CHAPITRE VIL
LETTRE A MA SOBUR.
Mon budget — La panTre Tenre protetfante. — Penikm fafbioDable de madame de Molle. — Société de lecture.
Génère , i5 aTrtl.
Je veux te rassurer^ ma sœur, sur Texiguité de mes rentes. Quoique la pension que mon père veut bien m^assigner soit peu considérable pour sa fortune y je dois m'en trouver heureux; d^abord comme une équitable compensation à mes prodigalités passées , puis ensuite parce que je suis assuré que ce modeste revenu , qui naguère n aurait pas défrayé les dépenses d'un mois, sufiïra désormais pour mon année entière , grâce à mes goûts, à mes habitudes nouvelles... Tu vois donc bien que l'esprit de sagesse commence à prendre possession de mon cœur?
Mon budget bien assuré , je n'ai plus hésité k
quitter le triste et sombre appartement de ma pauvre veuve; j'y manquais d'air et de lumière, et ma santé commençait à en soufirir, malgré tous les soins dont cette digne femme m'entourait ; aussi , n'est-ce pas sans regrets que je m'en éloigne; c'est efle qui, la première, m'accueillit dans ce pays qui n'est plus la France, quoiqu'on y parle notre langue ; c'est elle aussi , pauvre éprouvée , si frappée par le sort et pourtant si résignée, qui m'encourageait lorsque la mélancolie venait parfois encore s'emparer de mon âme!... m'enseignant ainsi que la foi et la prière peuvent seules inspirer cette sainte abnégation qui sait trouver, dans la douleur même , l'ineffable jouissance de consoler les affligés ! Je reviendrai souvent la voir pour m'affermir, à son exemple, dans l'étroite voie du devoir et de la vertu.
Bu quartier bas où demeurait cette excellente fenune, j'ai passé tout d'un trait aux hautes régions, et j'ai pris gîte dans l'une de ces pensions particulières qu'on trouve à Genève, plus qu'en aucun autre lieu ; elles sont tenues assez ordinairement par des dames qui, n'ayant pas assez de fortune pour vivre de leurs rentes , cherchent à y suppléer
en s'aidant de la bourse de quelques commensaux.
Madame de Molle, ma nouvelle hôtesse, est une sémillante veuve de cinquante à soixante ans, qu elle dissimule de son mieux par une toilette recherchée et par de certains airs de jeunesse; bonne femme au demeurant, malgré ses aflféterie» ; pleine d'obligeance , et bienveillante avec chacun , surtout avec les gros payeurs tels que les Anglais... Que le mot gros payeur ne t'effraye pas, car s'il est avec le ciel des accommodements , il en est aussi avec les maîtresses de maison qui donnent volontiers quelques facilités à d'honnêtes et aimables jeunes gens , destinés à passer de longs jours sous leur maternelle administration ; ai-je paru tel aux yeux indulgents de madame de Molle? mon amour^ propre s'en fait gloire , et ma bourse s'en applaudit.
Avant de te donner la statistique de mon nouvel établissement, il est bon de te prévenir qu'à Genève ces sortes de pensions sont fort à la mode, et que beaucoup de personnes de très-bonne famille en tiennent sans déroger; on voit même souvent des étrangers solliciter et obtenir comme
une faveur d'être admis à la table de tel ou tel professeur célèbre y de tel ou tel médecin en renom , afin de pouvoir profiter de leur conversation et d'être présenté plus facilement dans la société; c'est un honneur qu'il faut payer, il est vrai, et quelquefois jusqu'à mille francs par mois; mais ils peuvent inscrire sur leur journal les traits d'esprit, les profondes sentences qu'ils ont entendus sortir de la bouche de MM. de Candolle le botaniste y Pictet le physicien , Delarive le fameux chimiste y et cela marque dans le voyage.,. La célébrité s'escompte ici comme toute autre valeur.
Pour en revenir à la pension de la respectable madame de Molle, je te dirai qu'on y fait, comme dans toutes les autres, une assez maigre chair, malgré le nombre des repris; mais à Genève, la nourriture de l'esprit passe avant celle du corps , et de toutes les vertus domestiques, l'économie et la sobriété sont celles que l'on pratique le plus volontiers. Je te dirai encore qu'il y a un salon commun où chacun va et vient dans la journée , quand il lui plaît; et où l'on se réunit le soir pour prendre le thé, faire un peu de musique, et
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voir même parfois danser quelques coutredanses.
Notre cosmopolite famille se compose en ce moment d'un brave Allemand, maître de guitare, que je cite le premier, parce qu'il est ici de fondation et qu'il serait difficile de trouver un original plus amusant et de meilleur aloi ; puis d'un jeune ménage anglais, couple nomade qui, depuis quatre ans , parcourt sentimentalement le continent dans ime petite calèche à un cheval; sans parler d'une famille protestante du midi de la France, d'un jeune prêtre irlandais, d'un officier espagnol , d'un baron bavarois et d'un célèbre naturaliste russe qui complète cette polyglotte ménagerie où l'on trouve toutes les races vivant en paix sous le paternel gouvernement de notre gardienne eu chef.
Grâce k ses ingénieux arrangements, plus encore qu'au local, chacun de nous occupe un appartement commode ; le mien donne sur les remparts qu'il domine heureusement de toute la hauteur de nos trois superbes étages; je dis heureusement, car sans cette salutaire élévation je ne découvrirais ni le charmant village du Plein-Palet , qui n'attend que la chute des fortifications pour faire partie de
la ville y ni Carouge , boui^ plein d'avenir , m la montagne du Salève étendant sur la gauche son arête et ses flancs dépouillés , ni môme la majestueuse chaîne du Jura qui forme à droite le fond du tableau , et offre à l'œil , k ses premiers étages , de verdoyantes collines parsemées de maisons de campagne.
A propos , j'oubliais de te dire que , cédant aux continuelles instances du facétieux mein herr Derworth, c'est le nom du maîti'e de guitare, je me suis décidé à rqirendre la musique, à chanter même sous la direction d'une dame française ^et de son mari, artistes distingués, qui demeurent dans cette maison. Ce sera un délassement & mes études sérieuses auxquelles je viens epcore d'ajouter celle de la langue italienne ; je devrai chaque jour prendre une grande heure de plus sur un sommeil déjà bien court; mais il faut, n'importe à quel prix , que ce qui n*a pas été fait en son temps, le soit maintenant, et je mourrais plutôt & la peine que de ne pas me mettre , en feit de savoir, sur le pied d'une parfaite égalité avec mes trèsérudits et très-dédaigneux Genevois.
Voilà les bienfaits de l'émulation ( s'écraerait
mon cher précepteur G voilk ce que l'on gagne
à vivre au milieu des studieux et des doctes Il a
raison , par&itement raison , mon digne ami y et c est pour multiplier mes contacts avec les gens d'esprit , que j'ai tout disposé pour faire partie de k société de lecture où je n'avais d'abord été pré-» sente que contme simple visiteur, tandis qu'à ma grande joie, j'en suis devenu membre payant; œ qui est pour moi une immense ressource , car je prfs prendre à mon choix, et suivant mes besoins, tous les livres de notice ridie biMiothèque et les emporter dans mon cabinet de travail. De plus, et ce n'est pas le moindre avantage à mes yeux, je suis à même de rencontrer et d'entendre journellement, dans les salons de conversation, des hommes du mérite le plus éminent, tels que Diimonty traducteur et collaborateur de Bentham, Pictet , de Candolle^ Rossi , dont je serais si fier et si heureux de recevoir les conseils et de mériter l'estime.
En attendant qu'ils me fassent cet insigne honneur, je les observe, je les écoute en cherchant à mettre à profit leurs discours instructifs, soit pour rectifier mes opinions , soit pour m'affermir
et me guider dans mon studieux apprentissage. Tels sont, ma sœur , les précieux avantages dont je jouis dans cette société littéraire, foyer toujours
croissant d'émulation et de lumière Tel est le
scientifique sanctuaire où la jeunesse de tous les pays peut à la fois s'inculquer l'amour du travail et puiser avec fruit aux inépuisables sources de l'inteUigence et du savoir. Heureuse la ville qui peut ainsi contribuer aux progrès de la civilisation, par un établissement aussi bien entendu qu'il est hospitalier... Adieu, que les bénédictions du ciel se répandent sur vous tous!