S. Gl. et Ara
Le secrétaire du gros major, le maréchal des logis Boissard, étant tombé malade, M. Castex me prit pour le remplacer pendant son absence, qui dura un mois. Durant ce temps, je n'étais pas obligé de répondre aux appels; je me tenais au bureau du major de neuf heures du matin à quatre heures du soir. Je n'avais qu'à prendre les noms des personnes qui venaient rendre visite, et à recevoir quelques lettres, auxquelles je répondais quand elles regardaient le service.
Mes soirées étaient libres et j'avais le temps de cultiver l'aimable connaissance de mon hôtesse. Cette dame, qui était on ne peut mieux pour moi, me garda chez elle jusqu'à l'arrivée du capitaine d'habillement. M lle W... était blonde et d'une fraîcheur admirable ; elle avait une belle. taille. Lorsqu'elle riait, ce qui arrivait souvent, elle montrait trente-deux dents blanches et parfaitement rangées. Elle avait trente ans ! N'est-ce pas à cet âge que les femmes sont les plus séduisantes pour les jeunes gens de vingt ans? Aussi ne regardai-je pas impunément une femme aussi attrayante...
Il survint alors un désagrément pour le corps.
Le colonel Marigny fut dénoncé par la majeure partie des officiers, et dut subir les arrêts forcés jusqu'à ce que son affaire fût éclaircie. C'était le général de division Michaux, qui avait donné cet ordre. Comme notre colonel était gardé par deux factionnaires du 65 e régiment, qui était commandé par le colonel Coutard, ami de M. Marigny, il fut facile de s'entendre, et, un certain jour, le colonel put sortir de son logement.
Le bruit courut à l'instant qu'il avait violé les arrêts et qu'il avait déserté. Nous étions, à Bréda, à
trois lieues des lignes prussiennes. Il n'en était rien : le colonel Marigny avait tout bonnement pris la poste pour se rendre à Paris, auprès de son puissant protecteur, le grand-duc de Berg, dont il avait été jadis l'aide de camp.
Je n'ai encore rien dit du colonel ; voici l'occasion d'en parler. C'était un joli homme, de trente à trente-six ans, portant parfaitement l'uniforme, peu entendu aux manœuvres, d'un naturel très doux. Il passait pour être très brave ; mais on le jugeait beaucoup plus capable de servir aux états-majors brillants du prince Murât ou du prince de Neufchâtel qu'à la tête d'un régiment.
Il excellait au tir au pistolet, il était grand joueur, et, quand la fortune lui souriait, le régiment était sûr, d'avoir une gratification, tantôt c'étaient des gants, tantôt des plumets. Il levait souvent les punitions, et se faisait aimer des sous-officiers et des soldats ; mais il avait contre lui le corps des officiers, qui l'avaient dénoncé pour avoir, disaient-ils, vendu des congés. Le major Castex tenait un juste milieu fort sage dans ce conflit; il n'était compromis en rien dans cette affaire, et pendant l'absence de six mois que fit le colonel, ce fut lui qui commanda le régiment.
Le maréchal des logis Boissard, étant rétabli, vint reprendre ses fonctions, et je dus rentrer à ma compagnie. Le major Castex me donna une preuve de sa satisfaction, en me nommant, le i or mai 1806, fourrier de la compagnie d'élite du régiment, place qui était vacante par suite de la promotion du fourrier Jouglas au grade de maréchal des logis dans la même compagnie. On doit comprendre si je fus heureux et flatté de cette nomination, moi jeune homme qui ne comp-
tait pas vingt ans. Comme fourrier de la compagnie d'élite, je me rapprochais de mon ami Henry, dont je devenais le supérieur ; mais il n'en fut jamais jaloux.
Vers le 10 août, nous dûmes partir pour La Haye, séjour du nouveau roi de Hollande, le prince Louis- Napoléon, frère de l'Empereur, qui nous avait passés en revue, huit mois auparavant, à Paris. Nous y arrivâmes au milieu de Tété, et nous fûmes installés au bivouac dans le beau bois voisin du palais. Sousofficiers et chasseurs étaient sous de belles tentes, et les officiers, excepté ceux qui étaient de service, furent logés en ville.
Le 15 août, jour delà fête de l'Empereur , le régiment fut passé en revue par le roi Louis.
Tous les chasseurs, d'un commun accord, de la gauche à la droite, s'ébranlèrent et vinrent former le cercle autour du Roi. Puis six cents voix crièrent à la fois :
« Vive l'Empereur ! Vive le roi Louis ! Vive notre colonel Marigny ! Nous demandons notre colonel Marigny ! Nous voulons qu'on nous le rende !
— Vous l'aurez, mes amis, » répondit le Roi.
Puis le régiment se mit dans son ordre naturel et défila au galop. Le lendemain, nous retournions à Bréda, où j'avais hâte d'arriver, car j'y avais laissé une personne bien chère.
Le 15 août, notre bivouac eut la visite de la reine Hortense, si célèbre déjà par sa beauté, ses grâces, ses talents, et surtout son excessive bonté. Elle était dans une calèche traînée par six chevaux. Deux dames étaient avec elle ; l'une avait près d'elle un enfant de l'âge de trois ans; c'était le prince que le croup devait enlever un peu plus tard, au désespoir de toute sa famille,
et surtout de l'Empereur. L'autre personne était plus jeune que la Reine, qui paraissait l'aimer beaucoup; elle la tutoyait. Depuis, je sus que c'était une amie d'enfance de Sa Majesté, une compagne delà pension de M me Campan : c'était M ile Cochelet, lectrice de la reine Hortense.
Le capitaine Lavigne, qui était de service, prévenu à temps, fit prendre les armes au régiment, et eut le bon goût de faire avancer la musique au centre de la ligne, au point où la calèche de la Reine s'était arrêtée. Notre musique, qui était fort bonne, se mit à exécuter l'air en vogue dans ce temps-là : Partantpour la Syrie , dont la musique, comme chacun sait, est l'œuvre de la reine Hortense. Elle parut fort touchée de cette délicate attention. Elle s'empressa de demander que toutes les punitions fussent levées. Le capitaine Lavigne lui dit qu'elles avaient été levées pour l'anniversaire de la fête de l'Empereur.
« Sachez-moi au moins gré de mon intention, » dit la Reine au capitaine Lavigne. Avant que la calèche partît, la jeune personne qui était en face de la reine fit signe à Javot, notre maître de musique, d'avancer. Elle lui remit de la part de Sa Majesté vingt napoléons pour la musique.
Eh bien, si j'eusse dit en ce moment à un de mes amis, à Henry par exemple: « Tu vois cette jeune personne, dans la calèche de la Reine, qui se penche pour donner une bourse au maître de musique : ce sera ma femme un jour, » il m'aurait traité de fou. Et cependant j'aurais dit vrai...
La calèche à six chevaux reconduisit la Reine à La Haye. Il y eut, ce jour-là, 15 août, festin et bal à la cour, et le capitaine Lavigne, qui fut relevé du service