‹ Souvenirs de Genève: complément des mémoirs d'un prisonnier d'étatChapitre 12 sur 35 · A M. G., PROFESSEUR · texte numérisé non relu

A M. G., PROFESSEUR

Une renconUe périlleuse. — Mikély.

Genève , a join.

Il y a peu de jours encore, mon cher maître, que f aurais répondu avec assurance à ceux qui auraient pu douter de ma persévérance dans la vie d'étudiant , que nulle tentation n'était capable de me rendre faible... mais aujourd'hui, je dois l'avouer avec franchise et la rougeur sur le front, aujourd'hui , j'ai moins de confiance en moi-niême , car ma sagesse de jeune date a failli payer un tribut bien fatal à ma folie d'autrefois !

La cause de cette quasi-rechute est la rencontre inattendue de madame de G..., la belle Créole, aux portes de Genève... J'allais, selon mon habitude, prendre le Irais vers le soir sur le bord du lac, songeant aux grandes questions qui s'agitent en ce moment en France y quand je fus tout à coup

tiré de mes réflexions par une voix, hélas ! trop connue pour que je n'éprouvasse pas un tressaillement involontaire... Je lève alors la tête et j'aperçois, à quelques pas de moi , un cavalier et deux dames dont la tournure avait ce je ne sais quoi d'él^ant et de coquet que les Françaises savent' seules posséder. J'avance alors plus vite, j'écoute de plus près... C'était bien elle! toujours vive, toujours animée dans ses discours comme dans ses gestes.

Ma première impression fut plutôt un frémissoment de crainte qu'un sentiment de joie; mais ramoui>-propre parle vite , et je me dis si bi^n qu aile avait sans nul doute tout quitté pour me revoir, que je l'aurais abordée au même instant, si la présence des deux étrangers n'eût contenu mes transports.

Je me contentai donc de la suivre pas k pts jusqu'à son hôtel ; là , je me promuenai, pendant quelques minutes , dans une agitation dont je rirais maintenant si je n'avais peur et pitié de ma pMpve faiblesse!... Enfin, j'allais entrer pour demander à la voir y lorsque AntCHnd, son fidèle mulâtre, se trouva devant moi scnis la porte.

•^ Ta maîtresse «st id ? lui di»«je.

DE fiEMÈYE. Iâ8

— Ouï , monsieur.

— Elk est seule?

— Non , mousieur , nous somnies à Genève de^ puis hier,

— Et d'où venez-vous?

— De Paris.

— Qui vous a dit que j'étais ici?

— Personne, monsieur, et mndame l'ignoi^e.»

Je me sentis froid au cœur!,..

— Comment ! elle l'ignore ?

— Oui, monsieur.

Je ue sais quelle horrible grimace me fit alors le maudit moricaud ; mais il avait un certain air d'iro^ nie qui me mit hors de moi..-

— Est-cedoncpour se désennuyer qu'elle voyage?

A ces mots^ le mulâtre se prit à rire d'une façon si étrange, qu'il fit voir ses dents blanches jusqu'il la dernière.

— . Oui, oui, pour se désennuyer... ils sont quatre^ entendeï-vous , et madame a pour compagnon de voyage M. Charles, ce grand jeune hQmme , vous savez bien, monsieuj*?..^ Nous allons en Italie.,,

— Que Satan vous y accompagixe, uce bâtarde., m'écriai-je d'abord, suffoqué par la colèi^CM* Puis

iU SOUVENIRS

laissant tout à coup échapper un bruyant éclat de rire , à la grande stupeur de maître Antoine qui jouissait si malignement de ma confusion , je le quittai brusquement sans savoir où je porterais mes pas... courant, gesticulant, parlant haut comme un homme en délire!...

Eh! quoi, me disai&-je, c'était donc là cette douleur qui devait la conduire au tombeau ! c'est là cette constance que tant de fois elle m'avait jurée... ses larmes, son désespoir, rien n'était vrai. . . et moi , pauvre insensé qui résistai si longtemps aux conseils les plus sages, convaincu que j'étais de son amour... moi qui, tout à l'heure encore, étais sur le point de tout abandonner, tout compromettre, études , projets, avenir... pour ni attacher de nouveau à ses pas, pour ne plus la quitter!... femme légère et parjure!...

En exhalant ainsi les puériles fureurs de ma vanité blessée, j'arrivai, j'ignore comment , au jardin botanique où j'aurais sans doute brisé plus d'une plante, si je n'eusse été arraché à cet accès de démence par un gros rire de Derworth, mon maître de guitare : Qu'afez-fou tonc^ foulez-fou tout apimer dans le jardin ?

D£ GElVÈyE. 125

La figure débonnaire et facétieuse de mon bon Allemand avait quelque chose de si plaisant , que mfiB idées en prirent bientôt un autre cours; je saisis son bras , et pendant plus d'une heure , je lui débitai tant de plaisanteries , tant d'épigramraes sur les femmes , que le pauvre homme qui m'écoutait la bouche béante , se demandait sans doute si je n'avais pas perdu l'esprit. Je ne l'ai point quitté de toute la soirée^ tant j'avais peur d'être faible... Je voulais me distraire , éloigner de moi tout souvenir de cette femme que je pouvais revoir , qui n'était qu'à dix minutes de moi ! Ce brave Derworth ne se doute pas du service qu'il m'a rendu !...

Le matin, après une nuit sans sommeil, prenant, comme dit Sancho, mon courage à deux mains, j'ai cliassé connue un mauvais rêve la vision de la veille , et pour plus de sûreté , j'ai sagement décidé de ne pas aller pendant quelques jours du côté du lac, car l'hôtel qu'elle habite est sur la rive. Voilà l'histoire de cette malencontreuse rencontre où j'ai été plus heureux que sage , je le confesse dans toute l'humilité de mon ame.

Pendant trois mortelles journées, j'ai lu, écrit et fait de la musique, sans oser sortir de ma chambre.

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quà peine pouvais -je entendre le bruit de ses pas.

— Monsieur est-il remis? me dit-il avec précaution.

— Remis, de quoi?... je ne suis pas malade.

— Malade 9 non, mais monsieur n'était pas bien ces jours passés... et il mettait un doigt sur son front pour mieux ni indiquer le si^e de la maladie.

— Cest donc à dire, monsieur Mikély, que la tête à votre avis était tant soit peu dérangée?

— Je ne dis pas, mais monsieur me semblait û folâtre que je croyais... je croyais...

Et Mikély, au lieu d'achever sa phrase , se prit à sourire d'un air à la fois si compatissant et si malicieux, que je rougis d'abord, pour rire ensuite du meilleur cœur possible de l'excellente leçon que venait de me donner l'honnête créature dont les naïvetés piquantes me font chaque jour passer de si gais moments.

Ce Mikély est long, mince, droit depuis la tête jusqu'à la ceinture, tortu depuis la ceinture jusqu'aux pieds ; mais cette couri^ure de jambes est honorable , car Mikély a été soldat , grenadier,

et c est un boulet qui a dépareillé la moitié de sa personne ; son père est , dit-on , de haute race ; sa pauvre mère séduite y abandonnée , mit au monde ce fils qu elle eut grande peine k élever tant elle était misérable... mais lenfant était bon et simple , et quand Tàge fut venu , il s'engagea pour la soulager; longtemps il guerroya, n'attrapant ^e des coups et des blessures , puis il s'en revint tout éclopé retrouver sa vieille . mère qui le soigna , le guérit y et , depuis lors , ils vécurent ensemble , s'aimanty confondant leur misère, et loin de se plaindre jamais , remerciant Dieu de leur envoyer le pain qui suffit au jour...

Cet épisode , mon cher maître , n'avait d'alxmi été écrit que sur le journal où je me suis promis (le raconter fidèlement le bien et le mal de chacun de mes jours ; mais j'ai voulu que vous connussiez à quel faible fil tiennent les belles résolutions de votre élève... Lisez donc le récit de sa triste aventure et grondez-le paternellement , afin qu'il apprenne de vous que nul n'est plus près de faillir que celui qui répète avec assurance k chaque instant du jour : Je suis sûr d'êtrc prudent et sage, parce que

j'en ai la ferme volonté.

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