AU MÊME
Le ialoa de madame Pictet. — Son dévouement et «on malheur.
15 novembre.
Vous savez , mon cher maître , qu'il y a presque toujours daus chaque ville importante un ou plusieurs salons privilégiés, où les hommes supérieurs et les femmes de distinction se réunissent sous la douce influence d'une aimable maîtresse de maison. Le premier soin de l'étranger désireux de s'instruire et de contracter des relations utiles et agréables , doit donc être de chercher à se faire introduire dans ces heureux sanctuaires du goût et de l'intelligence. C'est aussi ce que je me suis em[M'essé de ïaàre ici , où plus qu'ailleurs
abondent les gens de mérite et les illustrations de tout genre «
Grâce à Tobligeance d'un officier français , j'ai été tout d'abord présenté et gracieusement accueilli chez madame Pictet Menet , jeune veuve aussi aimable qu'intéressante , qui réunit chaque mardi dans son salon l'élite de la société genevoise : c'est là que j'ai appris à connaître des hommes tels que Dumont , traducteur et collaborateur de Bentham, Auguste Pictet y célèbre professeur de physique , de Candolle , premier botaniste de l'Europe , de La Rive , fameux chimiste , Butigny , médecin, sans parler des Bonstetien et des Rossi,ç[\y\ tous deux font honneur à leur patrie adoptive. C'est là que je vois aussi et que j'écoute avec un intérêt toujours croissant une cousine de madame de Staël, madame Necker Saussure, à laquelle il ne manque qu'un peu plus d'ambition pour acquérir peutêtre autant de gloire que l'immortelle auteur de Corinne.
Si vous joignez à tous ces noms illustres celui de Sismondi qui n'est pas à Genève en ce moment, vous aurez , mon ami , une belle couronne de célébrités pour une ville de vingt-cinq mille aines. Elle est si riche , cette couronne , qu'il faut remonter aux temps de la réforme et suivre le développement moral et intellectuel qui en fut la suite , pour s'expliquer comment un aussi petit peuple a pu , depuis un siècle , donner le jour à tant de sommités scientifiques et littéraires. En
se trouvant au milieu des successeurs et des émules des J,'J. Rousseau, Tronchin, Delormes, Hubert, Saussure, etc. , on pardonne aisément aux Genevois d'être si fiers de leur patrie , et Ton est disposée sourire avec plus d'indulgence à leurs manières doctorales et aux épithètes louangeuses dont se qualifient mutuellement les savants , et jusqu'aux simples citoyens de la cité de Calvin.
Quant à votre élève , mon docte maître , il est bien petit , sans doute , à côté de ces géants du savoir , mais il sent au moins , en se mêlant modestement à leurs profonds entretiens , qu'il n'est sur terre aucune supériorité , aucune grandeur plus désirable que celle de l'esprit. C'est un pas important sur la route du perfectionnement et du mérite... Le temps et la persévérance feront le reste, je l'espère.
Si la société des hommes éminents est d'un avantage inappréciable pour les progrès intellectuels d'un jeune étudiant , celle des femmes vertueuses et spirituelles l'est beaucoup plus encore pour l'épuration de son cœur ; car il apprend, au milieu d'elles, que le premier bien , comme le premier bonheur , est le contentement intérieur que donne la conscience des heureux que l'on fait et des maux que l'.on soulage ! Nulle association chrétienne ne saurait présenter , je puis le dire , de plus nombreux et de plus touchants exemples de philanthropie et de charité , que les amies et les compagnes de madame Pictet Menet , qui se consacrent à
Tenvi , sous sa direction , à des œuvres de bienfaisance. Que d'infortunes sont chaque jour adoucies par elles ! que de malheureux détenus sont arrachés par leurs soins et leurs exhortations aux dangers et aux vices de la prison ! que de jeunes enfants ne sanvent^lles pas de la misère et de la corruption dans ces hospices d'orphelins qu'elles ont fondés à leurs frais et qu'elles dirigent avec une sagesse toute maternelle!... Ah! que la charité est belle et convaincante , mon Dieu ! quand celles qui nous en donnent de si angéliques preuves , unissent à l'attrait de la beauté la supériorité de l'esprit !
Mais , parmi toutes ces consolatrices des affligés y celle qui m'intéresse le plus , est certainement la jeuue et gracieuse veuve dont les vêtements de deuil sont là pour annoncer qu'une grande douleur a pesé et pèse encore sur son âme ! Sa modestie , sa bienveillance y sa mélancolique bonté si doucement empreinte sur sa physionomie, vous attirent, vous touchent et vous portent à désirer de connaître les événements de sa vie pour s'associer à ses tristesses comme elle s'identifie elle-même aux peines des infortunés !
Fiancée en 1812 , je crois , à M. Pictet Menet , son cousin, alors major. des dragons de la garde, elle devait l'épouser aussitôt qu'il y aurait quelque interruption à la guerre, quelque repos après tant de fatigues et d'alarmes. Mais la campagne de Leipzig , bientôt suivie de celle de France, retarda leur union ,
et, malheureusement pour le cœur tendre et dévoué de mademoiselle ^^****\ les combats se succédaient coup sur coup pour cette garde impériale qui , presque seule alors , soutenait Tinyasion étrangère.
Nos mères et nos sœurs n'ont, hélas! que trop connu cette terrible attente , cette anxiété mortelle qui serrait tous les cœurs , alors que chaque nouvelle bataille était Tannonce de tant de deuils nouveaux ! Mademoiselle p****** tremblait à chacun des bulletins qui arrivaient du théâtre de la guerre. .. Plus son cousin se distinguait , plus ses appréhensions devenaient vives et poignantes , plus elle frémissait d'apprendre qu'il avait succombé : ces craintes ne furent que trop tôt justifiées I...
Des jours et des semaines s'écoulèrent sans qu'elle reçût aucune nouvelle, et l'on apprit enfin que le major Pictet , mortellement blessé , avait été transporté à Langres. Alors, sans balancer un instant, mademoiselle p****** partit pour aller rejoindre son fiancé, celui auquel sa vie était consacrée... Quelles angoisses pendant ce cruel voyage! Arriverait-elle assez à temps encore pour recevoir ses derniers soupirs?. . . Dieu nelui avait pas réservé cette horrible douleur; elle retrouva son cousin , s'installa près de lui , le veilla , le soigna ; grâce à de si tendres soins , il revint à la vie , et près d'elle , après de longs jours de souffrance , faible encore , mais sauvé , il regagna lentement sa patrie, que les événements venaient de déta-
cher de la France , et dont on avait fait un canton
Ils 8e marièrent alors ! . . . Ce dut être une touchant^ union que celle où Ton voyait le fiancé , faiblç encore de 868 blessures , s'appuyant sur la bien-aimée de son cœur, 8ur celle dont les soins dévoués Tavaient rappelé du tombeau ! Us s'aimaient tant ! disait-on ; ils devaient être désormais si heureux!... mais Finexorable mort n'avait pas abandonné sa proie... le major était pâle , il souffrait , il languissait malgré Tamour de sa pauvre jeune femme et ses empressements. Attaqué dans les organes de la vie par de profondes blessures , chaque jour on le voyait dépérir, et celle qui avait adressé à Dieu de si ferventes actions de grâces , n'eut bientôt plus â lui demander que le courage et la résignation... Son mari mourut dans ses bras, regretté de tous , pleuré par ses amis inconsolables !
L'infortunée jeune femme, que sa douleur conduisit aux portes du tombeau , eût peut-être été moins à plaindre s'il fût resté sur le champ de bataille ! Ne l'avait-elle pas perdu deux fois?... Mais elle ne l'aurait pas sauvé ! s'écrierait un cœur de femme ; elle n'eût point été à lui devant Dieu et devant les hommes ; et ce cri du cœur serait plus vrai , plus senti que mon égoïste réflexion !
Depuis cette irréparable perte , la vie est close pour madame Pictet , et les seules fleurs qu'elle puisse y cueillir désormais sont celles de la bienfaisanc^Par-
fois, en écoutant tout ce que Ton raconte de ses évangéliques vertus, je me surprends au cœur un immense désir d'avoir quelques années de plus pour pouvoir aspirer à sa main : puis je me dis , pour calmer mes regrets , qu'une créature si noble et si éprouvée ne doit plus appartenir qu'à Dieu ! . . .
Mon maître , mon bon maître , le contact fréquent d*une société d'élite , telle que celle de madame Pictet Menet , est d'un heureux augure pour votre pauvre enfant prodigue qui a tant de fois rougi des plaisirs insensés qu'il recherchait si avidement dans les futiles salons de Paris.