‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 26 sur 42 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LETTRE ▲ M. G., PROFESSEUR

La réforme et le catholicisme. — BuoDaroUi.— Une fièvre ardente.

Crenève, 25 janvier 1821.

Ëa Yoyant Testime et Tadmiration toujours croissantes que je vous exprime sur riustruction, les bonnes mœurs , la philanthropie et Tesprit de patriotisme des Genevois , vous craignez , mon cher maître , que je n'en attribue exclusivement la cause à la religion réformée, et que je me laisse enfin séduire par les arguments captieux de quelque habile pasteur protestant; pour prévenir une si grande erreur , vous me priez instamment d'éviter toute dissertation théologique qui ne saurait être qu'intempestive , en raison de mon peu

de savoir en matières religieuses , et vous me recommandez surtout de me défier de la facilité de mon caractère à adopter les opinions de ceux que je préfère et que je crois devoir admirer.

Rassurez-vous, ami bien cher... quel que soit Tentbousiasme que j'éprouve pour tout ce qui me paraît bon et vertueux , il ne saurait pourtant me faire oublier qu'on ne change pas de religion comme on change de modes, et je ne suis pas homme , pour parler comme notre Montaigne , à troquer mon vin vieux pour du vin nouveau, sans Tavoir préalablement goûté et regoûté.

J'avoue que le protestantisme a des attraits pour moi, parce qu'il n'admet d'autre autorité que celle de la raison , tandis que l'Église catholique , en nous imposant ses dogmes et son culte , nous fait courber la tête, fermer les yeux, et nous dit : Croyez... Je ne nierai pas non plus que j'ai du penchant pour la religion réformée , parce qu'elle semble s'allier mieux avec les libertés et le bonheur des peuples ; témoin ceux qui l'ont embrassée, et dont les institutions et les mœurs sont généralement bien autrement libérales, bien autrement pures que celles des nations catholiques ; mais il ne s'ensuit pas de là que cette préférence, qui est loin d'être encore une conviction raisonnée, me fasse reconnaître et accepter la foi protestante comme seule vraie et seule soutenable , par le fait qu'il en est résulté au seizième siècle des redressements d'abus et

une sorte de régénération sociale. Non , il n'en est pas ainsi , et quelque peu versé que Ton soit dans Thistoire moderne , quelque superficiellement qu'on ait examiné les questions religieuses qui s'y rattachent , il est facile de se convaincre que les développements intellectuels et les améliorations morales ont eu d'autres causes que les modifications introduites par les réformateurs du catholicisme.

Si l'esprit d'examen qui fut la conséquence des protestations de Luther contre le scandale des indulgences et les excès du clergé ne s'était pas étendu du spirituel au temporel , si les partisans de cette réforme n'a vaient pas attaqué les droits divins des rois et le pouvoir des princes après avoir contesté et rejeté l'infaillibilité du pape et la suprématie de l'Église , il est bien certain que l'influence du protestantisme n'aurait été que de courte durée ; mais la double lutte que les adhérents de la religion nouvelle eurent si longtemps à soutenir contre les puissants de la terre et la cour de Rome, ^ en les tenant continuellement en haleine , les força , pour leur salut , à travailler incessamment à la circoncision du cœur comme à l'émancipation des esprits.

Que serait, en effet, devenue la république de Genève si la réforme s'y fût établie sans de rudes combats , et si elle n'avait pas eu à conquérir et à défendre son indépendance , d'abord contre les évéques, puis contre les ducs de Savoie? N'est-il pas probable que les mœurs au lieu de s'amender , auraient continué à être

aussi relâchées que par le passé , et que Tignorance , cette plaie des peuples engourdis dans le repos et la sécurité, aurait régné longtemps encore parmi les fils de Calvin? Mais il leur fallait être sans cesse sur la brèche , soit pour faire triompher leur profession de foi dans les arènes théologiques , soit pour repousser les agressions réitérées de leurs anciens maîtres ; de là , leurs profondes études, de là , les vertus civiques et les constants sacrifices pour sauver leur chère patrie , de là enfin , la supériorité de lumières et Tinfluence universelle qui ont mérité à Genève , si peu importante par sa population , le titre de métropole du protestantisme.

Ces observations, bien imparfaites sans doute , pourront vous prouver cependant , mon cher maître , que je sais faire la part des circonstances quand il s'agit d'apprécier le bien moral résultant de la réforme : si nous ajoutons à ces considérations celles bien plus significatives encore des changements successifs adoptés dans les articles dé foi du calvinisme depuis sa fondation , nous pourrons en conclure ensemble qu'on peut et doit douter de l'immuable vérité d'une croyance soumise dès son origine à tant de variations, et grandie, propagée , sous des auspices et par des moyens purement humains.

N'êtes-vous pas alors complètement rassuré sur les dangers que mon catholicisme pourrait courir à Genève, et dois-je vous dire encore qu'il suffirait , pour me tenir en garde contre le protestantisme , de songer,

un instant, aux dissidences religieuses existant aujourd'hui même parmi les pasteurs calvinistes ; dissidences telles, que les uns maintiennent jet les autres rejettent la divinité de Jésus-Christ, abandonnant ainsi la révélation pour tomber dans le simple déisme. Maintenant , mon digne ami , je suis bien sûr que vous m'entendrez à l'avenir louer avec effusion les vertus vraiment chrétiennes des dames genevoises, sans appréhender de ma part l'apparence d'une abjuration. Du reste , il faut le dire , l'esprit du dix-huitième siècle , en passant sur Genève , a semé parmi hè hommes le doute et l'incrédulité... On va encore au temple, on y écoute même avec recueillement les paroles de l'Évangile , mais la foi reste tiède , et ceux qui en sont animés se livrent trop au mysticisme et aux arguties de la controverse, pour convertir les cœurs — et le mien est du nombre — dont la religion et le culte consistent dans les bonnes œuvres.

FRAGMENTS DE JOURNAL

20 février.

Ce matin , à l'occasion du congrès de Laybach et des affaires de Naples qui préoccupent tant les esprits , Buonarotti, qui sait tout, m'a donné à entendre qu'un

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