CHAPITRE XI
FRAGMENTS DU JOURNAL
Crise parlementaire en France. ~ L^éléphant échap{)€. Buonarotti , l'exilé. — Son portrait et son caractère.
3 jain.
La crise parlementaire est à son comble... Pourquoi mon sang bouillonne-t-il ainsi? pourquoi siris-je possédé du désir de partir pour Paris? C'est que j'aime mon pays , c'est que je deviens patriote par la tète , comme je Tétais par le cœur, et que de cette bataille parlementaire , je le sens , je le devine , dépend le sort de ma génération. La lutte est vigoureusement engagée , la discussion de la chambre est palpitante d'intérêt , tout y est dramatique , tout y est solennel ! Le terrain est défendu pied à pied par les membres de l'opposi-
lion. . . leurs discours sont pleins de raison , de patriolisme et de dignité; c'est un beau spectacle, une grande leçon pour la France , une leçon qui ne doit pas être perdue.
5 juin.
Ma sœur exige ma promesse de ne point quitter Genève en ce moment... Pressentant Tirrésistible tentation à laquelle je suis en proie d'arriver au plus vite au grand foyer des événements, elle prend l'avance , et me supplie , au nom de ma famille , de ne pas sortir de ma retraite , de ne pas les livrer tous aux inquiétudes que ferait naître ma témérité si j'étais à Paris. . . J'obéirai ! mais qu'il m'en coûte !
Quelqu'inapérçu , quelque peu important que puisse être dans la foule un individu de bonne volonté , quelqu'inâme que soit le poids qu'il ajoute à la résistance générale , il remplit cependant un devoir sacré envers son pays , quand il fait acte de présence au moment de ces grandes crises pplitiques , d'où peut dépendre le sort de la société. J'obéirai , je le répète ; mais cette obéissance ne me rendra pas le calme... Loin de là ! j'attendrai avec anxiété le dénoûment d'un drame dont les péripéties doivent faire battre le cœur de tout citoyen qui aime son pays , et qui a foi dans son avenir.' La vie studieuse , en élargissant la spbère des idées , inspire à l'homme des sentiments plus grands, plus
nobles et plus généreux; Tindividualité disparait... On plane sur le monde de toute la hauteur d'une intelligence émancipée et d'un cœur que les intrigues et les corruptions n'ont pas encore flétri.
7 juin.
Malgré la vigoureuse défense de la gauche, la loi du double vote a passé. Paris est dans l'agitation; les députés de Fopj^sition sont accueillis par des acclamations ; les cris de : Vive la charte ! sont opposés aux cris de : Vive le roi !... La population commence à s'agiter, l'émeute est menaçante... Que va-t-il en résulter, grand Dieu!... et je suis ici enchaîné par ma promesse !
17 juin.
Les journaux sont remplis des relations des troubles de Paris. . . Des citoyens paisibles chargés par des cuirassiers , des femmes , des enfants , sabrés , renversés... Ah ! j'en frémis d'horreur et d'indignation!... Ce qu'il me faut de courage et d'efforts pour rester ici , nul ne pourrait le comprendre !
18 juin.
L'orage s'apaise , le gouvernement triomphe , et ce
drame politique qui tenait en émoi TËurope entière , aura été terminé par le procès et Texécution de Louvel. . . de ce misérable à qui tout bon Français doit souhaiter une éternité de peines pour le mal qu'il a fait à notre pays et à la cause constitutionnelle.
20 juin.
La tète encore remplie des rassemblements, des charges de cavalerie , des cris du peuple , je crus un instant , ce matin , en entendant une rumeur extraordinaire dans la ville, que les pacifiques Genevois s'étaient ameutés contre leur paternel gouvernement; je me lève à la hâte, je descends, je cours, guidé par la clameur... et je trouve toute une population en fermentation , toute une garnison sous les armes pour guerroyer contre un éléphant furieux qui avait parcouru la ville en brisant fenêtres et boutiques , et qui s'était finalement laissé claquemurer dans une enceinte attenante à la caserne et aux remparts.
Le noble animal , ainsi resserré , déchargea d'abord sa colère sur des affûts de canon qui se trouvaient là ; il les enlaçait de sa trompe , les secouait , les jetait au loin , puis les quittait pour prendre et lancer, un à un , les nombreux boulets entassés auprès des affûts ; sa force , sa beauté , le fracas qu'il faisait autour de lui , la crainte qu'il inspirait , le désespoir de celle à laquelle il appartenait , l'agitation des groupes , Vat-
tente qui se peignait sur toutes les figures, pendant que les pesants projectiles retentissaient sur les murs ei sur les toits , la retraite souvent précipitée des spectateurs les plus rapprochés , lorsque les pas de Véiéphant se faisaient entendre près de la muraille où les artilleurs avaient percé un trou pour pointer leur canon , tout donnait à cette scène un je ne sais quoi d'étrange et d'attrayant qui captivait Fattention et rintérét.
La pauvre maîtresse de Téléphant l'appelait , tout en larmes, d'une voix douce et caressante, et lui donnait en vain les noms les plus tendres.
— Ce sera le second que je perdrai depuis six mois , disai^elle au syndic de la garde , car je le vois , il faudra finir par le tuer comme celui de Venise... il ne s'apaisera pas !
— Rien ne presse , madame , répondit avec bonté le magistrat; il est en sûreté, vous le voyez, il ne peut plus nuire à personne.
— Ah ! monsieur, il brisera tout, il nous ruinera... il faut le tuer, il faut le tuer...
Puis , se repentant tout à coup de sa détermination , elle collait sa figure à l'ouverture pratiquée dans la muraille et appelait de nouveau son favori , son pauvre petit dont la rage semblait croître à chaque minute.
Enfin , après bien des hésitations et des tentatives, on braqua le canon qui fut tiré au moment même où l'éléphant s'était tout à fait rapproché de l'ouverture ;
le boulet , en lui traversant la tête , retendit roide mort , à la grande joie de tous les assistants. Pour moi , en contemplant de près ce monstrueux cadavre que j'avais vu la veille encore plein de vie et d'intelligence , je plaignis le sort du noble animal qu'on avait enlevé à ses vastes forêts , à son brûlant soleil , pour Texposer dans une étroite cage aux rigueurs de notre climat d'Europe , et aux importunités des curieux.
5 Juillet.
Il est a Genève un vieillard qui , depuis longtemps , excite ma curiosité ; dès les premiers moments que je le rencontrai , sa tournure , sa mise , sa démarche , me frappèrent : un chapeau à larges bords couvre sa blanche chevelure; son front est large et bombé, ses yeux , surmontés de sourcils touffus , sont vifs et brillent souvent au milieu des larges verres de ses lunettes de fer; sa figure caractérisée lui donne un aspect vénérable , et quoique sa tête soit inclinée sur sa poitrine , et que ses épaules soient voûtées , on voit à son cou nerveux , à sa charpente osseuse , que la vigueur et la force furent un jour l'apanage de cet homme que les traverses de la vie doivent avoir plus usé que l'âge.
Été comme hiver , il porte le même habit, le même gilet à la Robespierre , les mêmes culottes noires que ne joignent pas tout à fait ses demi-bottes à l'écuyère ;
costume assez étrange par lui-même , et qui suffirait seul pour le faire remarquer , si quelque chose de fier et d'original ne vous forçait à jeter les yeux sur ce sexagénaire qui vous croise à chaque instant dans les rues étroites de Genève , un livre de musique sous le bras , en passant près de vous d'un air grave , préoccupé et mystérieux.
— C'est Buonarotti , avait répondu madame Pappon à ma première demande : Buonarotti le républicain , le descendant direct de Michel-Ange , qui donne ici des leçons de chant et d'italien pour gagner sa vie. Ce qu'il a fait , ajouta-t-elle , et ce qu'il était avant son arrivée à Genève , d'autres vous en instruiront mieux que moi sans doute ; mais ce que je puis vous assurer , c'est que , mettant à part l'exagération de ses principes politiques , il est peu d'hommes , malgré son air sombre et bourru , qui aient un cœur aussi généreux et aussi charitable que le sien. .
Ce peu de mots ne firent qu'augmenter le désir que j'avais de lier connaissance avec ce singulier personnage dont le nom , les manières et l'existence aventureuse parlaient si fortement à mon invagination; j'eus donc le soin , pour y parvenir, d'aborder le vieux conventionnel Forestier, chaque fois que j'apercevais Buonarotti près de lui , à la promenade ; mais ce dernier ne s'y arrêtait que peu de minutes-, et , quelqu'avance que je lui fisse , jamais il ne m'avait adressé une de ses rares paroles. Piqué , formalisé même de