‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 21 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

Je n'avais jamais voulu prendre ma part dans les offrandes généreuses de la colonie, mais je n'avais fait que gagner à cette conduite désintéressée; car M me Drémon avait trouvé le moyen de m'en dédommager et bien au delà. En effet, sa maison étant fréquentée par les habitants les plus riches de Wilna, lorsqu'il se trouvait qu'un client marchandait sur un objet du magasin, M"* Drémon ne manquait pas de lui dire :

« Le produit de la vente est pour une bonne œuvre, c'est pour un prisonnier français. »

Toute discussion sur le prix cessait alors. Aussi mon petit trésor s'était-il doublé pendant mon séjour sous ce toit hospitalier. Cependant j'étais loin de m 'attendre à la délicatesse exquise que cet ange consolateur devait employer pour veiller à tous mes besoins après notre séparation. Outre que les dames de son magasin avaient eu le soin de renouveler toute ma garde-robe, excepté mon uniforme, que je ne voulus jamais quitter, le préférant, malgré ses pièces, à tout autre habit, M me Drémon avait eu le soin de me préparer des tablettes de bouillon, qui me furent d'une grande ressource en route. Enfin tout avait été prévu par ces dames : objets de toilette, objets de nécessité, je n'avais qu'à refuser, car tout m'était offert à profusion.

Combien ai-je regretté de ne pas avoir fait la campagne de Russie en 181 2, toute fatale qu'elle ait été. J'aurais revu ma fée bienfaisante I Mais je fus retenu en Espagne avec la partie de mon régiment qui y fit la guerre pendant les années 1810, 181 1, 1812. Cependant mes yeux et mes souvenirs étaient toujours tournés sur Wilna. Les calamités de la guerre auront

peut-être pesé sur cette maison hospitalière et sur celles de nos autres compatriotes, qui avaient soulagé si généreusement notre pénible position.

N'ayant jamais été à même de leur témoigner ma reconnaissance profonde, je signale ici à la sympathie de toute âme généreuse cette bienfaisante M me Drémon et son mari, qui sont peut-être retournés à Nancy, ville qui les a vus naître. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'ils aient revu leur patrie après avoir noblement acquis une fortune dont leur cœur savait faire un charitable usage.

Le I er juin était l'époque désignée pour notre départ de Wilna. Je me séparai de M me Drémon et de mes compatriotes, les larmes aux yeux. Ma « cousine », qui avait présidé à tous mes arrangements de voyage, afin que rien ne me manquât, me dit en me remettant un petit paquet :

« Ce sont deux livres que je vous prie, mon cousin, de ne prêter à personne, avant d'en avoir pris connaissance; ils vous distrairont tout en vous instruisant.

— Vous serez obéie comme vous devez l'être en tout, ange de bonté. »

Et, le cœur gros, je pris congé de M mc Drémon pour ne plus la revoir...

Le détachement de prisonniers prit la route de Kowno. Lorsque nous fûmes arrivés à la première étape, nous avions fait à peu près huit lieues de France, ou trente-sept verstes, mesure du pays. On nous logea dans un village quatre ou cinq ensemble, chez des paysans où nous étions couchés sur la paille ; on nous donnait du lait et des pommes de terre pour notre argent. Toutes mes pensées étaient à Wilna, et nous ne fûmes pas plus tôt à cette première halte que

je fouillai dans ma malle, où je pris les deux volumes que M me Drémon m'avait donnés : c'étaient les Commentaires de César en français et en latin. Quelle fut ma surprise en voyant qu'entre chacun des dix premiers feuillets du premier volume il se trouvait un billet de cent roubles, ce qui équivalait à mille roubles ou mille francs environ. J'avoue que cette manière délicate de pourvoir à mes besoins, pendant ma captivité, me fit chérir davantage cette charmante femme. J'aurais préféré toutefois une seule ligne, un souvenir d'elle. Ingrat que j'étais ! N'avais-je donc pas son petit portefeuille vert qu'elle m'avait donné à sa première rencontre ? Ce fut dans ce portefeuille que je disposai mes billets.

Pendant le temps que j'avais passé chez M ma Drémon, à Wilna, je n'avais pas eu à découdre un seul bouton de mon habillement pour m'en faire des ressources. Les mille francs qui venaient de m'être donnés d'une manière si délicate me mettaient à même de me procurer toute chose pendant le temps que le sort devait me retenir prisonnier de guerre.

Nous n'avions comme prisonniers que du mauvais pain. Chaque soldat touchait deux sous et demi, et moi, comme sous-officier, je touchais le double, c'està-dire cinq sous. Il faut avouer que les ordres qui nous concernaient étaient empreints d'une certaine humanité, et si nos souffrances furent grandes, c'est au climat, à la pauvreté du pays, à nos blessures, qu'il faut les imputer, mais certainement pas à la rigueur des chefs russes.

Dès le second jour de la route, je réunis quatre chasseurs de mon régiment, prisonniers de guerre comme moi, et je leur tins ce petit discours :

ioo SOUVENIRS DE GLOIRE ET D' AMOUR

« A nous cinq nous formerons un ordinaire. L'un de vous, tous les jours, devancera de deux heures le détachement pour acheter, à l'endroit où nous devons loger, trois livres de bœuf et des légumes. De plus, il devra s^occuper de préparer le dîner, de manière à ce qu'une heure après nous le trouvions prêt. Je vous préviens à l'avance, ajoutais-je, que je serai le seul à ne pas faire de corvée ; mais aussi je serai le seul à payer. Je donnerai, tous les jours, cinq roubles à celui qui ira en avant. »

Puis je donnai immédiatement les cinq roubles pour la dépense du lendemain.

On doit penser que les chasseurs furent enchantés de cette proposition, qu'ils acceptèrent avec reconnaissance. La saison était belle, seulemeift trop chaude ; car, en Pologne, comme en Russie, l'été est excessivement chaud. Mais nous partions de bonne heure et à dix heures notre étape était faite.

Entre Wilna et Kowno nous fûmes rencontrés par l'empereur Alexandre, qui se rendait à son armée. Il passa en revue notre détachement de prisonniers. Je marchai à sa tête, comme le seul sous-officier qui fût dans le convoi. Il nous parla avec bonté et nous demanda si nous avions à nous plaindre de la manière dont on nous conduisait. N'ayant aucun reproche à faire, pas une parole de plainte ne fut prononcée. L'Empereur parut satisfait, et il me donna pour le détachement une somme à raison d'un ducat par homme. Je le remerciai au nom de mes compagnons d'infortune; puis il continua sa route,

A deux heures de Kowno, le même jour, nous rencontrâmes deux régiments de Baskirs. Ils avaient pour arme principale une flèche. Ce qui les fit surnommer

4 Pi

Ofptctpr sup!-iiif.îî!ï or ciivssRL'Rs en grande tenue. (iSob)

l}. — S. Gl. et Ain.

SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AllOUR ioï

par nos soldats les ce amours » de l'armée russe. Je ne crois pas que cette troupe ait pu se mesurer avec avantage avec les nôtres. Je me rappelle qu'étant de retour au régiment, on y plaisantait encore un chasseur nommé Vandiselberg, qui fut le seul atteint par une flèche lancée par un Baskir :

c< Si tu n'avais pas eu le nez si gros et si long, lui disaient les chasseurs, la flèche de ces amours serait passée sans y avoir laissé sa trace. »

A Kowno, après notre modeste repas, nous aperçûmes, en nous promenant, un couvent. Je ne sais quelle idée me poussa, mais j'offris à deux chasseurs qui étaient avec moi de faire une visite au couvent, et nous montâmes au parloir. Sous le titre de Français, nous fûmes on ne peut mieux accueillis. Toutes les nonnes (c'était un couvent de femmes) accoururent à la grille du parloir.

Il y avait parmi ces dames une demoiselle de famille qui parlait parfaitement le français. Elle se trouvait passagèrement au couvent, et ses vêtements laïques annonçaient qu'elle n'était même pas une novice.

Lorsque je lui demandai si c'était son intention de se retirer du monde, elle qui paraissait douée de toutes les qualités nécessaires pour y briller, elle m'avoua qu'elle y rentrait dans un mois, ayant .fi$l-;fe*Xômp^ que ses parents avaient assigné à sefrr séjour .dans çç „ couvent, où on était fort bien et qui était trés'êâ'vogîté : dans la haute société polonaise.

Grâce à ce charmant interprète nous pûmes nous faire comprendre des sœurs qui parurent contrariées de ce que nous avions dîné ; mais, comme nous faisions séjour à Wilna, nous promîmes de revenir le lendemain.

Effectivement, le lendemain, à midi, nous étions installés au nombre de cinq dans le réfectoire.

On nous y servit une soupe grasse, du bœuf, du lard, de la choucroute, des pommes de terre, de la bière et de l'eau-de-vie, le tout abondamment. Nous remerciâmes ces bonnes sœurs, que nous avions édifiées il est vrai, lorsqu' avant de déplier nos serviettes, un de nous se leva et dit à haute voix et en latin le Benedicite.

Le lendemain, nous continuâmes notre route sur Minsk et Smolensk. Nous restâmes huit jours dans i

cette dernière ville, rempart de la vieille Pologne. Parmi les chasseurs qui étaient d'ordinaire avec moi, I

il y en avait un qui avait une très belle voix de contralto ; c'était le même qui avait dit le Benedicite au couvent de Kowno.

Cette circonstance nous valut une aventure assez l agréable. Quelques jours après notre arrivée à Smolensk, nous nous promenions sur les remparts de la ville haute, après notre dîner, que nous faisions régulièrement à midi. Le lieu était peu fréquenté, quoiqu'il servît de promenade aux habitants de la ville, et qu'il y eût de belles rangées d'arbres de chaque côté d'une grande avenue* On n'y voyait personne en ce moment. j :'". LeV&âssèur^à la belle voix, profitant de ce silence, j "se.xçik.4 çntonhçr la Marseillaise. Nous faisions ; ££pH»Vàû.iWfahrde cet hymne de la liberté. I

Une voiture, qui arrivait au trot sur la promenade, prit le pas à quelque distance de nous, et les deux personnes qu'elle contenait, un vieillard et un jeune homme, parurent prendre un grand plaisir à nous écouter, ce qui nous fit présumer que ces messieurs entendaient le français.

En effet, lorsque la chanson fut terminée, la voiture s'arrêta ; le jeune homme mit pied à terre, s'approcha de nous et nous dit en bon français :

ce Messieurs, vous êtes probablement des prisonniers de guerre arrivés nouvellement ? »

Sur notre réponse affirmative, il ajouta en nous montrant la personne âgée qui était dans la voiture :

« Mon père vous prie, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion dans cette demande, de lui donner par écrit la chanson qu'un de vous vient de chanter si admirablement. »

Nous nous dirigeâmes tous ensemble à l'instant vers la calèche, et Emery, le chanteur, s'adressant au père du jeune homme, lui promit pour le lendemain et à la même heure (il était deux heures après midi) de se trouver sur la promenade avec la Marseillaise

« Le fourrier, ajouta-t-il, qui a une belle écriture, voudra bien, je l'espère, l'écrire sous ma dictée.

— Avec grand plaisir, répondis-je.

— Je reviendrai ici à cheval, demain, à la même heure, messieurs, dit le jeune homme, pour recevoir de vos mains cette copie, puisque vous êtes assez obligeants pour nous la donnpr. »

Après ces paroles, il nous fit un salut amical ; la calèche partit au trot et disparut.

Le lendemain était un dimanche.

Nous fûmes exacts au rendez-vous. La promenade était plus suivie, et nous ne jugeâmes pas à propos, comme la veille, de chanter la Marseillaise. La copie en était dans la poche du chasseur Emery ; je l'avais proprement écrite sous sa dictée.

Le jeune homme, montant un joli cheval gris, et suivi d'un domestique en livrée, arriva juste au lieu

et à l'heure fixés la veille. Après les saluts réciproques, il mit pied à terre et prit la chanson que je lui donnai, car Emery avait exigé que je la lui remisse moi-même. Le jeune homme, en échange, me pria d'accepter cinq ducats, en ajoutant que c'était une petite collecte faite par sa famille, qui était très heureuse de i posséder notre chanson nationale : l

« Remarquez, je vous prie, monsieur le fourrier, que je serais très mortifié si vous n'acceptiez pas ce qui est offert de bien bon cœur par une famille polonaise. Vous n'ignorez pas combien nous aimons la nation française. »

J'étais sûr que ce que je ferais aurait l'assentiment de mes camarades ; aussi acceptai-je les ducats en disant :

« Vous avez, monsieur, une manière d'agir si chevaleresque, qu'il ne nous reste qu'un regret : c'est de ne pas connaître une famille aussi bienfaisante que la vôtre. Veuillez, monsieur, vous charger de tous nos remerciements pour elle.

— Je suis chargé d'une autre commission par mon père, ajouta-t-il : c'est de vous demander si vous pouvez disposer de la journée de demain, et venir la passer à deux lieues d'ici, au château de ....

— Monsieur, repris-je, tous les matins nous sommes soumis à l'appel ; mais nous pouvons disposer du reste de la journée, pourvu que nous rentrions en ville à la fermeture des portes, à neuf heures.

— Eh bien, je suis charmé que le désir qu'a ma famille de vous voir chez elle puisse être satisfait sans vous occasionner de désagréments ; car, pour tout au monde, nous ne voudrions pas vous causer de nouvelles peines : vous êtes déjà assez malheureux, éloignés de votre patrie et prisonniers de guerre. »

Il remonta à cheval, et nous promit de revenir le lendemain lundi, à midi, en calèche, pour nous conduire chez lui.

Le jour suivant, nous étions à notre poste. J'avais eu soin de dire à Emery:

« Mon cher, préparez-vous à faire les honneurs de la journée. Ornez votre mémoire des couplets que vous chantez le mieux : cela nous sera fort utile pour payer l'hospitalité qu'on est venu nous offrir d'une manière si aimable. »

Des cinq chasseurs que nous étions, Emery et moi seulement n'étions pas embarrassés de nous présenter dans le monde. Nos trois camarades n'étaient pas brillants, il faut le dire. Mais j'étais sûr qu'ils ne seraient pas déplacés à la table d'un baron polonais, surtout si elle était bien servie, comme nous l'espérions, et comme elle le fut en effet.

Lorsque nous aperçûmes le jeune homme, exact au rendez-vous, venant vers nous en calèche, nous eûmes le soin de passer la porte de la ville à pied et de ne monter en voiture que mille pas plus loin.

Si notre uniforme n'était pas riche, nous avions du moins une tenue propre, et l'on ne pouvait raisonnablement pas en exiger une autre de nous, pauvres prisonniers de guerre. D'ailleurs, nos habits avaient fait campagne, ils avaient couché au bivouac et étaient imprégnés de poudre.

La calèche avait roulé une heure sur la route, lorsque nous entrâmes dans une forêt. Après y avoir fait une demi-lieue environ, nous débouchâmes dans une vaste et grande allée, au bout de laquelle nous descendîmes de voiture, au pied du perron d'un château dominant un gros village.

ioô SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

La première personne qui se présenta fut le vieillard que nous avions vu en calèche, le premier jour de notre rencontre sur les boulevards de Smolensk. Il nous reçut affectueusement. Lorsque nous fûmes au rez-de-chaussée , qui était à hauteur du perron, il nous introduisit dans une vaste salle décorée des portraits de sa famille, et il nous fut facile de reconnaître là que notre hôte avait été militaire. Il était représenté sur un tableau, en uniforme, l'épée au côté et la ceinture en argent, ce qui, dans les armées de tous les pays, excepté en France, représente la distinction du grade.

Nous y étions depuis quelques minutes, lorsqu'une dame d'une quarantaine d'années et une demoiselle de seize à dix-huit ans environ entrèrent et nous furent

présentées sous le nom de M me et M lle L ki. Nous

nous inclinâmes, et nous eûmes à répondre aux questions les plus affectueuses qui nous furent adressées. Il y avait un troisième personnage, une dame de compagnie, qui parlait très bien le français; je crois même que c'était une compatriote. Mais comme elle ne se nomma pas, nous n'eûmes pas l'indiscrétion de la questionner sur ce point.

Le baron et son fils parlaient le français et se faisaient assez bien comprendre ; mais la demoiselle n'en prononçait pas un mot. Je pensai qu'on lui avait imposé cette réserve vis-à-vis de militaires étrangers avec lesquels elle se trouvait par hasard. On sait en effet que toutes les jeunes personnes russes ou polonaises de distinction savent notre langue.

Dans tous les cas, M Ue L ki était excessivement

belle, de cette beauté particulière aux femmes du Nord, surtout aux Polonaises, qui laisse de si pro-

fondes traces dans l'imagination. Muette ou non, elle n'en était pas moins le plus bel ornement de notre réunion.

Avant le dîner, on nous proposa une partie de promenade dans le parc. Nous avions déjà accepté, lorsque le jeune homme, qui était de mon âge, demanda s'il y avait parmi nous quelqu'un qui voulût passer à la salle d'armes et y tirer une botte avec lui. J'étais le seul de mes camarades qui pût raisonnablement se mesurer dans un assaut ; j'acceptai donc, mais à mon grand regret, car j'aurais préféré la promenade avec les dames.

Le baron suivit son fils à la salle d'armes ; Emery, avec un autre chasseur, accompagna la baronne et sa fille, et nos deux camarades restèrent avec moi. Nous nous rendîmes dans une grande pièce dont le plancher était en sapin et les murs tapissés de gants, masques et fleurets.

Dès que nous fûmes en ligne et après le salut d'usage, je vis que j'avais affaire à un amateur de certaine force. Je n'étais pas maladroit ; mais, pour les armes, il faut beaucoup d'habitude, et il y avait deux ans que je n'avais tenu un fleuret. Aussi, dès les premières bottes, je fus touché ; mais bientôt je pris le dessus sur mon adversaire. Voulant toutefois lui faire beau jeu, je me laissai toucher assez souvent. Mais, finissant par les trois belles, j'eus soin d'en prendre deux.

Le baron et son fils me firent compliment, m'assurant qu'ils n'avaient pas encore rencontré une personne de ma force. Ils voulaient absolument que je fusse un maître en fait d'armes. Je les assurai qu'il n'en était rien. En effet, j'ai constamment refusé le

titre de prévôt et de maître au régiment, quoique très souvent j'aie été engagé à en accepter le brevet.

Les dames étaient rentrées de la promenade ; on vint nous prévenir que le dîner était servi. Pour mon compte, j'en étais fort aise, car l'assaut venait de m'ouvrir l'appétit. Nous passâmes au salon où nos hôtes étaient réunis en toilette habillée. Nous fîmes agréer nos excuses sur nos pauvres habits de voyage, et nos paroles furent accueillies avec beaucoup de bienveillance. J'offris la main à la dame de la maison ; mon rôle de chef le voulait ainsi. J'aurais préféré la présenter à sa charmante fille ; mais cette dernière prit familièrement le bras de son frère, et la compagnie suivit. Nous nous plaçâmes à table, moi à la droite de la baronne, le baron à gauche de sa femme; le fils, sa sœur, la demoiselle de compagnie se mirent de l'autre côté ; Emery et les chasseurs se placèrent à la suite ; un nombreux domestique était debout derrière nous.

J'oubliais de dire qu'avant d'entrer dans la salle à manger, la maîtresse de la maison nous avait fait présenter un plateau d'argent sur lequel se trouvaient plusieurs verres d'eau-de-vie. C'est un vieil usage polonais.

Le repas était bon et copieux ; la bière et le vin de Bordeaux y étaient en profusion, et nos hôtes eurent beaucoup de prévenances pour nous. Ils insistèrent surtout pour faire remplir nos verres de vin. Mais j'avais recommandé à mes camarades d'être très sobres, afin de donner bonne opinion de nous. On parla beaucoup de la France, de la Pologne, de notre Empereur, pour lequel les Polonais professaient la plus grande admiration.

La baronne demanda de la manière la plus aimable

MUSÉE DE L'ARMÉE

Un cavalier du 20 e chasseurs

D'après une estampe de Martinet.

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