CHAPITRE VI
FRAGMENtS DU JOURNAL.
Tristesse en arrivant à Genève. — Projets d*étndes. — Aperçus snr Genève et le caractère de ses habitants. — Mort du duc de Berry. — M. Manget , M. Schanb , professeurs. -«Maison deJ.-J. Rousseau.
Genève, 8 février i8do.
La mélancolie, la tristesse, le découragement, se sont emparés de moi, car je ne suis plus dans ma patrie , et Dieu sait quand je viendrai m'asseoir au foyer paternel ! C'est à onze heures du soir que nous sommes entrés à Genève. Je me sentais transi, Fair des montagnes m'avait glacé... Des pensées sombres m'oppressaient, et ces pensées prirent une teinte encore plus morose , lorsqu en traversant la ville, des appartements éclairés se montrèrent à mes yeux, et des instruments se firent entendre... On dansait , on était dans la joie , et moi , inconnu , étranger à tous ces êtres heureux , je soufiraissans qu'aucun d'eux songeât k me plaindre. Alors je
m'enfonçai dans la voiture pour ne plus rien voir ni rien entendre; cette gaieté me faisait mal!...
Quoique hafasié 4c fetipi6| je n'ai pu trouver de sommeil, et toute la nuit je n'ai vu que Paris, ses fêtes, ses plaisirs et ses mille enchantements!...
L'imagination est si féconde , ai habile à rçudre de
la fititcheur et des charmes à tout ce qu'on avait d'abord rejeté par satiété!... Puis le cceyr avait son tour, et ma famille et les amis que j'ai laissés derrière moi excitaient mes regrets... L'éloignement volontaire n'était plus qu'un exil!... Hélas! c'est encore sous ce même aspect qu'il m'appçiraît ce matin l Ce lac si beau que -je vois là sous mes fenêtres est sans animation, nulle barque ne le sillonne; les collines qui l'entourent sont couvertes de neige, le vent du nord siffle , les rues sont désertes , et mon auberge est silencieuse comme un tombeau... Ah! cette ville est bien triste pour y passer de longues années!. •• Le pourrai- je? que Dieu m*en donne le courage !
14 février.
Huit jours se §ont écoulés et nae yoîlk prpvisoirexnept installé, taut bien que mal, içhe? xm^
pauvre veuve qui aura soin de moi : j'aj monté h
DEcGENÈTE. 75
vie matériel^ à un taux d'économie incroyable pour up ex-él^ant de Paris; nies amis du grand monde auraient peine à croire qu'on puisse se condamner à une telle médiomté , et pourtant ce sont des privations hien facilea à supporter que celles que Ton s'impose dans ses baHtudes et ses goûts, quand on est seul et qu'on a devant soi un but noble et utile : dama vanité upe fcâs vain*^ eue, le reste n'est rien.
La cho«e la plus ui^epte et la plus difficile 'dé« sonnais, c'est un plan dMtudos bien raisonné^ bien en rapport aveomon caractère et ma capacité. Mais je me sens, hélas ! si léger d'expérience et de savoir» que je désespère de sortir seul de tet inextricable labyrinthe. £n attendant que l'inspiration, les conseils et la réflexion m'aient tiré de cette per-* plexité, j'ai commencé, pour que chaque jour porte son fruit, à relire sérieusement l'histoire de France que je veux posséder à fond; j'ai repris aussi mes livres de mathématiques, Bezout, Legendre, Biot, mes auteurs favoris; puis, lorsque j*ai travaillé ainsi pendant cinq ou six heures, je vais me promener , non dans la ville , dont il est facile de faire le tour eu une demi-heure, mais dans les
environs qui doivent être ravissants pendant l'été.
Après dîner, je passe quelques instants à parcourir les journaux qui arrivent de Paris, et je reviens finir ma soirée près de mon hôtesse, rigide protestante, et mieux que cela encore, car elle appartient à une secte surnommée par dérision les momiers ; véritables puritains dont le temple est ii la porte de Genève. La bonne femme est pauvre comme Job : les afflictions ont frappé sans relâche à sa porte, et cependant quand elle revient le soir de son prêche où elle a prié et chanté des cantiques, elle est résignée, calme, contente, et répète souvent :
— Que le nom du Seigneur soit béni! Les
consolations d'en haut valent mieux, je le vois, que les consolations des hommes !
i5 février.
Genève , sur sa colUne , avec ses inutiles fortifications qui la ressèrent, ses maisons étagées gagnant sur le ciel ce qu elles ne peuvent prendre sur la terre, Genève avec ses rues étroites et montueuses, ressemble beaucoup à une ruche bien organisée où chaque habitant travaille sans bruit
et avec zèle à grossir le trésor conunun en richesses et en sciences. Tandis, en effet, qu'un grand nombre d'entre eux s'industrient au dedans à faire fructifier leurs capitaux par la banque et Thorlogerie , ou parcourant l'Europe en véritables abeilles butinières, s'établissent dans les principales capitales, s'y enricbissent par leur habileté financière, et reviennent ensuite rapporter leur tribut à la mère-patrie; d'autres encore s'efforcent, par de consciencieuses études, d'acquérir du savoir et d'ajouter quelques célébrités de plus à celles dont s'enorgueillit déjà le nom genevois.
n n'est donc pas étonnant que les étrangers soient considérés dans cet industriel laboratoire, comme des intrus, des frelons qu'on ne peut y tolérer qu'à la condition, que non-seulement ils ne toucheront pas au miel amassé , mais qu'ils servil'Ont au contraire à l'augmenter par les impôts de toute espèce auxquels sont somnis leur bourse et leur esprit : en peu de mots, et pour parler un langage moins figuré, tout étranger qui ne peut, à Genève, payer largement son écot, soit en écus, soit en talents, est difiicilement accueilli par ce peuple calculateur, analyseur et religieux. A-t-il tort? Je
n'oserais prononcer , après un aussi dourt séjour; mais ce que je sais, à n'en pas douter, c'est qu'un honune de sens et de cœur peut apprendre ici à connaître le prix du temps et à utiliser sa vie, et qu'en laissant de côté le ton tant soit peu docto*rai de messieurs les Gmevois, Ton ne peut que gagner au milieu d'eux , parce que l'on s'est bientôt convaincu, à leur école, qu'il faut mettre en pratique cette devise qui, jusqu'aujourd'hui, n'a pas, hélas ! été la mienne... Mieux vaut être que de paraùre...
Qu'importe, après tout, qu'ils soi^t dans leurs discours comme dans leurs manières, froids, réservés, sentencieux? Qu'importe que leur ville n'offire aux désœuvrés aucune distraction? Ce ne sont pas des amabilités de salon ni de bruyants plaisirs que je suis venu chercher dans la cité de Calvin j mais des exemples de travail, mais du «avoir et surtout des vertus... Voilà le but auquel il hut atteindre!... Et si Dieu permettait que la réforme moitié et intellectuelle à laquelle j'a^ire put s't^pérer en ces lieux ^ que ne dbvrai&je pas aux Genevois!...
16 février.
Comme toutes les republiques du monde, depuis Rome la grande et l'ancienne, jusqu'à Saint-Marino la petite et la moderne , Genève a ses patriciens et ses plébéiens que Ton distingue en gens du haut et gens du bas; par suite sans doute de l'antique usage qu ont les familles riches d'habiter la partie élevée de la ville, tandis que les commerçants et les artisans logent presque tous dans les quartiers avoisiiiant le lac.
Cette hiérarchie sociale, dont nul peiyple , quelque petit qu'il soit, ne saurait être exempt, a donné, comme partout ailleurs, et donne encore lieu à des jalousies et à des dissensions plus ou moind animées, suivant les temps et les circonstances ; mais il en est aussi résulté un esprit d'émulation qui n'a pas peu contribué à répandre la science et les lumières parmi les positifs compatriotes de Rousseau.
Quant à l'importance que les Genevois attachent à leurs remparts et à leur gouvernement , on en rit, et moi parfois tout le premier; mais il suffit pourtant d'un instant de réflexion pour se convaincre que l'amour de la patrie ne se mesure
pas à l'étendue du territoire , et qu'il n'y a pas de petite nationalité aux yeux des hommes sages et des bons citoyens.
J'ai déjà dit que ce n'étaient pas la causerie . française ou des gracieusetés de salon qu'il fallait chercher à Genève... Non, tout y est encore trop soumis à la rigide et sèche influence du calvinisme et de l'esprit de calcul , pour qu'on puisse y rencontrer cette urbanité affable et cette élégance du beau dire qui caractérisaient , naguère , notre société française.
Peu galants de leur nature, les Genevois ont besoin, après journée faite , d'aller se délasser de leurs arides travaux de comptoir et de cabinet dans quelques réunions exemptes de gêne, où l'on puisse, sans beaucoup de frais , trouver en même temps de la distraction et le moyen de ne pas être encore tout à fait oisifs.
C'est dans ce but, sans doute, qu'ils continuent à fréquenter assidûment des clubs dont l'origine remonte à leurs troubles politiques. Ces clubs nombreux, appelés ici cercles, sont divisés par colonies et par castes.
Rarement un étranger est introduit dans ces
réunions particulières, qui diffèrent essentiellement en ce point de la société de lecture où tous peuvent être indistinctement admis , pourvu qu on appartienne à une famille honnête et qu'on soit présente par trois membres de la société. Cet établie scment littéraire dont la nombreuse bibliothèque et Tabondante collection de journaux et de brochures me sont personnellement d'une si grande ressource, est certainement l'une des plus importantes et des plus utiles fondations qu'on puisse citer en ce genre.
En offrant ainsi aux étudiants comme aux hommes doctes , aux étrangers comme aux nationaux une source inépuisable d'instruction et de lumières, les Genevois ont heureusement prouvé qu'on ne saurait admettre d'exclusivité en fait d'intelligence,*et que les œuvres de l'esprit sont et
doivent être du domaine de tous Honneur donc
leur en soit rendu ! et plaise au ciel que nos grandes villes de France soient un jour dotées de semblables établissements !
17 février.
Le duc de Béni est mort mort assassiné par
un misérable nommé Louvel Sa fin chrétienne
ra SOUVENIRS
est admirable ! Chacun est ici en émoi \ dans l'attente k plus vive y sur le parti que va prendre le gouvernement français, et sur les lois que le ministère va présenter aux Chambres... Qu en résulterat*4l?... IKeu le sait.
Les réactions si redoutées ne se sont pas fait attendre : des projets de lois anti-constitutionnels contre la liberté delà presse et la liberté individuelle viennent d'être soumis à l'approbation des députés Les royalistes parlent hautement de mesures répressives, de coups d'état... Ali ! mon pauvre pays... n'es^tu donc destiné qu à de perpétuelles révolutions !
i5 mars.
Quelque irrésistible que soit l'attrait qui me porte à ne m'occuper et à ne m'entretenir uniquement que de ce qui se passe en France et dans les deux
CSiambres, je veux le surmonter je veux plus
que jamais me clouer sur mes livres; car, malheur à moi, si je les négligeais au moment même où je recommence sérieusement mon éducation!... le msi s^rak irremédiaUe.
Po«r wiecix me ^ratitir de ma propre incon-
BE GENÊYE. 8S
stance et pour suppléer à mes trop faiMes lumières, j'ai pris le parti d'aller copsulter M. Manget, professeur fort distingué 9 afin quil me dirige dans mes études et qu^ me donne des leçons. D croit qu'il serait avantageux pour moi d'étudier l'économie politique en même temps que je continuerais mes lectures et extraits historiques ; c'est une science, dit-il, qu'il n'est plus permis désormais de laisser de côté quand on se destine à parcourir une carrière politique; celui qui aspire à devenir membre d'une assemUée législative a surtout besoin de se livra:' à ce genre d'investigations auquel se fattachent les questions sodales les plus im* portantes.
lif . Manget , dont l'esprit égale le savonr , parie avec &ciiité ; il est dair dans ses définitions , instructif et plein d'intâ:^ dans ^es exposés : sa méthode d'aiseîgner me parsit convenable pour un jeune hoimne de mon âge , qui a surtout besoin cpi'on lui traee la «oute , qu'on lui assigne un but > sans néanmoins le conduire trop par les lisières. 11 m'assure que Téconomie politique m'intéresserii beaucoup, et, ce qui e^ mieux Picore, qu'dle me conduij» peu à peu àétendre la ^faère dç tae& coa-
naissances y en me donnant la mesure de tout ce que je dois apprendre pour la bien connaître et la bien appliquer.
M. Manget me conseille encore d'étudier Tan* glais, et le plus tôt sera le mieux , a-t-il ajouté. Qu'il soit donc fait comme il le désire.... Le temps qui manquera au jour, je le prendrai sur le sommeil; j'ai tant de fois, k Paris, passé des nuits entières à vider ma bourse et ruiner ma santé , que je puis bien maintenant les employer à létude. Qui m'aurait dit pourtant , il y a un an à peine , que j'aurais remplacé le balcon de l'Opéra , les tapis verts, les quadrilles des salons et leurs bougies resplendissantes, par la faible lumière qui éclaire à demi une chambre plus que modeste et quelques livres sur une table vermoulue ! Qui pourrait retrouver le brillant jeune homme de la capitale, l'élégant à la mode, dans cet étudiant à la mise simple, dont l'unique pensée, l'unique désir est d'acquérir des connaissances? Le contraste est si tranché et la métamorphose si subite et si complète,
que j'en suis parfois efirayé ! Non que je ne me
sente plus tranquille , je dirai même plus heureux que dans le towbillon de Paris; mais si mon cou-
rage aRait m'abandonner! Et il en faut , je puis
le dire , pour se priver , à mon âge , de tout plaisir ,
de toute distraction, de tout exercice Non, je
ne succomberai pas! Tamour-propre , la honte,
me soutiendraient si je faiblissais. Ici conune à la guerre , répétons : en avant !
a5 mars.
Mes succès du jeune âge m'ont fait illusion , je pense, sur l'étude des mathématiques. La trigonométrie, les sections coniques, l'algèbre, la géométrie descriptive ah! que la tâche est rude et
longue! et si ce n'était l'habileté de l'excellent
M. Schaub , mon professeur et maître , j'aurais déjà dit adieu aux a , a X b.... aux plans, aux sphères... et d'autant plus volontiers que mon budget en serait moins lourd. Mais comment quitter M. Schaub une fois qu'on l'a connu! M. Schaub, cette exception, cette merveille parmi les mathématiciens presque toujours si ennuyeux.
Cest un petit homme à large face, à la physionomie riante , qui a toujours sur ses grosses lèvres le petit mot pour rire Ses yeux armés
d'une énorme paire de lunettes sont parfois vifs
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et brillants, parfois opaques et ternes, suivant qu'il a plus ou moins humecté son gosier; son nez tendant au rouge violet s'harmonise parfairtement avec le carmin de ses ponmiettes et la fraîcheur de son triple menton; de plus, il est si dodu, si replet , que ses habits , qui jamais ne se boutonnent, laissent voir un protubérant abdomen ressemblant assez bien à un bélier avancé pour faire place au reste de la masse. Mettez ensuite sur cfon énorme chef un chapeau boUvar, puis une canne sous ses petits bras, et vous Verrez traits pour traits le très-honoré et très-honorable M. Schaub^ se promenant au jour tombant et s'en allant , hors ville ^ sabler tranquillement quelques bouteilles de vin blanc.
Du reste , et pour rendre à chacun ce qui lui appartient , je dois dire que M. Schaub est un ^honune d'une instruction variée, d'un esprit fin et d'un cœur franc et loyal; j'ajouterai qu'il est estimé de tous ceux qui le connaissent ^ et qu'il serÊiit difficile de lui être supérieur comme Jîrofesseur de mathématiques ; si donc je ne deviens pas un h^ile géomètre , ce sera ma faute et non celle do sa science.
DE GENiTE. 87
10 ayril.
J*ai été visiter la maison où est né Rousseau. En voyant Thumble demeure dans laquelle s'est écoulée Tenfance de ce grand écrivain, je suis resté saisi, dominé par la pensée que le génie est la puissance la plus belle , la plus noble , la plus enviable que Dieu puisse accorder à une créature ; par cette puissance ^ le fils d'un simple horloger sortit de son obscurité et sut attirer sur lui les r^ards du monde qu il étonnait par ses immortels écrits! La fortune, le pouvoir, la royauté même, pâlissaient devant la gloire de son nom; et son berceau inspire plus d^enthousiasme que ces palais où les grands de la tcri:e sont nés, et ont passé de générations en générations , sans laisser après eux aucune trace d'utilité.
Pourquoi faut-il, hélas! que la vive lumière de cette haute inteUigence ait été si souvent ternie par les bizarreries et les tristes écarts d'une imagination maladive et d'une oi^eilleuse susceptibilité?... Serait-ce donc, pour parler le langage de mon évangélique missionnaire , que l'Etre suprême , en permettant les chutes profondes de ces maîtres de la pensée , ait voulu nous donner une
preuve de plus que riiomme, iût-il doué du plus vaste génie y n'est pourtant qu un assemblage de misères et de grandeurs, plus à plaindre peut-être encore qu'il ne doit être admiré... Que l'exemple de l'infortuné Rousseau nous serve alors de leçon!... et tout en rendant hommage à ses facultés créatrices , tout en brûlant du noble désir d'arriver comme lui , à force de travail et de persévérance , aux premiers degrés de l'échelle de l'intelligence , n'oul^lions pas , n'oublions jamais que la sagesse et l'élévation du cœur marchent avant la supériorité , avant les chefs-d'œuvre de Tesprit.