‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 25 sur 42 · LETTRE ▲ 114 SOEUR · texte numérisé non relu

LETTRE ▲ 114 SOEUR

Le bal. — Morand le matlre de dante. — Madame Récamier et madame de Sla^l à Coppet.

Genève, 15 décembre.

Je m'étais bien promis de n'accepter aucune invitation , de n'aller à aucune soirée , à aucun bal ; c'était beau et sage, n'est-ce pas?... Mais le moyen de s'entendre dire , sans en être séduit : Venez donc à la fête que M. B*** donne à la Redoute ; elle sera charmante et vous y verrez réunie , dans de fort beaux salons, toute la société genevoise et étrangère. Le moyen , dis-je , de ne pas céder au désir de contempler en même temps et d'un seul coup d'œil toutes les beautés de la ville? ayant surtout la certitude que mes études du lendemain ne pouvaient en souffrir, vu l'or-

donnance municipale qui interdit , après minuit , les divertissements et la danse dans les maisons particulières comme dans les établissements publics.

J'avais d'abord souri de ce rigorisme puritain , je m'étais même égayé, à Texemple de tant d'autres étrangers sur ces sauteries-cendrillons finissant juste à rheure où les bals de Paris commencent à s'animer ; mais il m'a suffi de quelques instants d'entretien avec un homme sage du pays , pour comprendre qu'il était prudent , indispensable pour le bien de tous et de chacun , de prescrire le terme de ces réunions qui se renouvellent chaque jour depuis le mois d'octobre jusqu'au mois de mai.

S'il en était autrement , me disait-il , nos femmes et nos filles n'y résisteraient pas ; leur santé serait bientôt altérée par les veilles ; les devoirs de famille , les soins du ménage , les études en souffriraient , et ces réunions amicales , aussi simples que peu coûteuses , ne tarderaient pas à devenir de fastueuses assemblées où l'amour-propre et les passions se donneraient carrière , au grand préjudice de la morale publique et de la fortune des pères et des maris : d'ailleurs , en nous renaissant de meilleure heure qu'on ne le fait à Paris, nous restons le même temps ensemble et nous y gagnons de nous lever le lendemain matin la tète plus saine et l'esprit plus dispos au travail et aux affaires. Tout cela était trop judicieux pour que je n'y donnasse pas mon assentiment, reconnaissant, avec mon respectable Gène-

vois, qull faut toujours user d*une grande circonspection avant de blâmer et de critiquer les lois et les usages d'un peuple grave et sensé.

Pour arriver, et il en est temps , au grand bal de la Redoute, où je figurai non sans quelque succès , voyez la vanité ! — je dois te dire , pour être franc , qu'il fut loin de répondre à tout ce qu'on m'avait annoncé de superbe et de pompeux. Soit que les salons fussent mal éclairés, ou que les dames laissassent à désirer par la fraîcheur et l'élégance de leurs toilettes , tout me parut terne et froid, comme une assemblée du Marais... La musique et les quadrilles n'étaient pas de nature à donner vie et gaieté à cette silencieuse fête , car les Genevoises manquent d'abandon et de cette grâce sans laquelle la danse n'est plus qu'un monotone balancement. Aussi, le bal resta-t-^il roide et compassé , malgré les comiques efforts d'un petit maître de danse, ordonnateur des quadrilles, qui s'épuisait vainement pour donner de l'entrain à ses nombreuses écolières. Â minuit les violons se turent , chacun se relira , et je rentrai chez moi , me disant que les dames de Genève ne brillaient pas, il est vrai, par la beauté, ni par les arts d'agrément, mais qu'elles avaient, ce qui vaut mieux sans doute, les qualités du cœur et les douces vertus dont l'heureuse influence fait le bonheur de chaque jour et de toute la vie.

Tel n'était pas l'avis du petit maître de danse que je rencontrai le lendemain au café Pappon.

— Àh ! monsieur, s'écria-t-il en m*abordant , comme si nous eussions été de yieilles connaissances , que vous avez dû souffrir hier à la Redoute, vous dont un seul pas pourrait suffire pour faire reconnaître la belle école des Vestrîs et des Baupré, mes anciens compagnons à rOpéra ! Figùi'ez-vous donc, monsieur, quelles sont les tribulations d'un artiste dans un pays comme celui-ci et avec de semblables élèves! Que de fatigues inutiles ! Depuis trente ans que j'y végète , je serais mort cent fois d*ennui et de découragement, si je n'avais eu, de temps à autre, le bonheur de danser avec quelques^ unes de vos belles compatriotes, et surtout avec une femme dont le souvenir vivra toujours dans ma mémoire... une femme qui réunissait en elle la grâce , la légèreté, la souplesse et Taplomb... enfin la Terpsicfaore des salons du bon ton , avec madame Récamier , monsieur!...

En prononçant ce nom , le petit h<Mnme se grandissait d'un pied.

— Vous la connaissez , sans doute , cette femme admirable ? ajouta-t-il d'un air triomphant.

-- Qui n'a pas entendu parler de la belle madame Récamier, lui répondis-je , qui n'a pas admiré ses portraits si séduisants ?

— Eh bien , monsieur , j'ai eu l'honneur de danser la gavotte avec elle. . . C'était là qu'il fallait la voir ! ... et qui plus est, monsieur, c'est que cette gavotte fut dansée à Goppet, sous les yeux de madame de Staël

dont j'avais le bonheur d'être le voisin... Elle y était alors, cette délicieose madame Récamier, belle et blanche comme un ange des cieux , car elle s'est , ditoVj vonée au blanc, Taimable femme...

Un jour donc qne j'avais Tinsigne honneur de me trouver au ch&teau de Goppet , madame de Staël , qui se mourait d'envie de voir danser cette gavotte dans laquelle madame Récamier était ravissante , me pria. . . quel excès de bonté I... me pria, moi Morand, de lui servir de cavalier. . . Ah ! monsieur, quelle adorable créature ! quel abandon , que de laisser aller, que de décence dans chacun de ses mouvements et dans ses pas si gracieux ! . . . C'était à en perdre la tête ! Aussi me surpassai-je ; Yestris lui-même n'aurait pas mieux dansé qne je ne le fis!... Madame de Staël ravie embrassa , dans son transport , sa charmante amie , et s'écria : Bravo , Morand 1

Un bravo de madame de Staël , monsieur ! . . . cela valait pour moi une salve d'applaudissements de toute la salle de l'Opéra... Ah ! ce fut un beau jour , le plus beau de ma vie peut-être!... un véritable antidote contre les fastidieuses et ingrates leçons que je suis condamné à donner dans ce pays, où les jointures des hommes et des femmes ne semblent pas faites pour plier. Je m'en plaignais souvent à madame de Staël en me promenant avec elle dans son parc de Coppet. Vous viendrez m'y voir, monsieur ; je vous ferai visiter le château , où j'ai mes entrées ; vous verrez le salon dans

lequel j'ai dansé la gavotte avec rincomparable madame Récamier ; puis , je vous conduirai dans cet endroit du parc où le célèbre auteur de Corinne me disait : Âmi Morand , c'est par le goût des arts qu'on perfectionne la civilisation : ne perdez donc pas courage I donnez aux Genevoises la grâce du corps ; je me charge , moi, de l'imagination. . . C'est une rude tâche ; mais la danse et la poésie réunies ont quelquefois accompli de plus grands miracles.

Je l'entends encore, cette admirable femme, qui eût réuni toutes les perfections , si elle avait su danser comme madame Récamier ; mais elle laissait à désirer pour les formes... N'importe... c'était un incomparable génie ! Quand vous viendrez à Coppet, nous en parlerons , mon cher monsieur, nous en parlerons , et si vous voulez , même , nous danserons ensemble , cela me rafraîchira les pas.

Ces derniers mots étaient à peine prononcés , qu'il était déjà loin , courant et sautillant comme un zéphyr de l'Opéra , tant le souvenir de sa fameuse gavotte l'avait électrisé.

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