté de lair gouveme- . ment.

A ces pren^ier» niécpntents s'en adjoignirent d'autres , et bientôt k houvellc association, dont Franz devint un des principaux chefs, prit un accroissement si rapide qu'elle ne put échapper aux regards de la police. Quelques arrestations eurent lieu, et des soupçons s'éfevèrent contre Franz, qui fiit obligé de fuir de sa patrie, pour se soustraire à la prison et à la condamnation qui l'attendaient. Après avoir longtemps erré de pays en pays, il est venu se fixer à Genève, d'où il entretient de nombreuses intelligences avec les sociétés secrètes de l'Allemagne.

Des cheveux blwds, des yeux bleus , des traits passablement réguliers, une haute taille, tel est mon brave Franz, dont la physionomie douce et réfléchie correspond parfaitement au caractère ferme et décidé dont il a su donner, quoique jeune, des preuves irrécusables. C'est à lui que l'on adresse tous les jeunes Allemands qui vont porter loin de

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leur patrie cet amour d'indépendance et de lil^erté que les souverains répriment et punissent.

he^ personnages dont j'ai parlé plus liaut n'étaient donc pas les premiers étrangers que j'eusse rencontrés chez mon ami Franz; et je me serais abstenu 4*en parler, si ja n'eusse rien trouvé en eux de plus remarquable que dans les autres : ceci posé , je dirai quels étaient les trois compagnons ffomeurs que Franz me présenta ^ab^rd génériquement comme trois pons amis.

Le premier qui frappa mes yeux, quand ils se furent habitués à la fumée du tabac , était un jeune honnne grand et svelte, debout près de la fenêtre donnant sur le lac, vers lequel il était tourné à demi; je ne l'apercevais d'abord que de profil; mais il se retourna bientôt vers nous et me laissa voir le plus beau visage d'homme que j'eusse contemplé de ma vie : un fiont élevé couronné de cheveux nmrs, des yeux de même couleur fendus en anriande et ornés de cils longs et soyeux, un nez droit, éESiéy une bouche aux lèvres minces, un menton gracieusement arrondi , et sur la joue !^tiche , en remontant vers la tempe , une cicatrice large et vennalle, qui donnait qudque chose de

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mâle et dTiéroïque à cette figure régulière, modelée sur les statues antiques.

Le second des fumeurs sur lequel mes r^rds se dirigèrent ensuite se trouvait commodânent assis sur un lai^e canapé, d'où il lançait avec un flegme imperturbable de méthodiques bouffées de tabac d'une énorme pipe d'écume de mer qu'il semblait couver des yeux. La gravité de son maintien contrastait si étrangement avec son air d'extrême jeunesse, que j'aurais pu le croire affecté si je n'eusse reconnu en lui au premier coup d'œil le tranquille enfant de la Germanie, à sa chevelure d'un blond tendre tombant sur ses épaules, à ses yeux d^un bleu pâle, à son teint frais et bknc^ à cette candide physionomie qui forme le type de ce peuple, chez lequel la jeunesse se conserve encore innocente quand la nôtre est d^'à corrompue.

n ne restait plus à voir que le dernier des trois amis , qui , tourné vers une table , se versait^ lors» que j'entrai, un énorme verre de bi^. Sur son dos, passablement voûté, flottait un habit jadis noir, mais que le temps avait bariolé dé taches blanchâtres. Sur son chef trônait une perruque k poil de rat , ^ui , ne couvrant qu'une partie de la

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nuque , lui donnait une certaine ressemblance avec une tortue sortant de sa coquille sa tête osseuse et son cou pelé.

Ce maigre hère, que mon arrivée n'avait pa« dérangé de sa bachique occupation , se retounia cependant pour me saluer, tenant un verre d'une main et de l'autre un gâteau : ses yeux enfoncés, son nez proéminent, ses joues caves qui ne laissaient que mieux voir l'immensité de sa bouche entièrement dégarnie de dents; son menton pointu, son cou maigre et cordé que son étroite cravate ne pouvait cacher, formaient de toute sa personne un ensemble si décharné et si minable, que force était de se dire , à la première vue, que Ife privations, la fatigue et la misère avaient apposé là leur douloureux cachet. C'était un vivant emblème de la souffrance , dont l'aspect eût été pénible peutêtre , si ses regards stoïques et son air d'insouciance ne vous eussent rassuré bien vite en vous laissant deviner qu'il était homme à tendre patiemment le dos^aux coups de la fortune, et à serrer tranquillement sa ceinture lorsque la faim se fai- ^it sentir.

Aux pieds de ce squelette animé était un chien <^-

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niche assis sut»s^ pattes de demèi^, la tète en Tairet les yeux braqués sur le gâteau que tenait son maitre.

— Va via ( va-t'em ), Fido ! lui dit ce dernier en écartant doucement la patte que le caniche avait posée sur son genou \...va s^ia ï

Le pauvre animal remua la queue , hocha la tête en grognant d'un air suppUant , se dressa «ur ses pattes de derrière et se mit à sautiller si plaisamment , que nous nous mimes tous à rire , et que Franz, touché de sa gentillesse , lui donna Fun des plus gros biscuits de l'assiette.

Tels étaient donc, le chien compris, les hôtes de mon cher Allemand ; hôtes qu'il me présenta ensuite l'un après l'autre comme de bons patriotes.

Le plus beau éteit un Grec nommé Giorgio ; le plus jeune, un Bavarois appelé Albert C***; et le plus vieux, Fioravinij dont la patrie était un village près de Rome.

La confiance , l'intimité ne tardent guère à s'établir lorsqu'on pense de môme en politique , que l'on est jeune, et que l'on a pour animer la conversation un thème aussi riche , aussi intéressant que l'ii^rrection grecque. Je restai fort longtemps

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avec eux ce jour-^là; je les retrouvai le lendemain dam le même lieu, fumant cmrnne la veille, et , grâces à ce queje sais d'italiep, je pus causer à mon aise et savoir ce qui les avait réunis et amenés aixt^i à Genève.

Né dans l'Ile de Scio d'une famille riche, Gioreiofut élevé avec plusieurs autres jeunes gens de son âge dans la ville de Smyrne, où s'étaient réunis quelques professeurs grecs dont le gouvernement turc tolérait l'établissement et l'instruction : c'est en écoutant leurs leçons qu'il acquit une connaissanceprofonde des écrivains de l'ancienne Grèce, et qu'il apprit à aimer la liberté et k détester les stupides oppresseurs de sa malheureuse patrie, na*guère si belle , si libre , si héroïque , et maintenant si avilie et si misérable !... Cest de cette nationale école qu'il partit pour aller à Jassy s'enrôler sous les drapeaux d'Alexandre Ypsilanti, qui venait de faire un appel aux jeunes Hellènes pour délivrer la Grèce du joug des Musulmans,

Brave et dévoué, Giorgio ne tarda pas à être distingué par le prince qui Tattadia à sa personne... U combattit à ses côtés jusqu'au dernier moment , et ne cessa de se battre qu'alors qu'Ypttlanti;f§ur»

suivi par les Turcs, fut chercher pour son malheur un refuge sur le territoire autrichien. Blessé luimême grièvement dans le dernier combat qui avait eu lieu sur les frontières de la Transylvanie, le jeune Grec, acconopagné d'un Allemand dont les blessures étaient encore plus dangereuse que les siennes, fut recueilli par des paysans Ipinsyl vains qui prirent soin de lui et de son pauvre compagnon» Celui-ci succomba bientôt, et jnia Giorgio en mourant de ôe rendra auprès d'un de ses cousins qui habitait la Bavi^, en lui &isant jurer de remplir fidèlement un message d'où dépendait le sort d'une femme infinrtunée. Gicn^o promit à son frère d'armes d'exécuta:* sa dernière volonté.

Le voyage qu'il <fevait faire pour se rendre ep Bavière était long et difficile, mais il n hésita pas à l'entreprendre; rt quoiqu'il fut dénué de toutes ressources, et qu il eût k redouta:*, en passant par les états autrichiens, d'avoir le mâoie sort que le prince Ypsilanti, qui venait d'y êtet» arrêté, il seniiit en route à peine remis de ses blessures, et traversa la Transylvanie à pied, en couchant dans les bois et n'osant s'approcher que des maisons isolées.

^^uvent, nous dit--il , j^étais obligé de passer des

jours entiers sans prendre de nourriture , pour ne pas m'exposer à être arrêté par quelque détachement de cavalerie cantonné dans les villages ^ suivant l'usage de l'Autriche. Je parvins ainsi, à force de fatigues et de peines, aux frontières de la Hongrie, me dirigeant vers Josepstad; mais non loin de S^gash, soit excès de fatigue, soit que mes blessures encore mal cicatrisées s'enflammas^ sent de nouveau , je me sentis si faible , si dévoré par la fièvre , que je fus obligé de me confier à l'hospitalité d'un paysan hongrois.

» Sa chaumière et quelques autres placées à l'écart m'offraient un refuge sûr et tranquille; quelques mots de latin me servirent à faire comprendre à ce brave homme qu'un chrétien, un Grec qui avait combattu les Turcs et qui avait été blessé par eux , venait lui demander asile. Il me l'accorda , et tout pauvre qu'il était, lui et ses deux filles se privèrent de leurs faibles ressources pour me secourir. Qu'elles étaient bonnes et charitables, ces deux jeunes Hongroises! tandis que l'une ^ d'elles restait près de moi pour me veiller, l'autre se mettait en campagne pour aller au loin chercher quelque chose de meilleur que leur nout^lare

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habituelle. Ce furent elles qui me sauvèrent !... puisse Dieu les en récompenser !

» Des soins si charitaUes rétablirent enfin ma santé; me sentant mieux, je voulus partir, mais on me retint encore : je n'étais pas en état de soutenir une longue marche à pied , disaient ces bonnes filles, n fallut bien me soumettre , quelque désir que j'eusse d'arriver promptement en Bavière, et d'y apprendre enfin quelque nouvelle de Tinsurreoti(Hi qui avait dû éclater dans mon malheu* reux pays.

» Les journées étaient longues dans cette solitude, surtout pour moi, que la prudence retenait cloué dans l'intérieur de la chaumière : le chant ou le vol d'un oiseau étaient une distraction... jugez donc quelles durent être ma surprise et ma joie lorsqu'un jour mes oreilles furent tout à coup frappées par les sons d'un violon... Je m'approchai vite de la petite fenêtre , et je vis à la porte du voisin de mon hôte un homme en bonnet grec, veste rouge, pantalon hongrois... C'était monsieur, ajouta Giorgio en me montrant Fioravini ; il portait un paquet et un cerceau suspendus au bras gauche, qui soutenait le vidiôn dont il jouait

fort agréablement, pour &ire danser f agile, rincomparable Fidoy quon yoyait planté sur ses pattes de derrière, tournant gradeUsement autcHir de son ^aitre, tandis qu'il suivait ses moindres mouvements^ tantôt marchant gravement, tantôt sautant avec vivacité , selon que celui<K3i pressait ou ralentissait la mesure»

yi Mais ce n'était là qu'un aperçu des talents de L'incomparable animal et de son respectable psh tron. Après quelques instants de repos et de si*lence pour donner le temps aux paysannes de se rassembler, le chanteur fit quelques accords et entonna d'une voix vibrante un air italien, entre^ mêlj^ gracieusement de paroles franques et moldaves; air à expression*., s'il fallait en juger par la teinte mélancohque et l'aspect sentimental que présentait la physionomie de l'artiste et l'acSbom*pagnement des cris plaintifs de son chien... Les Hongroises étaient ravies ; moi j'écoutais «A: je jouissais 1 )»

La figure moMe de Fioravini se contracta à ces derniers mots d'une manière si étrange, qu'il au^ rait fallu toute la sdence de Lavater pour savoir qui y dominait le plus, de k satisfaction ou du

mécontentement... «^ Caro mio! ae boma-^t-il à dire.*.

ce Bientôt, reprit Giargio, ïandante fit place k la stretta ; Fido ae dressa sur ses pattes... Nous étions dans l'attente, c était le grand moment... le chant, toujours plus animé, ne fut bientôt plus qu'un brillant boléro^ qu'un déluge de paroles que l'ini** mitable mime interrompit subitement, ainsi que son accompagnement , pour tendre à hauteur d'homme , de la main droite , à l'impatient cani* che , le cerceau garni de papier, et reprendre ensuite avec plus de volubilité que jamais ï allegro de sa cavatine.

» Dix fois, à la grande joie des spectateurs, le leste Fido et son habile maître rivalisèrent de légèreté, de hardiesse et de précision dans le saut gra-> cieux du cerceau. Joueur et chien avaient donc déjà si bien fait leur devoir, que les Hongroises allaient aussi remplir le leur en apportant aux exécutants de quoi se réconforter avant de {>asser à des exercices encore plus extraordinaires que promettait l'intrépide musicien. Son violon sous le bras gauche, Fido à ses côtés , il attendait, le digne artiste, quand tout à coup... voyez l'inconstance du sort !.•.

parut k quelque distance du hameau une troupe de personnages étranges, aux visages cuivrés; hoimnes , femmes, enfants , k plupart en haillons, qui d'abord s'arrêtèrent, puis se mirent à courir vers le pauvre chanteur.

» Jamais bêtes féroces ne se précipitèrent sur leur proie avec plus de rapidité que ces sauvages bohémiens sur le pauvre Fido et son maître : en un clin d'œil les hommes furent sur lui, les enfants sur le chien.

» La partie était trop inhale pour que je pusse rester tranquille spectateur de cette nouvelle scène : armé d'un énorme bâton , je courus vers le champ de bataille , frappant à droite et à gauche sur les assaillants, et je délivrai bientôt l'infortuné chanteur, qui, trop faible pour résister au nombre, s'était accroupi pour ne présenter aux agresseurs que les parties les moins vulnérables , tandis que le valeureux Fido livrait un combat furieux à ses antagonistes, qu'il poursuivit encore longtemps après qu'ils eurent pris la fuite. »

— Caro mio ! s'écria Fioravini de plus en plus piqué de la tournure plaisante que Giorgio donnait à son récit; je t'ai dit souvent que je n'avais eu

dans ce moment critique qu'une pensée, une seule... celle de sauver mon violon, mon Stradwa* riuSy que je voulais garantir au péril de mon corps... )) Puis, comme pénétré de reconnaissance au souvenir du service que Giorno lui avait rendu, ' il lui prit la main avec affection en disant : « Que serais-je devenu si tu n'étais pas arrivé comme un envoyé du ciel pour me tirer des mains de cette infâme canaille de bohémiens !...

» Ecoutez un peu, cari signoriy poursuivit Fioravini, ce qui m'avait amené à de telles extrémités. D n'y a pas de longues années encore que je faisais fureur en Italie comme improvisateur et joueur de violon : tous les entreprcBeurs de théâtres voulaient m'avoir, toutes les villes m'appelaient, je roulais sur les sequins , ed io era heato , et j'étais heureux!... quand pour mon malheur je vins à Ancône, où l'on m'accueillit avec frénésie... les femmes surtout!... Si^ signorini mieij les femmes!... et ce fut là ma disgrâce, car l'une d'elles s'éprit si fort de moi, qu elle voulut m'épouser. »

Un rire général suivit les derniers mots de Fioravini...

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