S. CI. et Am
prenions nos repas, les chasseurs et moi. Le repas fut gai; M. M... nous chanta plusieurs chansons dont l'une était en l'honneur du général Moreau. M. M... et ce général étaient tous deux nés dans la même ville, à Morlaix ; et mon convive l'avait connu particulièrement, avant la Révolution, lorsqu'il travaillait avec lui chez M. Frenières, procureur à Rennes. Je me rappelle un couplet de la chanson faite en l'honneur du vainqueur de Hohenlinden. Voici ce couplet :
Gloire au guerrier magnanime, Au conquérant de la paix 1 Moreau, ton talent sublime A fait l'honneur des Français.
Eh bien, sous l'ancien régime, Moreau, ce grand général, Aurait été caporal.
Ce couplet, comme on le voit, fait allusion à la naissance roturière de Moreau. En effet, malgré l'exemple du général Chabert et de quelques autres, il faut avouer que, sans la Révolution de 89, Moreau n'eût peut-être jamais été appelé à déployer ses grands talents. Pourquoi, hélas ! a-t-il plus tard répandu son encrier sur la plus belle page de son histoire !
Le i er janvier 1805, je reçus l'ordre de rejoindre avec mon détachement le régiment à Saint-Brieuc. A mon arrivée, après avoir rendu compte au maréchal des logis chef de ma gestion à Guingamp, je m'empressai d'aller trouver mon ami Henry, le brigadier de la compagnie d'élite, et de l'emmener dîner avec moi à l'hôtel de l'Écu.
« Vois-tu, Parquin, me dit-il, en me désignant du doigt une maison à un peu de distance ; vois-tu cette
maison? C'est un cabaret qui est défendu à la garnison.
— Et pourquoi cela ?
— C'est que la maîtresse du cabaret est la femme du bourreau.
— Eh bien ! lui dis-je tout en marchant, pour harmoniser son état et l'état de son mari, l'aubergiste aurait dû prendre pour enseigne de son cabaret : « A la femme sans tête. »
Nous fûmes bientôt à l'hôtel de l'Écu et nous nous mîmes à table.
J'avais à m'informer de ce qui s'était passé au régiment, dont nous avions été séparés pendant huit mois :
« Voici d'abord, me dit Henry, un désagrément qui est arrivé à ton serviteur, il y a six mois. Les habitants de la campagne ayant fait cadeau d'un jeune loup au commandant Watrin, il se plaisait à se faire accompagner dans les rues par cet animal, que Ton disait parfaitement privé. Un jour que je revenais de chez le boucher, avec un chasseur qui portait la viande de l'escouade, je trouvai au quartier le commandant Watrin, qui s'y promenait. Aussitôt le loup, son compagnon ordinaire, attiré probablement par l'odeur de la viande fraîche, se jeta à belles dents sur cette viande, et à la manière dont il y allait, on pouvait juger qu'il la trouvait fort à son goût.
« Le chasseur, qui portait la viande sur son dos, effrayé de sentir derrière lui un tel glouton, la laissa tomber, malgré mes cris : « Il est privé ! il est privé ! » Le loup n'en continua son opération qu'avec plus d'ardeur. Ce que voyant, je me précipitai sur lui pour lui faire lâcher prise. L'animal se retourna furieux, en ouvrant sur moi une gueule énorme. Je ne balançai
pas un instant à dégainer et je lui coupai le jarret d'un bon coup de sabre, au grand déplaisir du commandant, qui m'a pris en grippe depuis ce temps-là. »
Le i er février, le régiment partit de Saint-Brieuc pour se rendre à Pontivy , appelé Napoléonville à cette époque. Il y resta deux mois. Pendant ce temps mon capitaine me fit travailler chez le quartier-maître. J'avais une belle écriture et je n'étais pas fâché d'apprendre la comptabilité. Le 5 avril, départ de Napoléonville pour se rendre à Versailles, où le régiment arriva le I er mai. Mon père vint m'y voir le jour même de notre arrivée, et le capitaine Lavigne nous invita tous deux à dîner à la table des officiers.
Je me rappelle que, le dimanche suivant, trois brigadiers de mes amis et moi, ayant obtenu la permission des appels jusqu'au lendemain matin, nous résolûmes d'aller au spectacle à Paris.
On donnait, ce jour-là, une pièce dans laquelle jouait le célèbre Talma. A cette époque, ni gondoles (voitures publiques à plusieurs places), ni chemins de fer, n'existaient pour conduire les voyageurs à Paris. Les seules voitures que Ton trouvât, sur cette route, étaient des « coucous », qui déposaient les voyageurs place de la Révolution, aujourd'hui place de la Concorde. Nous prîmes donc à nous quatre une de ces voitures à deux chevaux. Pour ne pas prendre d'autres voyageurs, car nous voulions arriver à Paris à heure fixe, il fallut prendre la voiture à nous seuls et payer les places double.
Nous stimulions notre cocher qui allait fort douce* ment ; mais nos paroles n'ayant aucune influence sur lui, un de nous s'avisa de lui proposer quatre sols par voiture de maître, en marche, que la sienne dépasserait
sur la route ; et il y en avait beaucoup ce jour-là, puisque c'était le dimanche.
Le conducteur accepta le marché et mit ses chevaux au grand galop. Un de nous prit un crayon pour marquer chaque voiture que nous dépassions. Cette manière nouvelle de faire avancer les coucous nous amusa beaucoup tout le long de la route. Mais, arrivés à la place de la Révolution, il se trouva que le coucou avait dépassé quarante-quatre voitures de maître ; ce fut donc 8 fr. 80 centimes à ajouter aux 10 francs pour les places, et nous eûmes ainsi à lui payer 18 fr. 80 centimes. Or, nous n'avions pas compté sur cet incident, et, nos poches vidées, après avoir payé le cocher, il ne nous restait pas assez d'argent pour payer la voiture de retour. Il fallut abandonner nos magnifiques projets de spectacle et aller passer la soirée au café des Aveugles, au Palais-Royal.
Là, nous vîmes un homme habillé en sauvage, qui frappait la grosse caisse, au milieu d'une grosse musique, et y attirait beaucoup de monde. Ce sauvage, sa musique et quelques bouteilles de bière remplacèrent pour nous Talma et M 110 Raucourt.
Notre régiment resta cinq mois à Versailles, et le 5 octobre 1805, nous reçûmes l'ordre de nous rendre à Paris. Le 20° chasseurs fut caserne dans le quartier Bellechasse, faubourg Saint-Germain.
Dès le dimanche suivant, le régiment monta à cheval pour être passé en revue par le prince Louis, frère de l'Empereur. La garnison de Paris ne se composait que d'un régiment d'infanterie dont l'uniforme était vert, et qu'on appelait gardes de Paris ; puis d'un autre régiment habillé en rouge, qui avait la même désignation que le précédent, plus l'épithète
« d'écrevisses », que le gamin de Paris lui avait donné.
La compagnie des Mamelouks fut une nouveauté pour nous. Je ne me doutais guère alors de l'avoir plus tard sous mes ordres, ainsi qu'une compagnie de Jeune Garde que j'eus à commander pendant toute la campagne de France. Les Mamelouks, lors du défilé, partaient au grand galop, sans conserver aucun alignement. Ils arrêtaient leurs chevaux tout court sur place : on eût dit absolument une volée de pigeons, quittant la terre pour changer de champ. Plus tard, ils exécutèrent cette manœuvre comme la cavalerie de toutes les armes.
L'Empereur était à ce moment à l'armée et remportait sur les Russes et les Autrichiens la célèbre victoire d'Austerlitz. Cette époque, si glorieuse à l'extérieur, fut un temps de tranquillité parfaite à l'intérieur, puisqu'il n'y avait que 3.000 hommes à Paris, et fort peu dans les départements.
Pendant le temps que le régiment passa à Paris, je visitais souvent le toit paternel. Mes parents avaient pensé que les premières années suffiraient pour me dégoûter de l'état militaire, que j'avais embrassé malgré eux, car ils désiraient me voir les remplacer dans leur commerce. Mon père vit ma vocation décidée, il ne chagrina plus mes penchants, je dois lui rendre cette justice; et ma mère, malgré son chagrin, me continua la bonté qu'elle m'avait toujours témoignée.
Notre régiment dut quitter non seulement Paris, mais encore la France, avec l'ordre de nous rendre en Hollande. Le I er décembre 1805, nous arrivions à Nimègue. De là, nous nous rendîmes à Dewenter, puis à Arnheim, où nous apprîmes, non pas à nos dépens,
mais à notre profit, que les corps d'armée séjournant dans ce pays touchaient double solde à cause de la cherté des vivres. De là, le 20° alla à Amersfort, une des plus jolies petites villes que j'ai vues en Hollande. D'Amersfort, le régiment se rendit à Bréda, où je devais faire mes secondes armes en amour.
Je remplissais les fonctions de fourrier. Le régiment était logé chez les bourgeois, pendant le temps nécessaire à la réfection du quartier, qui était en mauvais état. Après avoir logé toute ma compagnie en ville, je m'acheminai avec mon chasseur à mon logement, mon billet à la main. Je cherchais de l'œil, dans la rue portée sur le billet, une maison d'une apparence un peu convenable, car le fourrier a toujours l'avantage d'avoir un billet d'officier pour lui, c'est l'usage.
Mais j'étais logé dans un quartier populeux de la ville, le quartier des ouvriers, et je me trouvai chez un teinturier, un brave homme sans doute, mais dont l'appartement était rempli d'étoffes, de teintures, de meubles, et d'une demi-douzaine d'enfants qui devaient s'amuser beaucoup, car ils riaient et pleuraient tout ensemble. Ce brave homme nous dit qu'il n'avait qu'un cabinet à nous offrir, et il était voisin de la pièce où se faisait le bruit infernal de sa nombreuse famille. « Pour les vivres, me dit-il, vous n'avez pas à vous en occuper, car je vous .invite à partager mes repas. »
Tout en étant touché de sa politesse, j'allai chercher un autre logement à la municipalité. Elle était fermée et il aurait fallu attendre jusqu'au lendemain pour avoir un autre billet. J'avais remarqué, le matin, dans le bureau de la mairie, une dame d'une trentaine d'années, qui parlait parfaitement le français et
paraissait donner des ordres aux employés et servir d'interprète. Je demandai son nom et me fis indiquer sa maison.
Mademoiselle Wan... V... s demeurait sur la place de Bréda et cumulait les fonctions d'employée à la mairie et de marchande de nouveautés. J'entrai chez elle. Après avoir traversé le magasin, je la trouvai, au rez-de-chaussée, à dîner avec deux autres demoiselles. J'ai su depuis que c'étaient ses deux sœurs.
« Mademoiselle, lui dis-je, je vous demande bien pardon de vous déranger.
— De quoi s'agit-il, monsieur? Prenez la peine de vous asseoir.
— Mademoiselle, je n'ai qu'un mot à vous dire, permettez que je vous parle debout ; c'est mon usage, quand j'adresse la parole aux personnes de votre sexe. »
Puis, je me mis à lui raconter qu'après avoir logé toute la compagnie, je m'étais rendu à mon logement, et que je venais la prier de me le changer, car je n'avais trouvé pour meubles que six enfants, qui faisaient un tapage infernal.
« Le brave homme, chez qui je suis logé, ajoutai-je en lui présentant mon billet, m'a offert, il est vrai, sa table ; il est très hospitalier, je dois lui rendre cette justice. Mais je préfère à toutes les tables une chambre propre et tranquille.
— Monsieur, me dit-elle, c'est une faute que je vais réparer. »
Et elle se mit à retourner un paquet de billets de logement.
« C'est un billet pour deux personnes ?
— Mademoiselle, si vous ne pouvez disposer de
logement que pour une personne, comme dans peu de jours nous rentrons au quartier, je laisserai mon chasseur chez le teinturier.
— Eh bien ! monsieur le brigadier, puisque vous me dites être tranquille, je vous offre une chambre dans ma maison. Votre quartier-maître est venu, à son arrivée, ce matin, retenir tout le premier étage, au prix de 45 francs par mois, pour M. Margueron, votre capitaine d'habillement, qui n'arrive que dans quinze jours. Je puis donc vous offrir l'hospitalité jusqu'à son arrivée. »
Je remerciai sincèrement M lle Wan V... s et
lui demandai la permission d'aller prévenir mon chasseur de ce qui se passait, afin qu'il eût à m'apporter mes effets.
Quand je rentrai, après une heure d'absence, M Ue W....S vint elle-même m'installer dans la chambre retenue pour le capitaine d'habillement. Je laisse à penser si j'y fus confortablement. On avait eu l'attention d'y faire monter pain, beurre, fromage et pipes, première attention de tout Hollandais. M ile W... s eut la bonté de m'inviter à souper pour six heures.
Ce fut pendant le repas que j'appris que le personnel de la maison se composait de trois sœurs: l'aînée, M 110 W....S, qui conduisait la maison ; M lle Henriette, ayant une vingtaine d'années, et une petite fille charmante de douze ans. Elles avaient un frère absent, qui suivait la carrière des armes et servait en qualité de cadet dans un régiment d'artillerie, à La Haye. Il y avait un domestique qui faisait la cuisine et les chambres. Le magasin était très beau et contenait tous les objets de modes et toilettes pour hommes, pour femmes et enfants.