TOME I
c La vie errante du philosophe de Genève ne me permit pas heureusement de le rencontrer... Qui sait , hélas ! ce que je serais devenu ? Je revins donc chez ma mère , dont la tendresse et la piété parurent ébranler mes idées anticatholiques. Je révérais, j'adorais ma vénérable mère , quoique sa dévotion me semblât de la bigoterie ; ses observances , ses pratiques religieuses , des minuties, des excès de scrupule qu'il fallait laisser aux femmçs, aux esprits faibles, mais auxquels une intelligence supérieure ne pouvait s'astreindre.
c Que de fois cette tendre mère ne chercha-t-elle pas à me faire revenir de mes erreurs ! que de larmes elle versait ! que de prières elle adressait à Dieu pour moi ! ... Je Fécoutais , je la consolais , parfois même je paraissais céder; tandis que mon orgueil me criait avec arrogance que le catholicisme ne soutenait pas l'examen , qu'il était absurde dans ses mystères , injuste dans ses peines comme dans ses récompenses, et qu'il n'était , comme tous les autres cultes , que l'œuvre des honunes... Les arguments ne me manquaient pas, hélas ! pour attaquer la croyance de mes pères... La philosophie ne nous en faisait pas faute , et le*besoin de se délivrer de toute entrave, de toute obligation, corroborait en moi, comme chez tous les incrédules orgueilleux , les sophismes des esprits forts. Non que je fusse athée... non, je n'étais pas encore tombé si bas, mais je m'étais fait une religion selon mon goût , un déisme commode, dont les révélations étaient les
élans que je croyais sentir vers un Dieu tout-puissant , dont la profession de foi était celle du vicaire savoyard , et la nM>rale , que tout ce qui ne nuit pas directement au prochain est permis , et , par conséquent , indifférent aux yeux d'une Divinité trop grande , trop audessus de ces misères pour s'en occuper.
€ Que vous dirai-je de plus, mon jeune ami?... je me croyais un homme éclairé , tandis que je n'étais qu'un pauvre aveugle à qui le Seigneur n'avait pas encore montré sa lumière. . . Des mois s'étaient écoulés ; j'étais retourné à ma garnison , et je marchais ainsi dans le chemin des ténèbres, lorsque j'appris que celle qui m'avait donné la vie était menacée de la perdre... Je quittai tout pour assister à ses derniers moments , et je la trouvai disposée à mourir. . . calme , douce , résignée, un sourire d'ange sur les lèvres !...
€ — Mon fils , me dit-elle , mon fils bien-aimé , que Dieu soit béni , puisque je te vois encore ! Je l'ai tant prié pour toi, ce Dieu dont tu rejettes la reUgion sainte !... Ah ! mon enfant , ne m'accordera-t-il pas ta conversion? Sainte Monique ne l'a pas imploré pour son Augustin avec plus de ferveur que je ne l'implore pour toi... Helas ! ne serai-je point exaucée?...
I Je ne pus répondre à ma mère que par mes sanglots.
€ — Promets-moi , me dit-elle d'une voix suppliante , que tu viendras souvent prier sur mon tombeau !
I — Je le jure, m'écriai-je en m'agenouillant près d'elle.
c — Sois donc béni , mon fils , le Seigneur aura pitié de nous. Ses yeux se levèrent alors vers le ciel , et son âme s'envola bientôt dans le sein de son Créateur... »
Des larmes coulèrent sur les joues du vieillard ; il suspendit son récit , mais au mouvement de ses lèvres on voyait qu'il priait.
— J'ai récité Toraison de ma mère , dit-il en jetant sur moi un regard attendri ; j'ai recommandé à son intercession son petit-fils , mon pauvre Jules.
Après quelques instants de repos , le digne prêtre reprit ainsi :
€ L'impression que ût sur mon âme la mort si admirable de ma pieuse et tendre mère fut cruelle et profonde ; ses paroles si touchantes , si solennelles , reten* tirent longtemps encore dans mon cœur ! Je la pleurai amèrement, mais j'étais jeune , et bientôt , hélas !.le souvenir de ses derniers moments s'effaça de mon esprit au milieu des distractions du monde et des discussions philosophiques ; je la regrettais toujours profondément , mais sa fin religieuse ne se présentait plus à ma pensée sous le même aspect. Croyant à une vie future , je me disais que ma mère devait être heureuse , non parce quelle avait vécu et qu'elle était morte cathohquement , mais parce qu'elle avait toujours été bonne et vertueuse ; cela me sui&sait , et j'espérais qu'un jour nous serions réunis... Déplorable illusion du déisme que je professais alors ! déisme, dont la croyance ne tarda pas à être ébranlée par les argu-
sneitts des matérialistes, et dont la morale devint 4)11881 relâchée que les coupables désirs de mon coeur !
( Un an ne s'était pas écoulé depuis la perte de ma mère , que mon père fut frappé d'apoplexie et mourut loin de moi : sa perte me fut douloureuse ; il m*avait toujours tant aimé ! . . . N'ayant qu'une sœur plus jeune 4iue moi de dix années , je ne tardai pas à me sentir «eul , isolé dans le monde , et j'avais trop besoin d'affections pour rester ainsi sans aucun lien. Accueilli , depuis quelque temps , par une famille respectable , j'y avais distingué une jeune fille, douce et bonne comme ma mère... Son esprit était cultivé, sa conversation intéressante, et son cœur animé du désir de faire le bien. Tout ce qui l'entourait était heureux , c'était une providence pour les pauvres et pour chacun des membres de sa famille.
f Kentdt, l'habitude de la voir, de l'entendre, devint un besoin pour moi ; ses paroles ramenaient le calme dans mon cœur et le rappelaient k la vertu : je l'aimai , je la demandai à ses dignes parents , qui consentirent à notre union et la fixèrent à l'expiration du deuil de mon père.
< Je n'essayerai pas de vous peindre mon bonheur, mon jeune ami; il était tel qu'une lumière céleste semblait éclairer mon âme et mes pensées ; je commençais une autre vie !.. . >
En disant ces mots , les traits du vieillard s'obscurcirent, il leva les yeux au ciel et s'arrêta comme
ponr reprendre courage ; puis , saisûsaDt ma main avee force , il ajouta :
f Toute ma destinée fut brisée en un moment. Celle en qui je mettais toutes mes espérances me fut subitement enlevée par une maladie aiguë. Je faillis succomber au coup affreux qui me ravissait tout , et, tombant dans un borrible désespoir, j'accusais le sort, je reniais Dieu dont je méconnaissais la main !... J'allais même jusqu'à blasphémer I Mon déisme m'avait abandonné , car je n'y trouvais aucune certitude , aucune consolation, aucun appui contre tant de souffirance; tout me manquait à la fois.
c Alors je ne vis plus, dans les vicissitudes qui affligent les hommes , que le jeu d'une aveugle destinée où les bons souffrent, où les méchants triomphent. Tantôt cette vie me paraissait une amère dérision d'une divinité maligne , tantôt ce n'étaient plus que les caprices du hasard... existence d'un jour, qui devait finir avec le tombeau. C'était en vain que je cherchais à ranimer mon âme, à m'élever comme naguère vers un Être suprême... Le doute et le malheur avaient éteint le pâle flambeau de la raison et les inspirations du cœur; je ne croyais plus qu'au néant et à l'adversité... Un profond découragement s'empara de moi , et me croyant prédestiné au malheur, la vie me devint à charge. J'avais connu ses charmes , ses prétendus plaisirs * que pouvais-je faire désormais sur la terre?...
I Voyez, jeune homme, continua le missionnaire avec solennité , voyez jusqu'où nous pouvons tomber quand le Seigneur nous abandonne. .. Écoutez, écoutez encore. Fatigué de Texistence , je pris Tabominable dessein d'y mettre un terme; je me rendis dans ma ville natale pour mettre ordre aux affaires de ma jeune sœur, et là , je raisonnai mon projet, je caressai mon suicide... J'étais fou, impie, et j'applaudissais h mon courage , à ma résolution , à mon stoïcisme ; j'avais la fièvre, le délire , et je me croyais de sangfroid ! ... Ah ! déplorable aberration de l'esprit humain! Que sommes-nous, grand Dieu, quand ta lumière nous est ravie... que somme»*nous?... ténèbres et présomption I
f Le jour et l'heure de ma mort étaient fixés ; j'avais tout préparé, tout ordonné; et l'oi^eil avait présidé à ces funestes apprêts , car je voulais mourir avec ostentation... Hélas 1 que serais-je devenu si Dieu ne m'avait pris en pitié ?
€ La veille du jour de mon suicide , je parcourus la ville et tous les lieux où s'étaient écoulées les heureuses années de mon enfance ; mais ils ne parlèrent point à mon cœur, qui resta insensible. Quand vint le soir, je fis venir ma jeune sœur, pauvre enfant que j'abandonnais si lâchement, et qui, me voyant sombre et agité, me dit avec sa douce voix : Mon Dieu, mon frère, qu'as-tu donc? pourquoi m'embrasses-tn si fort?
f Ces accents , mon jeune ami , étaient ceux de ma
mère, dont le souvenir, dont l'image revinrent en ce moment s'emparer de ma pensée ! ... Je serrai ma soeur dans mes bras, %ur mon cœur, et je ne pouvais que lui dire : Comme tu ressembles à notre mère !
c Quelques larmes vinrent enfin baigner ma pau'- {Hère... Ma mère... ma mère !... oui, ce fut elle , sans doute, qui obtint grâce pour un pauvre insensé, car une inspiration du ciel m'était venue... Je courus sur sa tombe si longtemps délaissée ; là je m'agenouillai , là je trouvai des larmes ! ... Ah ! quel soulagement ce fut pour mon cœur ! quel changement s'opéra tout à coup en moi I Les dernières paroles que ma mère m'avait dites à son lit de mort me revinrent à la mémoire ; je les entendais , je recevais sa bénédiction... et l'horrible conviction que je ne devais plus la revoir dans un meilleur monde me fit frémir d'horreur... Cette prisée me sauva ; la funeste résolution de quitter la vie m'apparut alors dans toute son impiété. . . Je n'osais prier encore; mais j'implorais l'intercession de ma bienheureuse mère , et celle aussi de cette jeune fille que j'avais tant aimée , et qui , tant de fois , voulut me ramener dans la bonne voie.
c Les heures s'écoulèrent ainsi dans une agitation d'esprit , dans une émotion de cœur qu'il me serait impossible de vous dépeindre : l'attendrissement , la honte , la joie , le repentir, s'emparèrent alternativement de mon cœur... Ce qu'il adviendrait de moi, je l'ignorais ; mais Dieu était là , et je sentais qu'une vie
nouvelle , qa'une vie de réparation allait commencer.
c Je passai la nuit tout entière sur la tombe de ma mère, et je ne m'en arrachai qu'à Taube du jour. Marchant alors avec précipitation , je sortis de la ville , et Dieu sans doute guida mcfT pas ; car, au moment précis du lever du soleil , à ce moment que j'avais choisi pour accomplir mon crime , je me trouvai à la porte d'un couvent de bénédictins. La cloche 'appelait les fidèles à l'office divin... J'entrai, j'écoutai la messe avec recueillement , je demandai à Dieu d'avoir pitié de moi , j'implorai ^ miséricorde, et il me l'accorda, mon enfant, en m'inspirant l'heureuse résolution de quitter le monde , et de me vouer tout entier à son service.
€ Après la messe , je fis demander l'un des supérieurs du couvent ; et quelles furent ma surprise et ma joie , en reconnaissant en lui le confesseur de ma mère ! C'était la Providence qui me l'envoyait en signe d'acceptation du vœu que je venais de former. Il m'écouta avec bonté, m'exhorta à me défier d'une résolution précipitée, inspirée peutr-ètre par l'exaltation du moment , et non par une vocation véritable ; mais tout ce que sa prudence lui suf^éra fut inutâe. C'est une vocation , lui répondis-je ; c'est la volonté de EHeu qui a eu pitié de moi , ainsi que ma pauvre mère me l'a promis à sa deniière heure.
€ Le supérieur céda enfin à mes laimes , à mes prières, et m'admit au noviciat. Je ne vous parlerai
pas des épreuves que ce digne frère me fit subir... Elles furent longues ; mais toutes me parurent faciles , tellement j'étais heureuiL d'avoir trouvé la vérité , et de n'être plus en proie aux doutes et aux remords. Je reconnus bientôt, par désuétudes nouvelles et bien dirigées, que mon orgueil seul m'avait empêché de reconnaître la faiblesse et l'absurdité de tous les systèmes philosophiques que j'avais tant vantés. . . Je m'humiliai profondément devant Dieu , et mon esprit , ma raison, d'accord avec mon cœur, ne travaillèrent plus qu'à bénir le Seigneur, qu'à proclamer lajiloite de son nom.
c J'étais régénéré , mon jeune ami ; j'éprouvais les douceurs d'une âme délivrée des tourments de l'enfer pour les joies du paradis. Que sont les plaisirs du monde , comparés à ces pieuses extases !... Ah ! que la religion est belle ! que ses consolations sont douces, vraies , salutaires pour celui qui a reconnu le néant des choses humaines !
c De jour en jour je devenais plus humble , plus soumis , plus zélé pour le service de Dieu , et plus reconnaissant de la grâce infinie qu'il avait daigné répandre sur moi , eume rappelant à lui. Aussi , lorsque le supérieur du couvent m'annonça que l'on m'avait jugé digne d'aller prêcher le nom de notre Seigneur aux nations idolâtres , je me jetai au pied de l'autel , pour rendre grâces à notre Père céleste , qui me donnait ainsi les moyens de réparer mes erreurs premières ,
par la prédicati(m et le témoignage de son Évangile.
c C'était aux Indes orienUles que je devais aller. Saint Xavier , patron des missionnaires , dont la vie m'avait fait verser tant de larmes d'attendrissement et d'admiration, devint mon modèle. C'est lui que j'invoquai , et comme lui , je me préparai longtemps à la mission difficile que l'on confiait à mes faibles forces. 11 fallut étudier à fond les langues orientales et l'histoire des Indes , en même temps que je m'habituai à des privations de tous genres ; car l'esprit et le corps devaient être également préparés. Enfin la persévérance , le zèle et la grâce de Dieu me firent tout surmonter, et après. deux ans de séjour à Marseille, dans le couvent des Pères de la Mission , où Ton m'avait envoyé , je m'embarquai pour Pondichéry.
c La traversée fut heureuse pour moi; plusieurs hommes de l'équipage se convertirent... C'était le premier tribut de reconnaissance que je payais à Dieu ; c'était une preuve que ma mission serait bénie par lui , et des joies ineffables inondèrent mon âme... Ah! mon enfant , ramener au bercail la brebis égarée , c'est la plus douce récompense jpour le pasteur.
€ A mon arrivée à Pondichéry , je fus soumis à de nouvelles épreuves par les Pères de la Mission , qui voulaient toujours se convaincre , par leurs yeux , si la vocation du frère arrivant d'Europe était véritable , et s'il possédait ce zèle, cette abnégation, indispensables à de tels apostolats. Us m'en jugèrent digne , et je partis
après ayoïr imploré de nonvelles grâces de Dieu , plein d'espoir d'amener à la foi ces âmes ignorantes , et de mériter le martyre en rendant partout et toujours témoignage à notre divin Sauveur.
< Bien des obstacles , bien des périls m'attendaient dans cette longue mission. Souvent il m'arrivait d'être moins fort que les difficultés , d'éprouver de tristes découragements. . . Mais lorsque notre Seigneur Jésus- Christ , dans sa miséricorde infmie , convertissait par moi un seul de ces malheureni idolâtres , mon cœur nageait dans les délices du ciel , et reprenant , avec une nouvelle ardeur, le bâton du pèlerinage , je marchais à d'autres conquêtes, plus heureux et plus fier , ajouta le digne homme en me regardant , oui , plus heureux et plus fier que de toutes celles des Alexandre et des Napoléon. >
Ici le bon missionnaire s'arrêta comme s'il se fût repenti de ce signe de satisfaction , et qu'il craignit sans doute de s'être laissé entraîner à un léger mouvement de vanité. Je fus obligé de l'interroger plusieurs fois pour lui faire reprendre son récit , dont les détails m'entraîneraient trop loin dans cette lettre ; qu'il vous suffise , mon ami , de savoir aujourd'hui , qu'après avoir passé vingt-sept ans aux Indes , tantôt parmi les Marattes , tantôt à la cour de Hyder-Ali et à celle de TippO'Saëb, mon digne missionnaire, malgré les guerres et les persécutions , ne vit jamais faiblir son zèle apostolique. Témoin de la longue lutte de Tippo»
Saé'6 contre les Anglais, ce ne fut qu'en 4803 qn'il quitta les Indej où il aurait fini ses jours sans regret , me disait-il, si les ministres du culte anglican n'eussent cherché , par tous les moyens possibles , à eipulser les missionnaires catholiques des Indes orientales ; ce qui leur était devenu facile , depuis que les Français avaient perdu leurs possessions et leur influence dans cette partie du monde.
Le bon prêtre fut donc obligé de s'embarquer, malgré toutes ses protestations , pour revenir en Europe , lors de la paix d'Amiens. Depuis cette époque il habite Marseille dont le climat est devenu indispensable à sa santé ; Fâge et les infirmités vinrent ensuite , et le forcèrent à une vie sédentaire qui lui coûte , me disait-il , au delà de toute expression.
Eh bien ! mon cher maître , avais-je raison d'affirmer que mon compagnon de voyage , qu'un missionnaire avait compensé pour moi tous les ennuis de la * route ? Je dois le voir avant de quitter Lyon , il me l'a fait promettre , et certes je n'y manquerai pas , car il a produit sur mon àme une impression qui ne s'effacera plus.
6 févrtep.
Après avoir employé toute la journée d'hier et la matinée d'aujourd'hui à visiter les curiosités et les éta. blissements de Lyon , depuis le grand hôpital jusqu'à