LETTRE A MA SŒUR
Départ pour les eaiix d'Âix. — Le chevalier Palma. ->- M. de Lamartine. — La jeune malade. — M. de Boigne. — Ghambëri. — Les Échelles. — La prison de Ghambéri. — La pauvre Marguerite.
Genève, lo septembre.
J'avais pendant un n^ois travaillé , compulsé, comme un bénédictin ; j'avais rempli et au delà la fatigante tâche que je m'étais imposée. Alors, pour reposer ma tête et récompenser mon zèle, j'acceptai l'ofire d'une excursion à Chambéri, dans la voiture d'un officier français que son service appelait en cette ville. Gais et dispos comme on l'est à notre âge quand on a la conscience d'un devoir accompli et un avenir plein d'espérances, nous montâmes tous deux dans un char de face , si l^er, si coquet , qu'il me réconcilia tout à fait avec ces malencontreux équipages. Cinq heures sonnaient à touter
les horloges de la ville, que nous étions déjà sur la I. 90
route de Savoie, filant vers la frontière, au trot bien allongé d'un fringant et vigoureux cheval.
Le soleil brillait au ciel , Tair était pur , la campagne verte et riante... niais pas si riante, pourtant, que notre juvénile humeur, qui s'exhalait en bons ttots et surtout en chansons. Nous nous sentions au cçeur une surabondance de vie et de contentement que rien ne pouvait altérer : ni Tenaujeuse perquisition des douaniers piémontais, ni, ce qui fut pis encore, la rupture de notre charmante voiture, que nous fûmes obligés de laisser sur le grand cKdimn à la gaide du dogiestique , taa^s que nous eoûtisuémes pédestrement et joyeusemeai notre dâi^ieitx voyage. Cétait à qui des deux pkisaateifftit , rinût le plus de cette mésaventure qui nous ftrçaH à fiûre himibkmeiU notre entrée dans k icSi^bre ville d*Aix, k bâton à la main et les pieds poudreux , au Meu d'y arriver trônant superbement sur les moelleux coussins de notre élégant pbaéton. Sic transit ghria mundij dision&-nous. en riant aux échts de ce bon rire d'uoe insouciante jeunesse qui semble àé&ésv toutes les trsvsecses de h. vie......
Les échos dfes iiM>ntagues en répétaient depuis qud!i|u«8 insmts Iw sonore apli06»nis,ionK|HepU
vue à'uoe Ypiture escortée par des gendarmes carabiniers y en attirant notre attention , suspendit ^ut à coup sur nos lèvres cette gaieté si bienfaisante. Quelle était cette voiture ? — Où allait-^Ue ? — > Quç contenait-elle ? Voilà ce ^ue noufi nous demandâmes jusqu'au moment où nous aperçûmes , entre de^x gendarmes , un bomme , jeune encore , portant moustaches , et dont la figure pâle et profondément mélancolique ne nous confirma q«e trop dans op^ tristes prévisions^
Encore une victime des réactions politique» 4B^ des persécutions du gouvernement .sarde!... m'é* criai-^e e& suivant des jeux Tinfortnaé pi:isoonier. Pieu^ii doùil vient et ou ils le mènent l...j\ib^$ il y a sur soa mâle visage xm tel racket de sQfxSkàWi^ et de sombre résignation^ que son malbeur .sembk encore plus complet que celui 4es autres prosoritA. . Déjà, tant la pitié me parlait au cceur, Âé^ je m'étais reloumé pow courir après la yaitor^ «t eupplîer le jcheï des sbires de me laisser pailfr à cepuuvxe csypi;if,lorsque moxiwaipuffxoii d^ yp^ag% qui m'âfvait deviné 9 m'arréla en me r^péta^t vooxx^ biien la jpolji^^ |ûémantwe étsôi siMJjpconoeuse; fof^
sort de celui dont la physionomie m'avait inspiré tant d'intérêt.
Ce ne fut qu'à mon retour à Genève cpie je pus savoir son nom et à quels dangers il venait d^échapper. Le chevalier Palma était capitaine dans un r^iment d'infanterie en garnison à Alexandrie au moment où la révolution éclata à Turin. Son caractère personnel y sa bravoure bien connue, ses talents 9 sa famille, lui avaient acquis parmi ses compagnons d'armes une influence dont il sut profiter pour leur faire embrasser la cause de la constitution. Homme de tête et de dévouement, il prouva^ par des actes de vigueur et des dispositionshabiles, ce qu'on aurait pu faire contre les Autrichiens si l'on eût agi de concert. Mais la division et le découragement se mirent parmi les partisans de la révolution, et le brave Palma , malgré tous ses efforts , fut obligé , après la chute du gouvernement constitutionnel , de chercher comme les autres un refuge à l'étranger.
N'ayant abandonné la partie que des derniers , il ne trouva pour s'embarquer qu'un mauvais bâtiment , qui fut jeté quelques jours après sur les côtes, d'où il gagna la principauté de Monaco. Là il fîit pris et livré au gouvernement piémontais, sous la
condition expresse , cependant , quMl serait iremis sain et sauf à la frontière suisse après qu on lui aurait fait subir son pix)cès. La garantie , toutefois, était peu rassurante pour le pauvre proscrit , et surent pour sa femme 9 mère de plusieurs enfants, qui tremblait avec raison que le gouvernement sarde ne violât par esprit de vengeance rengagement qu il avait pris envers les autorités de Monaco.
Tu comprendras , ma sœur, quelles durent être leurs anxiétés et leurs alarmes pendant un long et mystérieux pi'ocès dont le résultat fut une sentence de mort ! et toutes les angoisses de cette malheu* reuse famille, qu'on tint après la condamnation dans la mortelle attente d'une sanglante exécu- ^ tion !.,.. Ce sont là des épreuves qui brisent les cœurs et laissent dans la pensée et sur les visages une empreinte de tristesse que les ans et le calme nesauraient eflfacer!... Le chevalier Palma en est, hélas! la déplorable preuve... Extrait de sa prison et mis en voiture, conmie s'il devait marcher à la mort, ce ne fut qu'après plusieurs heures de voyage qu'il apprit enfin qu'on le conduisait aux frontières de la puisse. Sa surprise dut être grande, sans doute; mais le sacrifice de la vie avait été fait , et la joie
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d'échapper au supplice ne pouvait bannir de âon âme les regrets d'être séparé de tout ce qu'il aimait et les amertumes d'un long exil!
Cette triste rencontre, pour en revenir à notre voyage, ayant donné un autre cours à nos idées, rendit notre conversation plus sérieuse et plus en harmonie avec la sombre gravité des sites et le grandiose des montagnes qui bordaient le chemin : on eût dit que cet incident était survenu tout exprès pour nous mieux préparer à visiter le lieu devenu si tristement célèbre par la funeste mort de la jeune et belle madame de Broc. Tu sais par quel fatal accident cette douce et intéressante amie de la reine Hortense perdit la vie.... je ne te parlerai donc ni du précipice où cette infortunée glissa et disparut tout à coup sous les yeux de sa royale compagne , ni des inutiles efforts qu'on fit pour la retirer à temps de l'abîme, ni même d'une méchante peinture à frésqUe qui représente cette scène de désolation sur le mur d'une chaumière voisine, et vous fait frissonner d'horreur et de pitié malgré la grossièreté du dessin. Les mots restent toujours vides et froids pour rendre la douloureuse impression qife vous cause le souvenir d^une semblable catastro-
phe!... Je te dirai deukfm^t qu« ma ptnséi se té* portait encore en arrivant à Âix sur la déplomUe fin de cette fenune charmante, qui réunisfiait^ dil^ on^ toutes les perfections , et dont le tombeau , il t'ed souvient , se voit au parc de Saint-Leu.
Oè n'est pas chose aisée que de trouver mi gtte dans une ville où les baigneurs et les buveurs d*eau affluent de topps parts ; j'en désespérais aprèsmaîntes recherches infructueuses y lorsque mon compagnon de voyage se souvint heureus^tuent qu'il était temps encore de nous présenter chess une dame du pays dont l'assistance et les renseignements nous tireraient sans doute d'embarras. Grâce à elle , en effet, nous sûmes où nous adresser pour trouver un logement, et nous apprîmes en même temps le nom des étràh»* gers de distinction qui se trouvaient à Aix. La no^ menclature en était longue ; ce n'étaient que prin** ces, ducs, maréchaux, paifô de France, sans compter une foule de gens de qualité , du Piémont et d'Angleterre.
Mais parmi tous ces noms et tous ces titres , uh seul excita mon intérêt : c'est celui d'Alphonse de Lamartine, ce jeune poëte que ses Méditation^ viennent de rendre si célèbre , et qui promet enfin
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à la France une poésie nouvelle , où la force de la pensée marche de pair avec la simplicité et le cbarmc delà diction.
. — Pourrait-on le voir, lui être présenté?
dai-je aussitôt. Quelle est sa société ? quelle menades préfère-t-il?
— Je ne saurais trop vous le dire , xite répondit la bonne dame ; je sais seulemenliP||'i}' vit trèsretiré dans une campagne , près de la^ villes et qu'il va souvent de grand matin au lac du Bourgct.
— J'y serai, j'y serai dès l'aube du jour, m'écriaije; j'y porterai les Méditations ^ et...,
— Si vous apercevez un jeune homme à k taille élancée, au front élevé, au r^ard long, pensif et mélancolique , regardez-le bien , monsieur , car c'est Lamartine lui-même, me dit une jeune et jolie femme qui venait d'entrer dans le salon.
Le lendemain,. à la pointe du jour, par un soleil légèrement voilé de quelques nuages, je me rendis seul à pied au lac du Bourget. La douce fraîcheur de l'air, le joyeyx gazouillement des oiseaux mêlant leurs chants au bruissement lointain des cascades, les blanches vapeurs qui couvraient encore les vallées, tandis que le sommet des monts brillait déjà
d'une pure lumière, tout le spectacle enfin d'un beau et suave réveil de la nature , en révélant à mon âme les grandeurs de Dieu , l'avait si profondément identifiée à toutes les hautes pensées de la poésie religieuse, que ce fut avec un plaisir indicible qu'assis sur les bords silencieux du lac j'y lus à haute voix les vers harmonieux des Méditations...
Transporté parfois de quelques strophes plus ravissantes encore que les autres, je m'arrêtais pour en mieux sentir les mélodieuses beautés, et mes yeux cherchaient sur les rives celui qui semble avoii* trouvé une langue nouvelle pour parler de foi et d'amour aux cœurs tendres et mélancoliques. ..• Puis, ne le voyant pas , je reprenais mon attachante lecture , redisant chaque vers , revenant sur chaque page ; tantôt frappé dé quelques traits sublimes qui nous promettent enfin un poëte lyrique, tantôt charmé de la souplesse et de la grâce d'un style qui doit opérer sans aucun doute une sorte de contrerévolution littéraire, et nous délivrera de la sèche et monotone diction des vers de l'ancienne éople. Ja« mais je n'avais mieux compris qu'il n'est pas de jouissances plus pures, plus régénératrices, quecelles qui , prenant leur source dans le^ hautes régions
de rintelligmce, agrandissent la sphère de nos idées et nous rapproclieht de notre céleste origine.
Oh! ma soeur! quelles furent délicieuses les heures qui s*écoulërent ainsi à suivre le jeune poëte dans ses chastes inspirations!... Et quil m^eût été doux de pouvoir lui exprimer les transports jusqu*alors inconnus qu il venait de faire naître dans mon àme!.... Mais ce bonheur ne me fut pas accordé.... il ne vint pas rêver aux bords du lac , et je dus regagner la ville sans lui avoir payé mon juste tribut de reconnaissance et d'admiration *.
* J'étais loin de penser alors qu'un jour viendrait où je contracterais envers M. de Lamartine une dette de cœur bien plus grande , bien plus véritable encore» que celle dont j'aurais voulu m'acquitter sur les bords du lao du Bourget. Gomment aurais-je pu soupçonner, en effet, que le temps n'était pas éloigné où je serais jeté dans les fers? moi si jieuQe, si indépendant; moi qui n'avais désonnais d'autres désirs , d*autre but , que d'acquérir, à force de travail , un peu de science et les moyens de me rendre utile à mon
pays Mais les décrets de Dieu sont impénétrables, et
celui qui, dans ses présomptueuses espérances, rêvait un avenir de bonheur et de célébrité, devait bientôt être réduit à languir, à s'éteindre obscurément dans les mortels ennuis d'une longue et cruelle captivité. C'est après des an* nées de misère et de souffrances, daus un de ces jours d'abattement où tout est ténèbres et désespoir dans l'âme du
DE GENÈVE. Si 5
La vie des eaux est trop connue pour que je sois tenté de te parler de celle que l'on mène à Aix : là , comme ailleurs , le monde des baigneurs se compose de gens vraiment malades qui cherchent la santé, ou de gens ennuyés qui cherchent les distractions; le tout formant un ensemble peu attrayant pour celui qui , n'ayant comme moi qu'un jour ou deux à demeurer stir les lieux , né saurait trouver une compensation à la monotonie des habitudes par la connaissance des personnages et par celle des mille petites intrigues qui se nouent
prisonnier, que je reçus comme un bienfait du ciel la seconde partie des Méditations et les Harmonies poétiques
Si , malgré mon désir extrême , j'ai dû garder le silence dans mes Mémoires sur cet inestimable don , c'est que la crainte de compromettre involontairement la personne généreuse qui en fut l'auteur m'en faisait un religieut devoir.
Mais ici qu'aucun enchaînement de faits, qu'aucune époque , qu'aucun indice ne sauraient la révéler, je puis , je dois laisser parler mon cœur, et dire que jamais moribond recevant d'une main secourable la potion salutaire qui doit le rendre à la vie , n'éprouva un soulagement plus profond que celui que me causa la possession inespérée de ces précieux livres, quelque danger qu'il y eût d'ailleurs à les avoir momentanément près de moi.
Qu'on s'imagine , en effet , auelte dut étrç ma joie en emportant dans moh cachot ce recueil de pieux cantiques,