‹ Souvenirs de Genève: complément des mémoirs d'un prisonnier d'étatChapitre 30 sur 35 · M4 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

M4 SOUVENIRS

Un oui de stentor attisfit rinterrqgat^ur, que j'a-» vais rejoint un quart d'heure après. Un càar de oôté nous attendait, moi quatrième, et k mpn grand e&> hm je fîia chargé de oonduire là pauvre haride^e qui àêwi noua tralper. Or, aaf e&*voo8 ce que ceat que le véhicule honoré du nom ai pompeux , ai aonore de dhar ?.... c'est un hanc àdoaaier sur deux travaraeo et quatre roues , où voua âtea forcé , à moins de vous tordre le cou , de ne regarder comme le aoldat sous les armes , qu'à quelques pas devant voua ; da telle sone que , si vous aves le malheur de teumer le dos à la belle partie de la campagne, voua êtes exposé à unp lutte opntii|uelle entra vqtre curiosité et Textréme dil^culté de la satiafaire. Le pauvra M» de la P. ne le sut que trop, car le sort voulut que son visage peu gracieux fÙi précisément dirigé vers le Jura , tandis quHl avait derri^ lui le Monlr Blanc : Quelle stupide, quelle exécrable invention! s'écriait-il à chaque instant, en s efforçant de détourner la tête pour jouir de la perspective des Alpes ; ne dirait-on pas en vérité que c'est une découverte de ces spéculateurs genevois , pour, ne donner qu'à deitii et en détailla vue de leui» admimble paysP.«.. Et , partant de là pour récapituler tou^ i»es griefe

DEGENEVB^ m

cocitre les corapatriets» de Roiîâ^^iui , U n^ çesm 4^ donner un Ubm cours à son humeur caustique , JU3« <{u au moment où nous nous arrêtâmes k rfii|bei^0 de Cîoppet.

Nous âlHons gagner le chèteau et demander la permission de le vdr, lorsque je me rappalfii, fort à propos, 1- illustre Morand, maître de donse, ap^ quel j'avais promis une visite : en quelques minute nous fûmes chez lui. Rien de plus ^nguUer , d^ plus original que cette maison peinte du haut en bas de cinq couleurs différentes | si ce n est pour^ tant celui qui la possède. Jamaisjen avais vu, çoâme • en Hollande, de plus hizarres enjolivements.: les treillages , les murs, les arbres , l^s bouA-honmies em plâtre, tous peints, bariolés ou tailladés» forment un ensemble dont les paravents chinois peuvent seuls donner u^e juste idée ; sans parler d'un Uo^ que donnant sur la grande route , au balcon daqu4 se trouve un mandarin qui, par le moyen d'un W^ sort placé sur le chemin , baisse la tête qhaque fois que passe uitô voiture ^ et secoue un énocnie q\iSi^ peau chinois amié de sonnettes , a^ grand cirai 4^ chevaux et des voyageur».

Sous k eonduite dé mon chm petit lnwwiei plus

magot que son mandarin y nous visitâmes chaque clochette , chaque pied d'aii>re , chaque |Àt de fleurs de sa burlesque habitation ; puis nous fûmes enfin conduits par lui au parc du château de Goppet. Rieti de bien saillant ne s'offire d'abord à vos regards ; le jardin , moitié français , moitié anglais , a quelque chose de triste qui vient sans doute de ce qu'on n'y découvre pas le lac : les beaux arbres , les fîrais ombrages n'y manquent pas, il est vrai; mais si les souvenirs du Êuneux Mecker et de sa fille si célèbre n'étaient pas attachés à ce séjour, on se détournerait peu pour le visiter.

M. de la P.... critiqua le plan du parc , qui , selon lui, n'a rien de pittoresque, rien de grandiose;, maître Morand , fort scaiidalisé , s'empressa d'ajouter que c'était sous ces bosquets , sous ces charmilles qu'avait respiré le génie , et que madame de Staël était un soleil qui , semblable k Armide , don*nàit à ses jardins l'éclat et la beauté..*

— A merveille, répondit M. de la P..;.. mais le génie n'exclut pas le goût, et ses héritiers auraient au moins dû.....

— Quoi ! s'écria le petit honmie en Ixmdissant d'impatience... i Commettre lé sacril^e dé changer

qaelque chose à ce qui existait pendant la vie de madame de Staël?.... Ah ! Monsieur , ses eiifimts en sont incapables!.... et s'ils avaient le cœur assez froid, assez ingrat pour y songer, il fiiudrait leur lancer l'anathème.... Moi qui vous parle, Monsieur, j^aurais un chagrin mortel si je vdyâis abattre un seul des arbres à Tombre duquel cette femme admiiaUe venait rêver k ses ouvrages.

-*- Ne savez-vous donc pas ce que c'est que la consécration du génie ?... ^répétait le pauvre Morand , que son exaltation pour madame de Staël , sa glorieuse protectrice , comme il aimait à l'appeler, ren« dait juste dans ses penisées en même temps qu'il devenait éloquent dans ses discours.

M. de la P. répcMudit par quelque critique ikmvelle k l'enthousiasme du maitre de danse, qui finit par r^rder en pitié lé barbare amateur d'allées mieux- courbées , de pelouses plus développées , de massifs mieux disposés... Quant à moi, les laissant 'se quereller à leur aise, je me retirai à l'écart pour penser librement à celle qui avait si longtempsanimé ce séjour.... C'est ici qu'elle se prootMiait, me diaaifr-je; c'est sur ce banc, peut-être, qii'de aura jeté les prëmi^ps traits de ses cheftp^'ciuvre , tm qu'dle

m sovTnriiif

aura 4bajrtné pbr sas dîaooiftfs briUmU 9 piur ias tiper^ çtis ittgétiieux et fin» , Iab bommed d'its|ml qui Fentraiaient et qui fraÎMient dana sa coaveraatifm» auaâ variée que profonde , des idéei et 4^ iu{àratioiuf qui fiiiaaiimt ensuit» romcment de kurs livres. Que j*auraiB voulu a«fiater k cea entretienB intimes, où kfi Sdilegel» lea Siamondi, lea Benjamin Constant et les Montmorency venaient è Venvi les trésosa de leur éniditioiiet de leur critique» stimulés quils étaient par la présence ^t les paroles de leur. noUe amie I QiAee à die , ils vivaient tousen pais; ehacu^ d'eux dopqait le meilleur de son esprit et de son lavoir; mais que de tact il lui {allait pour tirer ainsi parti d'éléments ai divers^..» De quelle patience na^ «aittelle pas besoin avee le poôte Schl^;el, dont la susoeptiliilité et les exigenoes étaient enecH« au^ dessus de son talent !... £t que de fois sans doult elle aura dû joindre les «nnu^s intérieurs aux tour» ments de son ail !

i^lôTS la vie agitée de cette finnme exlNiixdiiiaiis me revint tout «itière à la ménâaire t son ardente jeunesse écoulée au milieu des péripéties de la r^ Vo}ution , ses jqi<is et ses douleurs de fille» ses trions ]^lies d'autem^» tes amers rsgrëls en vivant loi|i de

nOUfEVE Ml

W Franc»» U&n et Patia aipitout...i aou ai)iM>w, Hm oBion avec M* de Roeca» suivie d'u|ie mort ai juré^ matiirée..«. mort que je déplorai dabovd en penaant à tout ee qu il devait eneore sortir de lieau tt d'ad* mirable de «ette rare ^utdQiganoe , mais dont je mé ooBsolai eiisuite en songeant aussi à ccHnbUin de douleurs pouvait âtre réservée c^e qu§ les années namaîrat jamais mise à f abri des souffinooes da la sensibilité et des épines sans cesse renaissantes di; Famour^propre ! Qui sait , d'ailleurs , me disaia^je en fixant mes regards sur la donenre des Neduar» ai eetté femme incomparable ne se serait pas survécu k dlertnâme comme tant d autres talents ?«..Qiii saî): comment elle aurait supporté l'édipse de sa gloire ou les longueurs de la vieilleaie?M»N4 murmurons doue pas contre les déerels de b Providenea* et laissons reposer en paix * odk dont le coeur iUt al fiassionné» Tànnesi forte, Timagination si puissante^ qu'on oublie en la lisant les faiblessea qi)i la mttft* datent k la terre.» pour lui donner l^a vertus et les ailes d'un angel.o

Vainement , pour m'arracher à mes solitaires méditations , le cher petit maître de danse voulut-il m'introduire par une extrême faveur dans le funèbre

SÔO sou YBNIRS

dsile où se conserve sa dépouille mortelle et celle de son bien*aimé père; vainement en dësespcHrde cause insista-t-il pour me conduire au moins dans le salon où il avait eu llionneur de danser la gavotte avec la belle madame Récamîer; je résistai k ses soBici* * tations , et le laissant de nouveau aiix pris^ avec M. de la P., j'allai sur les botds du lac penser encore aux ouvrages et à k destinée de la femme à jamais célèbre d(mt la couronne de gloire fut , hélas !

comme toutes celles conquises par le génie une

couronne de douleurs !

Surpris, à mon retour à Genève, du peu d'em»

pressement que j'avais éprouvé à visiter le château où madame de Staël avait vécu et le matiscJée où elle repose , je voulus m'en expliquer la cause, et je la trouvai dans le besoin qu'on éprouve de faire seul le pèlerinage qui conduit au berceau et à la tombe d'un être supérieur dont Jes joies, les souflrances et le génie prenaient leur source dans les nobles élans et les sympathiques inspirations du cœur !... Allez à Femey en société, mais à Coppet allez-y seul.

DE GENEVE. Ml

35 août.

Ses deux mains reposaient sur ses genoux , sa tête était penchée , tout son corps ixnmobile y et ses yeux baissés ne se relevèrent pas quand j'entrai.. •• Le petit salut, laimable sourire qui m'accueillent ordinaire* ment ne me furent point adressés ; il fallut que je m'avançasse jusqu'au pied du fauteuil pour obtenir de madame Buonarotti un : Bonjour, mon ami.

-— £h! Dio santo ' lui disrje, quel noir chagrin vous oppresse , ma bonne mère ? Buonarotti serait-il malade? est-il couché?

. — G>uchéL.. lui!... plus que jamais il ne ferme pas. les yeux.

— Mais que vous est-il donc arrivé ? vous que je trouve habituellement si causante et si gaie ?... -

Ce fut en vain que pendant longtemps je lui de* mandai de me confier sa peine; elle pleurait... Touchée enfin du tendre intérêt que je lui exprimais, elle me dit : — Ah ! caro mio /• c'est qu'il y a des jours, voyez-vous, où le fardeau de la vie est trop lourd , quand le passé a été rude , que le présent est difficile et l'avenir incertain ! Depuis vingtx^inq ans, Buonarotti et moi» nous avons supporté tant de

ItB BOVYBVIBS

traverses! Emprisonnés sous le Directoire, puis

sous Napoléon; toujours surveillés, persécutés, jailiais en repos ^ jamais avec Féspôir au tosvtt ! Aujourd'hui ici , demain là , ne sachant pas la veille ou tious aurions le pain du lendeiliaih I Qui tiendrait à une pat*eille vie, surtout quand cette rage de de mêler de la politique croit avee Tftge au lieu de diminuer !... Ali! pauvre feittmequ^je $uis!..< Depuis que les i^fiigiés italiens àrriVétlt à Genève i il ne «e donne ui pail ni trêve, manque ses leçons, se dépouille de tout. Imàgiùei^^vods, moll cbc^ enfant, que ce matin encore, il a donné pour eut jusqu'à sùa dernier liàrd... deux tnois de leçons y dtit passé!... Povera me /... Aussi ai-je été obligée de mettre tout sous clef, car ses chemises y passaieM xxûé à une.... Ah! quel homme! quel homme !i.. Quand je ttiie f*âchd il me répond i^SfangererHo dêlpàHe^ nous mangerons du pain... Gomme si à notre âge où n*a« vait pas besoin de se itoutënir im peu... mtà»^ héUisl il est incoitigiblé !

En protiotiçaîit ces mots , il était facile de tenr que la colère de la bonne vieille serait bientôt apaisée par celui qu'elle aime et dont elle est si fière! Com^ pagne côûstanle et dévouée^ eOe ne U <|UTtta jamais

aux jours de l'infortune, et voulut subir avec lui la pnson, l'exil et la pauvreté!... Si elle se plaint aujourd'hui , c'est qu elle tremble de voir l'homme à qui elle a tout sacrifié, afTaibli par les ans, perdre ses ressources et languir de misère à ses derniers jours... Ce n'est pas pour elle que son cœur connaît la crainte, car elle sait souffrir, mais c'est pour ce Buonarotti au caractère de fer, à l'àme généreuse , qui jamais n'abandonne sa cause , jamais n'en désespère, et que Dante aurait placé à côté de cette grande figure de Farinata qui , malgré le feu qui le dévorait, se montrait au poëte :

Corne avesse lo infemo in gran dispetto ,

Ne mutô aspetto , Ne mosse coUo^ ne pîegô sua costa *.

* Sai)i changer d'aspect , ni plier la tête , comme s*Jl edt brayé l'enfer.

Page 1