TOME I
Aussi , n'est-ce qu'avec ua profond sentiment de reconnaissance pour leur infatigable réformateur , que les habitants de Genève doivent entrer dans le temple de Saint-Pierre, consacré par Calvin lui-même aux deux plus vitales et plus imposantes solennités d'un État démocratique, la sanction des lois par tous les citoyens réunis, et la distribution annuelle des prix aux jeunes gens de tous les collèges.
— Oui , dis-je à Giacomo , c'est dans cette pieuse enceinte où la majesté du culte s'associait , en certains jours, à l'exercice du pouvoir souverain, que se tenaient ces assemblées générales , causes ou sujets de tant de troubles et de révolutions. Que d'intrigues, en effet, que de moyens violents et arbitraires l'aristoeratié genevoise n'a-t-elle pas mis en œuvre, tantôt pour éviter , tantôt pour annuler entièrement ces réunions nationales qui mettaient le seul obstacle à son oumipotence ; et que d'efforts aussi, que de persévérance de la part de la bourgeoisie pour conserver et accroître cet inaliénable droit, duquel dépendaient non-seulement les libertés , mais l'existence de leur chère patrie !
Combien de débats orageux , de scènes sanglantet» ont eu lieu entre ces murs , où quelques centaines d'hommes passionnés se battaient entre eux avec autant d'acharnement que s'il se fût agi de l'empire du monde ! Mais combien il y eut aussi de traits de patriotisme, de sublimes dévouements!... Je n'en veux citer pour exemple que celui du vertueux citoyen
Pierre FaHo, auquel il n'a manqué, pour occuper l*une des premières places parmi les martyrs de la liberté , qu'un plus vaste théâtre et un historien tel que Tite-Live.
Ce Pierre Faiio , mon cher maître , appartenait à Tune des familles patriciennes dont les membres occupaient exclusivement, en 1707 , les principales charges de rÉtat. Trop juste et trop éclairé pour s'associer aux vues ambitieuses et aux répressions de la caste privilégiée , il se voua tout entier à la carrière périlleuse d'organe des griefs du peuple contre l'aristo* cratie. D'un caractère ferme, d'une modération à toute épreuve , il consacra ses profondes lumières de jurisconsulte et sa grande expérience des affaires publiques à asseoir sur des bases plus larges et plus sûres la constitution de son pays.
Placé plus d'une fois , par les circonstances et par la supériorité de son esprit , à la tète des mouvements populaires , il n'eût eu qu'à vouloir pour s'emparer du pouvoir suprême ; mais il sut résister dans le temple même de Saint-Pierre à cette dangereuse épreuve , et n'employa son irrésistible ascendant qu'à calmer l'indignation de ses concitoyens irrités contre la tyrannie des nobles, tandis qu'il obtenait de ceux-ci quelques concessions en faveur des libertés publiques.
Pierre Fatio était l'idole de son parti ; mais que pouvait l'amour d'une population mal unie contre la haine toujours croissante , toujours active, d'une com-
pacte aristocratie , qai , semblable à toutes les aristocraties passées , présentes et futures , eut recours aux secours des étrangers, plutôt que de céder aux justes réclamations de ses concitoyens. Arrêté , conduit en prison par les troupes bernoises , l'infortuné Fatio fut condamné à mort par le sénat où siégeait son propre ftrère... En vain s'efforça-t-on d'obtenir de lui de honteuses rétractations , il resta calme et inflexible à la lecture de la sentence , comme au moment de Fexécution , prenant Dieu à témoin qu'il n -avait jamais failli k ses devoirs de chrétien et de citoyen.
N'y a-t-il pas là , mon cher maître , un beau sujet de drame , et n'avions-nous pas raison , Giacomo et moi , de nous écrier , en jetant une dernière fois les yeux sur les voûtes de saintrPierre : Honneur au grand citoyen qui, confiant dans l'avenir de sa patrie, se dévoua à la cause de la liberté , sachant bien qu'en religion , comme en politique , les premiers apôtres n'obtiennent presque jamais que la palme du martyre.
Le cœur encore tout rempli de l'enthousiasme patriotique que le souvenir de cet homme généreux nous avait inspiré , nous primes la route de la campagne de M. de Sismondi , que nous voulions visiter ainsi qu'une famille intéressante demeurant à côté de lui ; mais nous avions à peine fait quelques pas que Giacomo se rappela qu'un de ses compatriotes, exilé comme lui , devait l'attendre au cabinet de lecture ; je repris donc seul la route du village de Chênes et
j'arrivai bientôt à la petite maison de M. le baron de V*^*'' , Piémontais d'origine , ancien officier supérieur dans les grenadiers de la garde impériale; quoique jeune encore il a pris sa retraite , parce qu'il n'a pas voulu changer son drapeau. Sa femme , née d'une famille noble de la Prusse , l'épousa malgré les siens lors du séjour des armées françaises en Allemagne , et lui a donné quatre enfants , dont l'ainé n'a que neuf ans ; les marmots arrivant , et la pension restant la même, il eût fallu, pour les élever, imposer à la famille entière de grandes privations. . . mais les femmes , qui grandissent au temps des épreuves , à peu près dans la même proportion que les hommes se rapetissent , ne sont-elles pas toujours prêtes à trouver dans leur cœur maternel des ressources inattendues?... Madame de \****\ cette fille de noble maison, élevée dans les préjugés de haute caste, habituée au luxe et aux grandeurs , n'hésita pas pourtant à donner des leçons d'allemand aux Genevois et aux étrangers , pour améliorer le sort de son mari et de ses enfimts.
Tous les jours , hiver comme été , par la pluie ou par le soleil , dès sept heures du matin elle se rend à la ville dans le plus modeste des chars k bancs : là, «ans se reposer un seul instant , elle passe d'un écolier à un autre, et «'en revient, le soir, harassée de fatigue, mais contente, mais heureuse, auprès de ceux dont les tendres caresses l'attendent au retour.
ÎO.
Que de fois je Tai vue passer dans son chétif équipage, tout exposée à la bise et au froid , et que de fois ausn, en la voyant si dévouée , ne me suis^je pas incliné devant elle , bien plus profondément , bien plus re»pectueusement que je ne l'eusse jamais fait quand elle était assise dans la brillante voiture de son père !
Aujourd'hui dimanche, toute la famille était réunie ; et elle aussi , la pauvre mère , jouissait avec délices de ce jour de repos, pour embrasser, caressa, instruire encore ses enfants chéris , dont il lui faut vivre séparée le reste de la semaine. Oh ! qu'elle est grande à mes yeux cette femme si dévouée , si courageuse ! et queUe douce joie n'éprouvais-je pas en la voyant ainsi jouir , au milieu des siens, d'un bien être qui est son ouvrage ! . . Comment ne pas apprendre auprès d'elle que le bonheur en ce monde dépend bien plus encore d'une inébranlable volonté d'accomplir nos devoirs , en prenant la source de cette volonté dans les affections du cœur et dans notre confiance en Dieu , que des circonstances extérieures et de la fortune !... Je me sentais si heureux au milieu de ces excellents amis , que j'eus grande peine à les quitter pour me rendre chez M. de Sismondi , dont le jardin n'est séparé du leur que par une simple haie.
— Puisse la Providence vous conserver votre mère, dis-je aux petits enfants , en les embrassant pour la dernière lois. . . Priez bien le bon Dieu pour elle ! . . .
— Oh ! oui ! me répondit l'atnée , avec la candeur
et la beauté d'un ange... Et , la voyant lever les yeux au ciel en prononçant ces mots , je sentis les miens se remplir de douces larmes !
M. de Sismondi , dont Taccueil fut encore plus affectueux que la première fois , voulut me présenter à sa femme, sœur du fameux Makintosch , qui , de concert avec Wilberforce, a travaillé vingt-ans, dans le parlement anglais , à Taffranchissement des esclaves. D'un esprit élev.é , d'un cœur aussi bon , aussi doux que sa gracieuse figure , elle entoure de soins continuels Técrivain laborieux dont elle est digne en tous points de porter le nom. Plus affable , plus riante que ne le sont ordinairement les Anglaises, elle sait , par ses aimables prévenances, faire naître autour d'elle cette sympathique harmonie qui fait le bonheur de la vie domestique et le charme des réunions intimes.
Soit que sa présence inspirât M. de Sismondi , soit qu'elle sût à propos le mettre sur des arguments de prédilection, il répandit dans la conversation les richesses de sa science avec une telle éloquence , que je récoutâis en silence , surpris, émerveillé que tant de connaissances diverses pussent se caser sans confusion dans une seule tête. Ah! s'il ne fallait que pâlir sur mes livres et le jour et la nuit pour parvenir à cette supériorité d'intelligence et de savoir, me disais-je après l'avoir quitté , avec quelle joie n'y sacrifierais-je pas les plus belles années de mon existence... Et l'âme tout envahie de cette généreuse émulation qui , ne s'aveu-
glant pas sur les diffiealtés d'une grande entreprise , vous laisse cependant entrevoir la possibilité de les surmonter un jour à force de vouloir et de persévérance , je regagnai Genève où Giacomo devait m'attendre pour aller ensemble faire une promenade en bateau sur le lac.
Je le trouvaibientôt souslesarbresde Saint-Antoine : son compatriote , jeune homme d'une figure pâle et mélancolique , était près de lui : c'est le pauvre Andréa dont nous parlions hier , me dit Giacomo , en me le présentant ; lui aussi , il a laissé dans notre chère patrie une famille bien-aimée dont il était le seul soutien ! lui aussi a été comme moi , et plus que moi , victime des bouleversements politiques de lltalie , car il a bien souffert depuis son exil !... et , sans l'appui de notre généreux Sismondi , mon pauvre ami n'existerait peutêtre plus!
— Ah ! conte-moi , m'écriai-je , conte-moi ce nouveau trait de bonté de l'homme éminent auprès duquel je viens de passer de si profitables instants , et dont le cœur , je le vois , est encore plus grand que Tintelligence.
— Mon cher Andréa fut toujours faible de corps , reprit le bon Giacomo , en me montrant son ami qui nous précédait de quelques pas ; mais quoiqu'il fût souffrant , au moment de \sl révolution , il n'hésita pas cependant à quitter sa profession d'avocat, pour se ranger sous les drapeaux des amis de la liberté !... La
tâche était malheureusemeDt au-dessus de ses forces, et lorsque nos désastres survinrent , le mal avait fait de tds progrès , que ce ne fut qu'à grande peine qu*il se traîna jusqu'à la frontière suisse où il arriva presque mourant. Le peu de ressources qui lui restait encore fut bientôt épuisé. . . Alors notre Andréa , dont le cœur est trop ûer pour se plaindre jamais , se retira dans le village de Carouges où il ne vécut , pendant des semaines, que de lait et de pain , attendant avec résignation que Dieu mit fin à ses peines.
Nul ne sachant le lieu de sa retraite , ce fut par une permission de la Providence que Tun de nos réfugiés le rencontra un soir sur les bords de Larve , aussi faible , aussi défait , qu'un homme qui n'a plus que quelques heures à vivre. Il ne tarda pas à savoir quelle était sa détresse, non par lui, qui n'aurait pu se résoudre à proférer une plainte , mais par les pauvres gens chez lesquels il logeait ; il sut aussi que les privations qu'il s'imposait étaient la principale cause de son dépérissement ; et sa première pensée , son plus vif désir fut d'y apporter un soulagement immédiat . . . Mais comment y parvenir , puisque lui-même était pauvre , et Andréa trop généreux et trop fier pour accepter quelque chose de ses compagnons d'infortune ? Il désespérait déjà d'arriver à son but , lorsque l'heureuse idée lui vint au cœur de s'adresser à la providence des Italiens , à notre Sismondi!...
Son espoir ne fut pas trompé : le lendemain même ,
Sitmondi part de grand matin de sa eampagne, arrive à Carouges , frappe à la porte du pauvre Andréa, . i . se nomme , lui adresse de ces mots qo*une âme comme la sienne sait seule trouver et faire entendre, le touche, Tattendrit, Tencourage... et quand le cceur de Tinfortuné , profondément ému , se fut épanché dans le sien , quand il eut acquis, par ses irrésistibles paroles, les droits d'une ancienne amitié, il déposa sur son lit , quoi qu'il pût dire , tout l'argent qui remplissait ses poches. . . — Prenez , prenez, lui disaitr-il, ne me refasez pas cette faveur... Vous me rendrez un jour ce que je suis assez heureux pour vous prêter aujourd'hui. . .
Andréa voulait résister encore , le remercier... Sismondi était déjà loin!
— £h bien, qu'en dites-vous? s^écria Giacomo; l'âme n'exulte-t-elle pas au récit de telles actions !
— Et la confiance en Dieu , la foi dans l'avenir , ne auccèdent-elles pas au doute et au découragement? ajouta son mélancolique ami qui venait de se rapprocher de nous. . . Puis, en soupirant profondément, il prononça pieusement le nom de sa mère et celui de Sismondi.
Après un frugal dîner , pendant lequel nous ne cessâmes de nous entretenir des rares qualités de celui que nous admirions , nous montâmes tous trois dans une barque aussi légère que facile à gouverner. La soirée était calme et chaude ; pas un souffle de vent, pas une vague , pas une ride sur la surface transparente de ce beau lac, où se reflétaient, comme dans un céleste
miroir, les coUines parsemées d'habitations et les nuages du ciel : quelquefois seulement, un bateau chargé de promeneurs venait , en animant la scène , déranger le poli des ondes , tandis que des groupes de jeunes filles blanches vêtues, formaient dans le lointain sur les rives comme une guirlande de fleurs animées.
Ce tableau ravissant , qui me plongeait dans une douce extase , n'inspirait , hélas ! que des regrets à mes jeunes compagnons... Leurs re^^s erraient tristement sur les suaves beautés de la nature ; puis Giacomo dit à son ami : Davè il nostro lago Maggiore ? c Où est notre lac Majeur? >
— Et celui de Côme ! reprit Andréa. . . Et il se mit à réciter d'une voix douce et accentuée , ces vers de Parini :
lo, de* miei colli ameni Nel bel clima innocente Passerè i é\ sereni, Tra la beata gente Che dl fatiche onesta Èyegelae robusta *.
Giacomo lui répondit par cette Canzone de Pétrarque :
Ualia mia ! benchè *1 parlar sia indarno Aile piaghe morlali.
* « Jouissant du doux climat de nos belles collines, je