CHAPITRE X
A M. G., PROFESSEUR
Une reocoDtre périlleuse. — Mikély.
Genève, 2 Juin.
Il y a peu de jours encore , mon cher maître , que j'aurais répondu avec assurance à ceux qui auraient pu douter de ma persévérance dans la vie d'étudiant , que nulle tentation n'était capable de me rendre faible... mais aujourd'hui , je dois Tavouer avec fran* chise et la rougeur sur le front , aujourd'hui , j'ai moins de confiance en moi-même , car ma sagesse de jeune date a failli payer un tribut bien fatal à ma folie d'autrefois !
La cause de cette quasi-rechute est la rencontre
inattendue de madame de G***, la belle créole , aux portes de Genève... rallais, selon mon habitude, prendre le frais vers le soir sur le bord du lac , songeant aux grandes questions qui s'agitent en ce moment en France, quand je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix , hélas ! trop connue pour que je n'éprouvasse pas un tressaillement involontaire... Je lève alors la tète et j'aperçois, à quelques pas de moi , un cavalier et deux dames dont la tournure avait ce je ne sais quoi d'élégant et de coquet que les Françaises savent seules posséder. J'avance alors plus vite, j'écoute de plus près... G'était bien elle ! toujours vive , toujours aniujiée dans ses discours comme dans ses gestes.
Ma première impression fut plutôt un frémissement de crainte qu'un sentiment de joie; mais l'amourpropre parle vite , et je me dis si bien qu'elle avait sans nul doute tout quitté pour me revoir, que je l'aurais abordée au même instant , si la présence des deux étrangers n'eût contenu mes transports.
Je me contentai donc de la suivre pas à pas jusqu^à son hôtel ; là , je me promenai , pendant quelques minutes, dans une agitation dont je rirais maintenant si je n'avais peur et pitié de ma propre faiblesse !... Enfin, j'allais entrer pour demander à la voir, l<Mrsqiie Antoine , son fidèle mulâtre , se trouva devant m(Â sous la porte.
— Ta maltresse est ici? lui dis-je.
— Oni , monsieur.
— Elle est seule?
— Non , monsieur; nous sommes à Genève depuis hier.
— £t d'où venez-vous?
— De Paris.
— Qui vous a dit que j'étais ici ?
— Personne, monsieur, et madame Tignore...
Je me sentis froid au cœur!...
— Comment ! elle Tignore ?
— Oui , monsieur.
Je ne sais quelle horrible grimace me fit alors le maudit moricaud ; mais il avait un certain air d'ironie qui me mit hors de moi. . .
— Est-ce donc pour se désennuyer qu'elle voyage? A ces mots, le mulâtre se]prità rire d'une façon si
étrange , qu'il fit voir ses dents blanches jusqu'à la dernière.
— Oui, oui, pour se désennuyer... ils sont quatre, entendez-vous, et madame a pour compagnon de voyage M. Charles, ce grand jeune homme, vous savez bien , monsieur?... Nous allons en Italie...
— Que Satan vous y accompagne , race bâtarde. . . m'écriai-je d'abord , suffoqué par la colère. . . Puis laissant tout à coup échapper un bruyant éclat de rire , à la grande stupeur de maître Antoine qui jouissait si malignement de ma confusion , je le quittai brusquement sans savoir où je porterais mes pas... courant ,
gesticulant , parlant haut comme un homme en délire!...
Eh ! quoi, me disais-je, c'était donc là cette douleur qui devait la conduire au tombeau ! c'est là cette constance que tant de fois elle m'avait jurée... ses larmes, son désespoir, rien n'était vrai... et moi, pauvre insensé qui résistai si longtemps aux conseils les plus sages , convaincu que j'étais de son amour. . . moi qui, tout à l'heure encore, étais sur le point de tout abandonner, tout compromettre , études , projets, avenir... pour m'attacher de nouveau à ses pas, pour ne plus la quitter ! . . . femme légère et parjure ! . . •
En exhalant ainsi les puériles fureurs de ma vanité blessée , j'arrivai , j'ignore comment , au jardin botanique où j'aurais sans doute brisé plus d'une plante , si je n'eusse été arraché à cet accès de démence par un gros rire de Derworth , mon maître de guitare : Qu'afez-fou tonc, foulez-fou tout apimer dam le jardin?
La figure débonnaire et facétieuse de mon bon Allemand avait quelque chose de si plaisant , que mes idées en prirent bientôt un autre cours ; je saisis son bras , et, pendant plus d'une heure , je lui débitai tant de plaisanteries, d'épigrammes sur les femmes, que le pauvre homme, qui m'écoutait la bouche béante , se demandait sans doute si je n'avais pas perdu l'esprit. Je ne l'ai point quitté de toute la soirée , tant j'avais peur d'être faible... Je voulais me distraire, éloigner
de moi tout souvenir de cette femme que je pouvais revoir , qui n'était qu'à dix minutes de moi ! Ce brave Derworth ne se doute pas du service qu'il m'a rendu K..
Le matin, après une nuit sans sommeil, prenant, comme dit Sancho , mon courage à deux mains , j'ai chassé comme un mauvais rêve la vision de la veille, et , pour plus de sûreté , j'ai sagement décidé de ne pas aller pendant quelques jours du côté du lac, car l'hôtel qu'elle habite est sur la rive. Voilà l'histoire de cette malencontreuse rencontre où j'ai été plus heureux que sage, je le confesse dans toute l'humilité de mon âme.
Pendant trois mortelles journées , j'ai lu , écrit et fait de la musique , sans oser sortir de ma chambre , tant je craignais, il m'en coûte de vous l'avouer, tant je craignais de rencontrer cette femme dont les yeux noirs, dont les regards de feu m'ont fasciné si longtemps.
Pauvres faibles humains que nous sommes I pour regretter, pour tenter de nouveau de posséder un bien que nous avons rejeté, il suffit qu'on nous le ravisse... Mais peut-être , après tout , suis-je dans l'erreur , peutêtre n'est-ce qu'un propos de valet?... pourquoi ne pas m'en assurer?... Telle fut la folle pensée qui me vint encore en tête, après de si longues réflexions. Vite , Mikély , en campagne ; Mikély le factotum de la pension de madame de Mole. — Cours t'informer si une jeune dame , arrivée de Paris il y a trois jours , se
trouve encore à Secheron? Son domestique est un mulâtre.
— Oui , monsieur , j'y cours.
Et il partit de toute la rapidité de ses deux longues jambes torses. Je comptais les minutes ; mais la course était longue , et plus d'une heure s'écoula avant que mon messager fût de retour.
— Cette dame , me dit-il tout haletant et d'un air désappointé , elle est. ..
— Eh bien ?
— Elle est partie.
— Que Dieu en soit loué , mon brave !
A ces paroles , je vis que l'instinct de mon émissaire était en défaut... Ah!... ah!... c'est drôle^ répétait-il...
— Elle est partie, repris-je... bon voyage !
— Si j'avais su que monsieur ne s'en inquiéterait pas plus que cela, je n'aurais pas tant couru.
— Tiens, voilà pour ta peine, mon pauvre Mikély.
— Oh ! non , monsieur , ce sera pour ma mère.
— Eh bien , soit pour fa mère ; prends encore cela , car tu m'as apporté une bonne nouvelle , et je suis tranquille maintenant.
Mikély me regardait et souriait... Je sortis enfin de ma prison , et après avoir couru tout le jour par la ville et dans la campagne , je m'endormis le soir d'un paisible sommeil pour ne plus songeV, à mon réveil, qu'au bonheur que j'avais eu d'échapper aux filets de mon
impérieuse créole. Mes yeux n'étaient pas encore entièrement ouverts que Mikéiy entrait dans ma chambre, mais si doucement qu'à peine pouvais-je entendre le bruit de ses pas.
— Monsieur est-il remis? me dit-il avec précaution.
— Remis, de quoi?... je ne suis pas malade.
— Malade , non , mais monsieur n'était pas bien ces jours passés... et il mettait un doigt sur son front pour mieux m'indiquer le siège de la maladie.
— C'est donc à dire, monsieur Mikéiy, que la tète, à votre avis , était tant soit peu dérangée ?
— Je ne dis pas, mais monsieur me semblait si folâtre que je croyais... je croyais...
Et Mikéiy, au lieu d'achever sa phrase, se prit à sourire d'un air à la fois si compatissant et si malicieux , que je rougis d'abord, pour rire ensuite du meilleur cœur possible de l'excellente leçon que venait de me donner l'honnête créature dont les naïvetés piquantes me font chaque jour passer de si gais moments.
Ce Mikéiy est long , mince , droit depuis la tête jusqu'à la ceinture , tortu depuis la ceinture jusqu'aux pieds ; mais cette courbure de jambes est honorable , car Mikéiy a été soldat , grenadier , et c'est un boulet qui a dépareillé la moitié de sa personne ; son père est , dit-on , de haute race ; sa pauvre mère séduite , abandonnée , mit au monde ce fils qu'elle eut grande peine à élever, tant elle était misérable... mais l'enfant était bon et simple , et , quand l'âge fut venu , il s'engagea
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pour la soulager; longtemps il guerroya, n'attrapant que des coups et des blessures, puis il s'en revint tout éclopé retrouver sa vieille mère qui le soigna , le guérit , et , depuis lors , ils vécurent ensemble , s'aimant , confondant leur misère , et, loin de se plaindre jamais , remerciant Dieu de leur envoyer le pain qui suffit au jour...
Cet épisode , mon cber maître , n'avait d'abord été écrit que sur le journal où je me suis promis de raconter fidèlement le bien et le mal de chacun de mes jours ; mais j'ai voulu que vous connussiez à quel faible fil tiennent les belles résolutions de votre élève... Lisez donc le récit de sa triste aventure et grondez-le paternellement, afin qu'il apprenne de vous que nul n'est plus près de faillir que celui qui répète avec assurance à chaque instant du jour : Je suis sûr d'être prudent et sage , parce que j'en ai la ferme volonté.