CHAPITRE VIII
LETTRB A Ot. G., PROFESSEUR.
Rëgënëration morale et intellecluelle. — Les Génerois 8on4*{h religieux ? ^ Hérite des damei géneroiies.
Genève , mai i820«
Le touchant intérêl dont vous n^avez cessé de donner des preuves à votre ancien élève vous inspire encore aujourd'hui, mon digne ami 5 le désir de savoir de lui quelques détails sur ses projets à venir et sur ses études actuelles; vous voulez aussi qu'il vous parle de Genève en vous présentant en quelque sorte une statistique religieuse > morale et industrielle de cette savante république. La tâche est difficile pour un observateur
aussi peu expérimenté que je le suis j'essaierai
cependant de vous satisfaire, en vous communi* quant les impressions premières que m'ont &it éprouver les usages et la manière d'être des ha-
bitants de ce pays , m'engageant d'avance à modifier ensuite mes opinions, et à rétracter mes erreurs, si le temps ou de pl|i$ justes remarques viennent me convaincre que je me suis trompé.
Avant tout, et pour en finir en peu de mots avec ce qui m'est personnel , il faut que je vous dise avec joie, j'allais presque ajouter avec orgueil, que ce retour à une vie meilleure et plus sage , cette réforme fondamentale, dont l'intention seule vous avait paru si louable et si heureuse, n'a pas été abandonnée et ne s'est pas évanouie aussitôt qu'elle fut conçue , comme tant d'^tutres projets de conversion Non, mon ami, non!... l'heure de la
régénération a sonné pour votre disciple, et rien ne saurait désormais le détourner de sa carrière studieuse et le replonger dans cette existence de désœuvrement et de prodigalités qui vous arra* chait de si profonds soupirs , et vous faisait dire avec amertume en pensant aux jours heureux de sa joyeuse enfance : Quantum mutatus ah illol...
n est vrai que parfois encore mon coepr est assailli par les découragements et les regrets des plaisirs passés... mais la volonté est ferme; et plutôt que de oéder aux velléités de mon iaconfitaade
nature » je serais homme, comme Alfieri, à me faire enchaîner à ma table de travail. Vous voyez dene qu'il y a progrès dans l'amélioration du moi intellectuel et moral y et que le labor improbus omnia vincit , en se gravant de plus en plus dans mon esprit, finira par porter ses fruits,
Ce que j'ai acquis jusqu à présent par ce oonscien** cieux travail 6em)3lerait peu sans doute aux yeux d'un docte tel que vous; maïs ce peu est à/é^k quelque chose pour celui dont le ba^ge acienti*^ fique était, hélas! si léger... et puis, vouslesavez, mon ami, en toute œuvre c'est le commencemait qui est le plus difficile. Dirairje maintenant en quoi consiste cecommenci^Bent, et jusqu cm je suis arrivé dans l'étude des mathématiques, de l'histoire,
de l'économie politique et des langues? Non...
j'aime mieux, par pure vanité, je le confiasse, at« tendre quelques mms encore , afin que les résultats soient plus complets et plus satisfaisants. Qu'il voua suffise de savoir aujcHird'huî qu'aucune des heures, aucune des minutes de mçs longues journées , ne s'écoulent inutilement, et que je marofae sans tâtonner dans le labyrinthe scolastique , grâce aux con« seiis et aux leçons de M. le prt&sseur Manget, l'un
des hommes les plus instruits et les plus di^ngués de Genève.
Venons maintenant à votre première question : Les Genevois sont-ils toujours aussi religieux , aussi zélés calvinistes qu on nous les présentait il y a quelque vingt ans ? Je ne saurais le penser : les révolutions des idées et celles des empires n'ont point passé plus impunément sur ens, que sur les autres peuples, et leur célèbre devise : Post tenebras lux, ne les a pas garantis de la fatale influence du scepticisme du dix-huitième siècle.
Bien donc que les temples et les prêches soient peutétre aussi fréquentés que du temps de Rousseau , bien que le rigorisme des observances reKgieuses se montre encore en maintes circonstances, et que la pépinière des jeunes pasteurs offi« un aussi grand nombre de sujets qu'à aucune autre époque, je n'hésiterais pas cependant à avancer que les croyances évangéliques, jadis si vives et si profondes, se sont considérablement attiédies, et ont généralement fait place, parmi les hommes surtout, à un pur déisme dont la profession de foi du vicaire savoyard est Tunique symbole.
U est vrai que les ministres du culte semblent
GENEVE. lOf
lutter contre cet abandon toujours croissant tde la religion révélée, et que qudiques réformistes illuminés élèvent parfois encore la voix pour ranimer la ferveur de leurs frères ; mais ces appels au puritanisme n'ont d'autres résultats que d'ébranler de plus en plus l'arbre déjà si chancelant du protestantisme 9 en formant autant de sectes nouvelles dont les fervents adeptes , loin de convertir à la foi par leur exemple les âmes tièdes ou égarées, les poussent au contraire à l'incrédulité par leur exagération ot leur intolérance.
Genève, sous le rapport religieux, est donc en. décadence , et l'on pourrait presque prédire que le temps n'est peut-être pas éloigné où la Rome protestante en renfermera plus dans son sein que des déistes indifiërents et des théologiens ergoteurs.
n est toutefois un fait important qui semble de nature à retarder longtemps encore la dissolution religieuse de la famille de Calvin ; c'est la régularité des mœurs genevoises , régularité qu'on ne saurait leur contester sans être de mauvaise foi. La réponse à votre seconde demande est donc affinnative sur ce point, mon cher maître...;. Oui, l'onrencontre ici plus de vertus domestiques, plus d'union et de
t«2 SOUYENIRS
bonhf w iol^mur que dans toute autre ville de notre France; oui, les qualités esëentieOea sont Tapanage des Genevoises ^ auxquelles on peut reprocher sans doute quelques défauts inhérents à leur nature et à leur éducation » mais qui n en offrent pas moins d'excellents modèles d'épouses sages et dévouées » de mères de fanûlle irréprochables»
Je sais fort bien que Ton remarque cheB la plupart deA dames de ce pays une prétention au bel esprit et au sentimentalisme , qui frappe l'étranger au premier abord^ et lui fait r^retter, quand il ne ridiculise pas , de voir le mérite rédl perdre ainsi une partie dé ses avantages par une puérile affectation»
Je sais aussi qu'on les accuse de tomber dans la pruderie et d'apporter parfois l'ennUi avec elles, à force de vouloir se montrer sages et érudites; mais, je le répète ) quelque guindées qu'elles puissent paraître dans leur maintien et leur langage , elles méritent, et c'est beaucoup, qu'on dise d'elles : Bonnes pour T esprit^ bonnes pour le oœur> bonnes pour la vie intérieure.
Qu'importe alors qu'elles soient peu favorable-
mentorganisées pour les arts d*agrément,et qu'elles laissent à désirer du côté de la grâce et de Taffabilité ? N'ont-elles pas reçu du ciel le plus beau don que les femmes puissent désirer : celui de faire le bonheur de leurs maris et d'élever dignement leurs enfants?
Du reste, je reviendrai , en temps meilleur, sur les Genevoises, ainsi que sur leur instruction trop généralement répandue , peut-être , pour qu'il n'en résulte pas quelques inconvénients pour les classes ouvrières. Aujourd'hui, je me bornerai à vous dire que la grâce française jointe , dans une même femme , à l'essentialité genevoise , serait chose à souhaiter pour être , en mariage, l'heureux entre tous les heureux.