‹ Souvenirs de Genève: complément des "Mémoires d'un prisonnier d'Etat"Chapitre 23 sur 33 · H& -SOUVENIRS · texte numérisé non relu

H& -SOUVENIRS

-^ Pas du tout , il faut vider encore un verre de vin.

f— Cest pour ne pas vous refuser, lucmsieur le curé ; allez, nous boircms encore plus d'une foi$ à

votre santé, car sans vous, là ! j'en aurions t'y

mangé gros de c't argait !

£t les bons paysans s'en fui'ent après avoir remercié vingt fois encore leur pasteur : c'étaient deux cousins qui, ayant hérité d'un oncle , ne s'étaient pas entendus sur la division et la valeur des lots ; ils s'obstinaient, voulaient plaider, et, plutôt que de céder, auraient mangé tout l'héritage en procès et peut-^re leur propre avoir, si le curé ne fût intervenu et ne les eût mis d'accord par ses exhortations, . mais plus encore par ses conseils, en leur prouvant combien ils compromettaient leurs intérêts en voulant aller devant les tribunaux.

Xespère que vous nous apportez un bon appétit, me dit l'excellent homme , après avoir. accompa^[ié

ses deux paroissiens. — Ma tante Mais la bonne

dame et sa servante avaientprévenu ses désirs; un couvert était déjà mis , des œufs avaient été cassés , mis dans la poêle que la chère tante tenait elle-même, tandis que la vieille Prudence tirait de l'armoirequelques <

CronuiKes.deckèvre, puis allait k la cave chercher nn^ bouteille de vin des ccmY£4esoents« Quelques aiiuutes après , j'étais k table, savourant une des meit* leures omelettes que j'eusse mangées de ma vie.

— Mais savez-vousy mon cher monteur, me dit le bon curé, que c'est bien k vous de vous être rappelé d'un pauvre pasteur de campagne

— Qu'on n'oublie pas, lui dis -je «a, l'interrompant, quand on a eu le bonheur de l'entendre une fois-

— Toujours k Grenève, k étudier?

— Oui , monsiei^r le curé ; avec plus d'ardeur que jamais.

— :La vie studieuse et contemplative a de grands charmes , je le sais, r^rit-il en passant la main sur son front comme pour y chercher un souvenir... C'était Ik d'abord la vocation que je me croyais appelé k rempUr; mais Dieu avait mieux, in^iré mes supérieurs que moi en me destinant au minktère : au lieu du professorat que j'ambitionnais au séminaire, ils m'envoyèrent dans cette paroisse^.... et que de consolations n'ai est-il pas résulté pour moi , tandis que j'aurais peut-être succombé aux séductions de l'amour-propre , ni enivrant de mes propres

Ug SOUVENIRS

parafes , plutôt ^ue de rapporter à ÏMeii tdtit^ les pensées (le mén âme et toutes les cM^tions de tua vie ! Au milieu de mes ehers paroissiens, de œs bons moh*« tagBârds auxquels j'aûnonce rEva^gUe, je u^âi pas k ovaludreffetn'oc^uper plus du succès de Fesprit, que des consolatioi^s du cœur. <

— Vous aveu dône <Atenu, comme vous ie dësi** riez 9 de restés* dans votre ckère paroisse?

— 8à Gracidenr a bien voulu m'aecorder îoette fti4 veur, me répondit-il avec un sourire si doux , qrfil trahissait une joie pure et uaïve ecaimie cdBe tfui^ tetjdre eofiint que sa mère voulait* ëlœgner , et auquel elle dit ensuite d'une voix pleine d'amour. Reste là , maman permet !

Un imperceptible exhaussement d^épauU», un regard furtif échangé entre la bonne latite et k rm^ peotabie Prudence, me révélèrent qu'elles ne pensaient pa^ tout à felt sur ce point oomme M« le curé,

-^ La bonté de Dieu m*y a mis; j'espère y m<)U* rir, ajouta*t41 : demain vous verres m<^ dier tt^oupeau réuni a«^our de moi pour célébrer k fête du Saint^Sact^ment, et, lorsque vous les aurea tow vim si bons et si pieux , vous vous demanderez, j'en suis «ûr, comment on pourrait se séparer d'uue aussi

DE GEKÈVE. . Mt

chèpe fomâlel Mr taflte, aures^vaus la bonté de faire préparer la chambre de motiMUr? il dbît avoir beioiti de reipo&.

• — Soyez tranquille, M. le curé, cela, nous regarde , rien ne i^ianquera à ce b^ave jeune homme; vous pouvez cillez dire vos prières dq soir et vous préparer à la fête d^ demain.

Il %m quitta fjffeçtiyej^epjt ^ aprè$ ^voir causé en^ cote quelques winwtes avec moi; tout ce qyi sortait de sa bouche était si paodéré» si simjdç^ si seusé , §i évPDgjéUquep^nt bon ^ que je nie.^uUs pris pour lui d'uu respect çt d'uue aiTisctiw que h vertu peut seule uous inspirer au^i prpmptemeut.

Quoique ses traits ne soietit pas réguliers, il y » sur toute sa physionomie un tel eidhet de puvfilé et de candeur, qu'il en résulte ee qui ikit la beauté des anges, l'innoûence et la sérénité:.... Ce que la hauteur de sa taille a de trop inqposamt est tempéré par une légère. inclinaison de tète, qui dcmne à son maintien eet air de mansuétude et d'huniiUté, sûr ^taiit des vertus évangâiqùes. Tvente -quatre ou trente^K^inq ans me parurent être Tâge de c^ui dont j'étais ainsi venu manger le paîin avec confiance, et

SOUS le toit duquel le sommeil devait âlre ^ bîeB^ faisant et si paîsiUe. .

La bonne tante, (Tune tenue tant soit peu guindée» ne semblait pas avoir entièrement neutralisé ce malheureux levain terrestre qui , fermentant dans les cœurs qui se sont donnés à Dieu plutôt par imitation et par habitude que par conviction, y fait naître le besoin de primer et de régenter; besoin qui , chez une vieille fille de Fâjge de mademoiselle Béatrix et dans sa position , prend un caractère d^importance et de légère acrimonie.

EUe n'attendit pas que M. le curé eût referme sur lui la porte de la salle basse où nous nous trouvions , pour entonner le Gloria in excêlsis sur les qualités et lés talents de son cher neveu. Ah 1 quel domnfiage , s écriart^lle, quel dommage que M. le curé s obstiné à cacher toujours la lumière sens le boisseau ! quel ^fet il produirait , Vil voulait aller prêcher les missions ou le carême dans qudque grande ville , cc^ume Monseigneur le lui a offert encore dernièrement , apr^ avoir entendu Tim de ses sermons, à Toccasion de la bénédiction d'un cimetière ! mais nous avons beau dire , il n'en veut pas entendi'e parler il serait grand-vicaii*e, s-'il avait

DE aSPrÈVE. 35f

seulement gros oomme cela d'anibiticH») -^ fil-^elle en preiumt une des miettes de pain qui se trotnraieut sur la table. *^ Ah ! bien oui, grand^^icaire ! il croi^ rait sa pauvre âme perdue, rien que d'y Phaser! quand je lui di& que , s'il l'était , il pourrait faire du bien à sa &miUe, et il ne manque pas de cousins ; saveas-YOus ce qu'il me r^[Kmd, ce pauvre dier en-^ fant?.... que Dieu ne l'a pas Êdt pt'être pour enrichir ses parents , mais pour faire le salut de son âme et celui des ouailles qui lui ont été confiées».... comme s'il n'était pas permis d'aidar un peu les 3iens, sans compromettre la place qu'on aura dans le ciel!.... Mais que vcmlez-vous, il est comme ça , ce digne Anselme ! le clergé ne devrait être de ce monde , nous répète-t-il , que pour faire fructifier la

parole de Dieu ; j'ai beau lui dire

— Oui y nous avons beau lui dire, interrompit Prudence , qu'il en fait trop , qu'il ne faut pas ainsi manger son Wen , ni se dépouiller de tout pour habiller lesautres : ah ! bien oui !.... il n'en tientcompte ! mille écus de rentes à lui, et puis ce que lui vaut sa cure, tout ça y passe..... il les nourrirai tous, s'il pouvait, au risque après ça, lui et nous, de ne boire que de l'eau claire et de ne manger que du fromage.

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MademoiMUe Béatrix, un peu scaiidâKtét de FintèmiptioD familière de la vieille servante , ycru** lut changer de discours; mais Prudence était tenace :

— ^ M. le curé| reptii^elle, cest i'agneau du bon Dieu ! Après avoir donné sa laine ^ il donnerait en*> oore sa cliaip pour ses paroissiens : il n'y a pas un ornement dans T^lise qui ne soit de so|i argent ; FoTgue dont on va jouer demain , c'est lui qui Ta payé.... à quoi que ça sert, je vous le demande?

♦— Mais Prudence, dit la tante....

•^ Oui , à quoi que ça sert ?

*^ A donner du pain au fils de votre cousine , répliqua vivement la bonno demoiselle, blessée du oonthUe peu indolent que se permettait la wt^ vante devant un étranger, et oubliant qu'èlleHBènM avait payé à l'iùaibition le tribut que la prévoyante Prudraiee payait à l'avarice.

La bonne fille, toute ognst^née, fit un retour sur élle«aiâme :

•^ C'est vrai, mam'eelle, le pauvre en&nt en profitera comme tous ceux à qui M. le curé ftit du bien, et il faimera aussi, lui, comme tout le monde l'jiime ici.

BS Q£]fJBV£. . $&i

^^ïkontVaieou de le bénir^ se Ëiâta dé dire U tMntJdf peudaût que Prudence re{>i«Aait hôleîae..*.. «flU» lui^ <|u'esM;e qb'ife sei!aieiit encore P.r^.i. de xtmuvai» contrebandier» ^ mn» Dieti f as»i» foi ^ aafie pmn ! F]gurel>*i^oiitt mou ch^JOMMisiâury que quand mon neyeu est arrivé ici ^ en i8i4^ il n'y avait pais tr<^ personnes qui vinssent. ii la mes^é.

— ' ISi une fenime k confes^;, tijouta Prudence; ib vivaient comi^ie; des païens ; maintenant ^ il faut voii* comme ça vous est sage, comme (jsl vous vient àTéglise, comme ça vit dbns laisande^ gtàde à Mé le curé, qui leur a feit apprendre rhortogerie.

^^ Mon neveu , dit mademoiselle Béairis f en se levant avec dignité, est le bien&iteur de sa paro^se#w« Prudence, vene2 avec moi cliercher des draps pour ]a chambre de monsieur.

Cest ainsi que ces deux excellentes femmes^ sims le vouloir, Élisaient devant moi le plus beau pané^ gyrique qu un kcmime de bien pût jamais envier.

Pendant qu'elles s'occupaient de l'importante aflàire de préparer ma chambre, j'allai respirer dans le jardin le parfum des roses et des œillets que la rosée dusoir rendaitencore plnsd^icieux.Lesoleil, caché depuis longtemps ^ n'avait laissé k l'horizon

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qu'un léger sillon rose et lumineux, indice cerUiin que la journée du lendenïain serait aussi belle que celle qui venait de finir : les cigales chantaient sur les montagnes dont les vastes ccmtours nageaient mollement dans les <ymbres du crépuscule ; Fair était par et vif, tous les bruits avaient cessé , excepté cdui que faisait la cascade du motiHn à planches , et cet uniforme bruissement portait Tâme à la rêverie en la plongeant dans ces longues pensées qui vont presque toujours se perdre dans les champs de f infini ou les aUmes dé Tétemité !

La voix de Prudence vint m'arracher à mes contemplations en m'annonçant que ma chambre était prête: elle m'attendait, un flambeau à la main, pour me conduire jusqu à ma porte. Ainsi posée, la figure éclairée par les rayons de la lumière, on aurait pu la prendre pour une sainte de bois peiàt , aux pommettes colorées, aux yeux vert d'eau et fixes , si son tablier blanc n'eût trahi ses fonctions culinaires.

Prudence est courte et sèche , toute d'une venue dans la taille comme dans sa mise, où l'on chercherait vainement l'endroit et le revers.... une de ces créatures sans sexe ni âge , dont l'imagination la

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