S. Ql. et Am
si le chasseur Emery, qui avait chanté, lui avait-on dit, d'une manière si remarquable la Marseillaise, aurait la bonté de lui faire entendre cette chanson, dont la musique et les paroles avaient un tel don d'excitation. Emery, comme on pense, ne se fit pas prier, et il s'exécuta de manière à s'attirer les compliments de toute la compagnie.
Quand nous fûmes rentrés au salon pour y prendre le café, Emery ayant aperçu un piano, ne douta plus que la demoiselle ne fût musicienne, et sur la demande qu'il lui en fit, la baronne, sans donner le temps à sa fille de répondre, lui dit :
« Marie, si la promenade ne vous a pas trop fatiguée, chantez un morceau italien. »
M ,le Marie se mit au piano, qui, tout à coup, retentit sous ses doigts habiles : c'était le prélude d'un brillant morceau italien, que nous entendîmes, mais dont nous ne comprimes pas les paroles, car aucun de nous ne savait l'italien ; la musique cependant nous fit grand plaisir.
Une journée si bien employée devait s'écouler lestement. Aussi sept heures sonnèrent bientôt, et il fallut songer à quitter le château pour regagner Smolensk. Le baron avait eu l'attention de faire venir la calèche auprès du perron, et le fils du baron voulut absolument nous reconduire, en disant qu'il jouirait plus longtemps que ses parents de notre société. Nous ne pûmes résister à un désir exprimé avec une urbanité aussi délicate.
Nous prîmes congé de nos aimables hôtes, en les priant d'agréer nos remercîments et nos regrets ; car, partant le lendemain pour continuer notre route, et entrant ce jour même en Russie, nous serions proba-
no SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR
blement privés du plaisir de les revoir. Nous leur jurâmes de n'oublier jamais la belle journée de campagne qu'ils nous avaient procurée si gracieusement. Aujourd'hui, trente-cinq après, je m'acquitte de cette promesse dans mes souvenirs.
Le lendemain, nous quittâmes Smolensk, après y avoir passé huit jours, dont un fut des plus agréables, comme on a pu le voir.
Notre marche fut dirigée sur Kalouga, en passant par Wolmir. Une fois hors de Smolensk, nous quittions le sol hospitalier de la Pologne pour entrer en Russie : aussi quelle différence pour nous ! Le vif intérêt, l'assistance, la compassion auxquels nous étions accoutumés en Pologne, s'étaient évanouis, à quelques exceptions près de la part des boyards (ce qui veut dire seigneur de ce pays).
Tous les soldats étaient à l'armée et des levées extraordinaires avaient été faites dans ce vaste empire pour la campagne de 1807. Souvent nous avions pour escorte, faute de soldats, des femmes, des plus vieilles possible, mais pouvant encore parcourir la distance d'un village à un autre. Dans cette saison, lé travail de la campagne réclamait les bras de tous les moujiks et des jeunes gens et enfants des deux sexes en âge de travailler.
Moi qui saisis toujours l'occasion de parler comme je le pense de ce sexe enchanteur, dans quelque classe qu'il se trouve, je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que ces vieilles femmes ne nous adressaient la parole que pour nous injurier dans leur langage à moitié tartare, et souvent même elles levaient le bâton sur nous.
Nous avions déjà fait quelques étapes depuis Smo-
lensk, et nous n'étions plus qu'à une journée de Wolmir, lorsqu'à la halte d'une heure que le détachement de prisonniers avait l'habitude de faire à la moitié de l'étape, une voiture, dans laquelle se trouvait un boyard russe avec sa famille, s'arrêta sur la route.
Ce boyard demanda à l'officier russe, sous la direction duquel nous marchions, à adresser la parole à quelqu'un de nous.
L'officier m'ayant appelé, je me dirigeai du côté de la voiture. Le boyard en occupait le fond à gauche.
Il me demanda en français de quelle province j'étais, dans quelle arme je servais, où j'avais été blessé ; enfin il me fit toutes les demandes soufflées par la curiosité. Au moment où je venais de lui répondre, une jeune et fort jolie femme qui occupait sa droite, et que je présumais être sa femme ou sa fille, me dit :
« Monsieur le militaire, y a-t-il parmi vous un grenadier français ? Je serais si heureuse d'en voir un !
— Madame, répondis-je, votre désir ne sera pas long à être satisfait, ou plutôt il l'est déjà, car je suis fourrier de la compagnie d'élite de mon régiment, et, comme tel, grenadier. »
Je m'aperçus, à l'instant, que la surprise de cette dame était grande, et elle ne tarda pas à me l'exprimer par ces paroles :
« Quoi ! monsieur, vous êtes grenadier, et vous n'avez pas de grandes moustaches !
— Madame, dans l'armée française, on choisit les grenadiers parmi les gens de cœur et de taille.
— Certainement, reprit-elle ; d'après cette explication, je ne doute pas que vous ne soyez un grenadier.
— Si vous en doutiez, madame, lui dis-je en mon-
trant mon bonnet de police, où un cor de chasse était flanqué de deux grenades, en voici la preuve.
— Je m'étais promis de donner un ducat au premier grenadier français que je rencontrerais ; veuillez, grenadier, me faire le plaisir de l'accepter.
— Je reçois votre ducat, madame, dis-je, en prenant l'or ; mais ce sera pour le remettre au vrai grenadier que vous cherchez. »
Et aussitôt je fis signe à un grenadier du 14 e de ligne, porteur des plus formidables moustaches du détachement, et lui remettant le ducat :
« Voilà, mon camarade, lui dis-je, ce que madame a destiné à celui de nous qui aurait la plus belle moustache. »
Le soldat la remercia de sa générosité, et, comme je m'éloignais en saluant les voyageurs, la dame russe m'appela et me dit en me donnant deux ducats :
« Voilà pour les deux grenades que vous portez, monsieur le grenadier.
— Je vous remercie, madame ; les moustaches pousseront assez vite. »
Je m'inclinai ; le détachement poursuivit sa route, et la voiture du boyard aussi, mais dans un sens diamétralement opposé. De Wolmir, où nous couchâmes, nous fûmes en quelques jours à Kalouga, ville sur la droite et à 14 lieues de Moscou.
Je me rappelle qu'étant arrivés de bonne heure, nous entrâmes dans une église, un de mes amis et moi, et nous fûmes étonnés d'y trouver des prêtres qui parlaient parfaitement le français. Un d'eux nous apprit que l'église était desservie par des ecclésiastiques de notre pays. A leur parole brève et sèche, nous n'eûmes pas de peine à reconnaître des jésuites dans ces gens-
MUSEE DE L'ARMEE
Le prince EUGÈNE
Colonel des chasseurs à cheval de la Garde.
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là, qui ne nous offrirent même pas une prise de tabac.
Mais un d'entre eux fit plus. Ayant rencontré, sur la place du marché de Kalouga, un jeune tambour prisonnier, de notre détachement, qui se promenait une badine à la main, il s'approcha de lui et le pria de lui prêter cette badine.
Le tambour, qui était loin de s'imaginer l'usage qu'il en ferait, la lui donna sans difficulté. La badine ne fut pas plus tôt entre les mains du jésuite qu'il l'en frappa. Le tambour, quoique tout jeune (il n'était encore qu'enfant de troupe) se serait regimbé ; mais c'eût été le moyen d'ameuter la populace russe, qui lui eût fait payer cher d'être aux prises avec un prêtre ; aussi préféra-t-il laisser sa badine à son adversaire et se sauver vers le quartier, où nous étions de retour.
Le lendemain, nous continuâmes notre route par Wladimir. Nous y séjournâmes quatre jours. Nous devions continuer notre route par Kazan, et de là marcher sur la Sibérie ; mais Wladimir devait être le terme de notre voyage, car la nouvelle de la paix venait d'arriver dans cette ville. L'officier russe commandant le détachement nous dit que nous allions retourner par la même route que celle par laquelle nous étions venus jusqu'à Smolensk ; qu'à partir de cette ville, nous serions dirigés sur Mittau, en Courlande, province appartenant à la Russie, et qu'ensuite chacun de nous trouverait à la frontière prussienne des ordres sur la direction qu'il devait suivre. Nous repassâmes en effet par Kalouga. Le tambour qui avait été maltraité par le jésuite ne se soucia pas de le rencontrer et n'alla pas cette fois se pavaner en badine dans les rues.
A notre arrivée à Smolensk, mes camarades me chargèrent d'aller faire une visite au baron dans son château, et de les excuser s'ils ne se présentaient pas tous, car ils étaient fatigués de la route, et ils partaient le lendemain de très bon matin.
J'acceptai cette mission avec plaisir. Je pris une voiture et, deux heures après, j'étais au château. J'y trouvai les dames seules ; le baron et son fils étaient à la chasse pour quelques jours. J'exprimai mes regrets de ne pas les avoir rencontrés au château ; mais je ne cachais pas le plaisir que j'avais à voir au moins ces dames, qui furent fort gracieuses. La baronne voulut me retenir à dîner ; mais n'étant venu que pour faire une visite, je refusai poliment, et au bout d'une demiheure, je pris congé d'elles, en les assurant de la reconnaissance que nous conservions pour la généreuse et cordiale hospitalité que nous avions reçue au château, lors de notre passage à Smolensk.
Je rentrai de bonne heure en ville, et m'acquittai auprès de mes camarades des choses aimables dont ces dames m'avaient chargé en l'absence du baron et de son fils. Nous partîmes de Smolensk, le 15 septembre 1807, pour Mittau. Nous avions obtenu la permission de voyager à volonté. Ayant fait le compte de ce qui me restait d'argent, je vis que j'étais assez riche pour payer les chevaux de poste, nous loger et nous nourrir en route. De Smolensk à Mittau, il ne nous arriva rien que je puisse raconter. Seulement, à quelques postes de Smolensk, notre voiture, qui n'était autre qu'une charrette dans laquelle nous avions des bottes de paille pour coussins, prit feu, à cause de l'extrême vitesse de nos quatre cognats (chevaux polonais). Le moyeu des roues s'était enflammé, et le feu
s'était communiqué à la paille. Cet accident nous força de marcher à pied jusqu'à l'étape suivante.
Le jour où nous entrions dans Mittau, nous Français, ex-prisonniers de guerre, se trouvait être un mois juste après le départ d'une auguste famille française proscrite. A l'instigation du gouvernement russe, cette famille avait été obligée de quitter le continent pour aller habiter à Holyrood, en Ecosse, d'où, sept ans plus tard, elle repassait le détroit pour venir s'asseoir sur le trône de France.
De Mittau, nous nous dirigeâmes sur Varsovie, et après nous être reposés quelques jours dans cette dernière ville, nous prîmes la route de Poméranie, où notre régiment était cantonné, Tétat-major à Stolpe et les escadrons dans les campagnes, jusqu'à Colberg, port sur la Baltique. Nous arrivâmes à Stolpe, le 15 octobre, après huit mois d'absence. Lorsque nous nous présentâmes chez le colonel Castex, il sortait de déjeuner.
« Ah ! ah ! s'écria-t-il, voilà mes enfants qui me reviennent. Eh bien, comment vous trouvez-vous ? Vous avez dû bien souffrir, mes braves ? »
Je lui répondis:
ce Les souffrances passées sont effacées de notre mémoire du moment que nous avons le bonheur de retrouver notre régiment et le colonel Castex à sa tête.
— Vraiment ? reprit le colonel avec son accent gascon, et en se laissant aller à un sourire de satisfaction. Je vous remercie de votre amitié pour moi. »
Puis il nous congédia, en nous avertissant que nous rentrerions chacun dans nos compagnies, et moi dans mon poste de fourrier de la compagnie d'élite où je
Ii6 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D' AMOUR
n'avais pas été remplacé ; il avait fait remplir mes fonctions par le maréchal des logis Jouglas, qui m'avait précédé dans le grade de. fourrier.
On doit penser si je fus heureux de reprendre mon poste dans la compagnie d'élite. De plus, je trouvai chez l'officier payeur du régiment des lettres de ma famille, ainsi que 200 francs, que mon père m'envoyait. Je lui avais donné de mes nouvelles de Wilna, et le papier satiné sur lequel je lui écrivais, ainsi que le cachet à devise qui était sur l'enveloppe de ma lettre, avaient donné à penser à mes parents que ma position de prisonnier était assez confortable, puisque j'agissais aussi élégamment, et surtout que je ne faisais pas de demande d'argent.
Mon plus grand bonheur fut de trouver mon ami Henry. Il venait d'être décoré pendant la campagne, et comme je lui faisais mon compliment:
« C'est Schipska (sa jument), me dit-il, qui m'a valu ma décoration.
— Vraiment ! lui dis-je ; conte-moi donc cela.
— Tu sauras l'anecdote lorsque tu m'auras appris comment s'est passé le temps de ta captivité, pas avant. »
Le lendemain, en dînant, je lui fis le récit détaillé de tout ce qui nous éfait arrivé, et lorsque j'eus fini de parler, Henry me mit au courant de tout ce qui était arrivé au régiment depuis le 15 février, jour où j'étais tombé aux mains de l'ennemi. Je laisse ici parler Henry :
« Tu as joué de malheur, mon cher Parquin, car le lendemain que tu as été pris, le régiment se mettait en route pour les cantonnements, où les escadrons se refirent et comblèrent les vides en hommes et en chevaux,
vides qui provenaient des campagnes de Prusse et de Pologne. Après ces trois mois passés dans les cantonnements, où nous étions fort bien, l'armée se mit en mouvement pleine d'ardeur.
« Nous eûmes journellement des rencontres avec l'ennemi, à Spanden, à Momiken, à Altkîrch et à Wolfsdorff; au combat sanglant de Guttstadt, la division du général Lasalle, dont le régiment faisait partie, a été constamment sous le boulet de l'ennemi ; nous cachions par notre position une marche de flanc faite de gauche à droite par une division d'infanterie, qui atteignait le bois et tourna l'ennemi par sa gauche. Le régiment, toute la journée, avait été harcelé par une nuée de Cosaques, que nos chasseurs chargeaient mais ne pouvaient jamais atteindre ; car cette cavalerie, suivant sa tactique, se retirait au galop sous le feu de l'artillerie russe, et nous faisait tuer beaucoup de monde, en démasquant subitement les pièces.
« Notre colonel, fort contrarié de cette manœuvre, qui nous faisait faire des pertes cruelles, profita d'un moment où notre infanterie était maîtresse d'un bouquet de bois sur notre droite pour donner l'ordre au capitaine Bertin de tourner le bois avec un escadron, de manière à pouvoir déboucher sur l'ennemi en plaine aussitôt qu'il entendrait un feu de peloton, et le charger à outrance en revenant sur le régiment. Le capitaine Bertin n'était pas parti depuis cinq minutes, que le colonel vint au galop trouver le lieutenant Capitan, et lui donna l'ordre suivant :
— Monsieur, partez au trot avec votre peloton (dont je faisais partie) ; portez-vous à dix pas au delà de la tête du bois que voilà — il lui montrait l'endroit à trois ou quatre cents pas environ. — Votre premier rang
Ii8 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR
mettra haut la carabine; l'ennemi, qui est en face, vous chargera en masse ; vous ne commanderez feu que lorsqu'il sera à six pas de vous. Il reviendra à la charge ; vous serez sabré, entamé, culbuté ; mais vous ne ferez pas demi-tour, monsieur : j'ai les yeux sur vous.
« Ces deux ordres furent exécutés avec la même précision qu'ils avaient été donnés, et au moment où notre peloton fut chargé par l'ennemi nous fîmes feu à bout portant. A cet instant, l'escadron commandé par le capitaine Bertin déboucha en plaine et chargea les Cosaques, qui, pris en arrière par la manœuvre du capitaine Bertin, attaqués par notre peloton, qui avait repris l'offensive, sabrés et pointés par deux escadrons qui les prirent de front, essuyèrent une déroute complète, perdirenc force prisonniers, et laissèrent le terrain couvert de leurs morts, pour faire tableau ! Je t'avoue, mon cher Parquin, que la journée de Guttstadt nous a bien vengés de celle de Trunkestein, du 15 février, où tu as été pris, toi et beaucoup d'autres.
— Raconte-moi donc, dis-je à Henry, ce qui t'a valu ta décoration. Ta modestie m'a nommé ton cheval comme en ayant été la cause ; je voudrais connaître ce phénomène-là.
— C'est la pure vérité, reprit Henry. Juges-en toimême ».
Et il me fit le récit suivant :
« A la journée meurtrière d'Heilsberg, le 12 juin, j'étais détaché d'ordonnance auprès du prince Murât. Tu le connais : c'est ce général en chef de toute notre cavalerie qui est toujours habillé en tambour-major, et qui fait le coup de sabre à l'ennemi comme un vrai hussard.
— Oui, lui dis-je; je l'ai devant les yeux.
— Eh bien, vers les deux heures de la journée, le prince Murât se porta du côté de l'Empereur, qui se trouvait à la division des grenadiers réunis sous les ordres du général Oudinot. L'Empereur et ce général étaient pied à terre, sur un point assez élevé, d'où Sa Majesté braquait sa lunette sur l'ennemi. Le prince Murât mit pied à terre, me donna son cheval à tenir, salua l'Empereur, donna la main au général Oudinot et se mit à causer avec lui. Tout à coup un nuage de poussière s'éleva devant nous ; l'Empereur, dirigeant aussitôt sa lunette sur ce point, dit au prince Murât :
— Qu'est-ce que cela, monsieur?
— Rien, Sire.
— Rien ! comment rien, monsieur ? Allez-y voir de plus près. »
« Et en prononçant ces paroles, l'Empereur appliqua un vigoureux coup de cravache sur les fesses du cheval du prince Murât, qui était déjà en selle. Le général Oudinot n'avait pas attendu jusqu'à ce moment pour engager l'Empereur à entrer dans un de ses carrés, où il serait en sûreté, et il lui avait dit en plaisantant sur ce qui se passait dans la plaine, lui officier d'infanterie :
— Sire, c'est votre cavalerie qui décharge ! »
« Le prince, sa suite et moi, nous partîmes au galop.
— Suis-moi avec ton régiment, dit le prince en passant près du colonel Déry, commandant le 5 e hussards, et chargeons cette canaille-là. »
c< En un instant nous fûmes aux prises, et nous donnions les premiers coups de sabre, lorsqu'un boulet abattit le cheval du prince. Je me jetai tout de suite à terre, et tenant la bride de mon cheval sous le bras
j'aidai le prince à se retirer de dessous son cheval. Il y laissa la botte gauche dans rétrier.
— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! Un cheval ! » dit le prince.
« J'offris le mien, qui fut accepté, et le prince monta en selle, un pied chaussé et l'autre nu, comme dans la chanson. Ce n'était pas pour se tirer hors du danger que le prince avait pris mon cheval ; c'était, au contraire, pour se précipiter de nouveau au milieu de l'ennemi aux cris : « En avant ! en avant ! vive l'Empereur ! » Et dans un quart d'heure, trois à quatre mille Cosaques qui s'étaient rendus maîtres du centre de la plaine en furent balayés comme de la poussière.
« J'étais rentré porter la selle du prince à son quartier général ; je t'assure que j'en avais ma charge, car l'or y dominait sur le fer.
« Le prince me fit remettre mon cheval le soir, et m'ayant fait demander le numéro de mon régiment et mon nom, je fus décoré à la fin de la campagne. Tu vois bien, mon cher Parquin, que c'est à Schipska que j'en dois avoir l'obligation. Il est vrai, ajouta Henry, que j'avais pointé et sabré plus d'un Cosaque à côté du prince, mais je ne sais pas s'il en a eu connaissance.
— Tu es modeste autant que brave, mon cher Henry, et tu es bien digne de porter la croix de la Légion d'honneur. Mais tu m'as laissé ignoré ce que j'ai appris par d'autres, que, le 15 février, jour du hourra des Cosaques, tu as, par ta bravoure, délivré le lieutenant Dupont, qui était blessé à la figure d'un coup de lance, ce qui lui a fait perdre un œil. »
Cet accident empêchait le lieutenant de conduire son cheval, et il eût infailliblement partagé mon sort si
Henry ne s'était attaché à sa personne pour le retirer de la mêlée.
ce C'est vrai, me dit Henry, je suis bien content d'avoir été utile à cet officier, qui était aimé et chéri dans le corps, et qui est maintenant un bon maître de forges à Dinan, en Belgique. Il a exigé, en quittant le régiment , que j'acceptasse 600 francs, ce que je n'ai pu lui refuser, car j'étais sûr, par mon refus, de lui causer beaucoup de peine.
— Mais, dis-je à Henry, le régiment était-il à la bataille de Friedland?
— Belle demande ! Y a-t-il une fête sans que nous, qui portons le numéro de la bouteille, le numéro 20, n'y assistions ? Cependant nous n'avons pas été engagés de la journée. Quelques hommes et chevaux tués par le boulet, voilà nos pertes. Le soir, fort tard, nous avons poursuivi l'ennemi. Le lendemain 15, nous avons entamé son arrière-garde, et le régiment a fort peu galamment pointé et sabré les amours de l'armée russe, les Baskirs.
« Leurs flèches n'ont pas été meurtrières pour nous, bien qu'elles fussent empoisonnées. Un seul chasseur a été blessé, et n'en est pas mort. Les hussards prussiens portant une tête de mort sur leurs schakos, ce qui ne les rend pas plus braves, ont voulu prendre la revanche des Baskirs. Et non seulement ils n'ont pu nous entamer, quoiqu'ils fussent plus nombreux que nous, mais encore le régiment les mit en déroute complète et les poursuivit à outrance sur la route de Kœnigsberg.
« Le corps du maréchal Soult entra dans cette ville le 16 juin, et il y trouva 20.000 Russes et Prussiens, et d'immenses approvisionnements en tout genre,
tels que 16.000 fusils anglais non encore débarqués. Ce fut aussi le 16 que nous apprîmes par l'ordre du jour la victoire éclatante que nous avions remportée, le 14, sur toute l'armée russe et les débris de l'armée prussienne : 50 à 60.000 hommes tués, blessés ou pris, parmi lesquels 25 généraux, 80 pièces de canon, 70 drapeaux, tel fut le résultat de la défaite des coalisés. Nous prîmes, nous et toute la cavalerie du prince Murât, d'excellents cantonnements dans l'île de Nogat, vieille Prusse» Le général Lasalle, qui commandait notre division, avait son quartier général à Elbing. Tu sauras, mon cher Parquin, que le général,» qui aime la table autant que le champ de bataille, avait imaginé une manière fort comique de faire ses invitations à dîner aux officiers de sa division qui se rendaient des cantonnements à Elbing.
« Le valet de chambre du général, une heure avant dîner, attachait au balcon du logement . un bâton sur lequel il posait une serviette déployée. Cette serviette restait au balcon tant que les vingt couverts que le général avait à sa table ne se trouvaient pas occupés tous. Les officiers de la division, quand ils voyaient l'enseigne flotter, pouvaient monter faire leur visite au général, et étaient sûrs d'être retenus par lui à dîner. Mais si la serviette ne flottait plus, il était inutile de monter pour le dîner, la table était au grand complet. »
« C'est ce même général Lasalle qui fit une réponse fort drôle à l'Empereur, lorsque Sa Majesté passa, le 5 juillet, la revue de toute la cavalerie, qui ne s'élevait pas à moins de 57.000 hommes. L'Empereur, dans cette revue, avait été très généreux pour les avancements et les décorations données dans la division
du général Lasalle. Il l'avait nommé lui-même comte de l'Empire, lui avait donné une forte dotation, et fait grand officier de la Légion d'honneur. Le général, tout en remerciant l'Empereur, ne parut pas être satisfait.
« Qu'avez-vous donc? lui demanda l'Empereur ; vous ne paraissez pas content.
— Je suis heureux de vos bontés, Sire, mais je ne suis pas encore satisfait. J'espérais que Votre Majesté aurait jeté les yeux sur moi pour commander le premier régiment du monde. En un mot, j'espérais remplacer le général Dahlmann, colonel de vos guides, tué à Eylau. »
L'Empereur répondit :
« Quand le général Lasalle ne boira plus, ne jurera plus, ne fumera plus, non seulement je le mettrai à la tête d'un régiment de cavalerie de ma Garde, mais j'en ferai un de mes chambellans. »
Le général, qui ne voulut pas passer pour battu, s'inclina et dit à l'Empereur :
« Sire, puisque j'ai toutes les qualités d'un marin, je demande à Votre Majesté le commandement d'une frégate.
— Non pas, non pas ! ce ne serait pas mon compte, reprit l'Empereur en riant ; vous commanderez les vingt régiments de cavalerie en l'absence du prince Murât, qui retourne dans son duché. »
(On verra plus tard que c'est dans cette position glorieuse que le général Lasalle fut atteint mortellement à Wagram.)
« Dans cette même revue, l'Empereur combla de bienfaits le régiment. Le colonel Castex fut fait officier de la Légion d'honneur, baron de l'Empire, et
reçut une dotation de 4.000 francs ; les deux chefs d'escadron du régiment furent faits officiers de la Légion d'honneur et créés chevaliers de l'Empire, avec 2.000 francs de dotation chacun; notre capitaine de la compagnie d'élite fut fait chef d'escadron. Lorsque cet officier fut présenté à l'Empereur, Sa Majesté lui demanda combien il comptait d'années de grade de capitaine, il répondit :
— Quinze ans, Sire.
— C'est un officier qui a été oublié », dit l'Empereur.
« Et il lui donna un grade supérieur.
« Lorsque le capitaine Péquignot se présenta à son tour, l'Empereur lui demanda aussi combien il avait d'années de grade :
— Quatorze ans, Sire. »
« L'Empereur parut étonné, et le nomma chef d'escadron, capitaine aux grenadiers à cheval de sa Garde. Le capitaine Kirmann, à la même demande faite par l'Empereur, répondit qu'il avait treize ans de grade, et fut nommé chef d'escadron, capitaine aux chasseurs de la Garde. Enfin, quand le capitaine Lion se présenta, n'ayant qu'une ancienneté de sept ans de grade de capitaine, l'Empereur dit :
— Trop jeune. »
« Mais le colonel prit alors la parole :
— Permettez-moi, Sire, de faire observer à Votre Majesté que le capitaine Lion paraît jeune auprès des capitaines à qui vous venez d'accorder de l'avancement, et qui se trouvaient être très anciens. »
« L'Empereur, qui avait déjà fait un pas pour continuer sa revue, s'arrêta à cette observation fort juste ; et ayant aperçu une large cicatrice sur la figure du
capitaine Lion, il lui adressa la parole en ces termes :
— Où as-tu reçu le coup de sabre que tu portes sur la figure ?
— A Ulm, Sire. »
«c Le capitaine fut fait à l'instant chef d'escadron pour passer au 14 e chasseurs. Ce qu'il y a de remarquable dans cette réponse, qui valut de l'avancement à cet officier, c'est qu'elle était vraie quant à la lettre, mais fausse quant au sens. L'Empereur comprit, en effet, que cette blessure avait été reçue à l'affaire d'Ulm, tandis qu'elle provenait d'un duel que le capitaine Lion avait eu étant au bivouac à Ulm. Or, l'Empereur, qui ne récompensait pas les duellistes, se serait bien gardé de nommer chef d'escadron le capitaine Lion, s'il avait connu ce détail. Aussi le capitaine fut-il excessivement peu prodigue d'explications.
« Je me hâte de dire, ajouta Henry, que cet officier (qui a fourni une très brillante carrière dans l'armée) méritait cet avancement. Enfin l'Empereur décida qu'on choisirait dans le régiment pour combler les vides que ces avancements venaient d'y faire, et il donna douze croix de la Légion d'honneur.
« Voilà, mon cher Parquin, tout ce que j'ai à te raconter sur ce qui est arrivé au régiment depuis ton départ. Nous sommes restés jusqu'à l'hiver dans nos cantonnements de l'île de Nogat. »
Tel fut le récit d'Henry, que je donne très exactement, car je me le rappelle encore comme s'il venait de le faire.
Le régiment quitta la Silésie dans les premiers jours d'avril 1808, et se dirigea sur les bords de la Baltique, où nous fûmes cantonnés dans les environs de Dantzick. L'état-major et la compagnie d'élite
furent cantonnés dans une petite ville qui s'appelle Lauenbourg ; nous y restâmes six mois. Ce fut pendant ce temps que le maréchal des logis chef Pierre, du 3 e escadron, ayant touché trois mois de solde pour sa compagnie, chez l'officier payeur du régiment, et s'étant oublié avec les sous-officiers de la compagnie d'élite, voulut partir le soir fort tard, au lieu de remettre au lendemain son départ, comme nous le lui disions. Il se mit donc en route de nuit dans la charrette d'un paysan avec son sac d'argent. Il n'avait que quatre lieues à faire pour rejoindre son cantonnement. Or, le sommeil l'ayant gagné et une des planches de la charrette s'étant détachée, le sac contenant la solde tomba sur la route.
Il ne se fut pas plus tôt aperçu de son malheur qu'il rebroussa chemin. Mais toutes ses recherches furent vaines. Cette nouvelle étant parvenue à l'état-major, j'eus l'heureuse idée de proposer tout de suite à mes camarades, auxquels je devais payer ce jour même trois mois de solde, de souscrire pour réparer la perte du maréchal des logis chef Pierre. Les sous- officiers y consentirent de bien bon cœur. Je leur dis de former une liste de souscription, en tête de laquelle ils s'inscrivirent pour les trois mois de solde, qu'ils abandonnèrent généreusement.
La souscription obtint l'assentiment général de tous les officiers du corps, qui voulurent y contribuer, et la perte fut réparée en deux fois vingt-quatre heures.
Le colonel Castex, ravi d'une telle conduite, nous remercia par un ordre du jour dans lequel il se félicitait et s'estimait heureux de commander un régiment chez lequel existaient de pareils sentiments de confraternité. Ce brave maréchal des logis chef, qui avait
été si malheureux le jour où il avait perdu la solde de sa compagnie, fut ainsi tiré d'affaire, et manifesta sa reconnaissance et sa joie pour la manière dont les officiers et les sous-officiers étaient venus si généreusement à son secours.
La petite ville de Lauenbourg est à environ 14 lieues de Dantzick. Les fourriers s'y rendaient tous les quatre jours pour prendre le pain blanc de la soupe et le pain de munition. A la fin de décembre 1808, je revenais de cette distribution , et, comme à l'ordinaire, les chasseurs de corvée étaient, ainsi que moi, enveloppés de leurs manteaux et couchés sur la paille dans les voitures, lorsqu'à l'entrée de la nuit et deux lieues avant d'arriver à la ville, la petite voiture s'arrêta, et des cris d'épouvante nous firent sauter tous en bas des voitures.
Nous nous mîmes aussitôt à courir, le sabre à la main, sur la neige qui encombrait la route, vers la tête du convoi, d'où les cris partaient. Cette alerte était causée par une bande de loups, habitants de la forêt que nous traversions, qui, poussés par la faim, s'étaient jetés avec une voracité extraordinaire sur les chevaux et les premières voitures chargées de pain. Les paysans qui menaient les voitures s'étaient réfugiés dessous. Les chasseurs et moi, après avoir tué et blessé quelques-uns de ces animaux, nous reconnûmes qu'il était impossible de tenir plus longtemps et nous prîmes le parti de quitter la place le plus vite possible, emmenant avec nous les deux voitures qui n'étaient pas encore attaquées et abandonnant aux loups les deux premières voitures sur lesquelles ils s'étaient précipités. Ayant ainsi fait leur part et la nôtre, nous rentrâmes à Lauenbourg, où je rendis
compte de l'incident à mon capitaine, qui ordonna que les habitants de la ville eussent à remplacer le pain que leur gibier de la forêt nous avait enlevé. C'était de toute justice.
Le lendemain matin, je montai à cheval avec quelques autres sous-officiers pour visiter le terrain où nous avions été attaqués si peu courtoisement par ces quadrupèdes voraces.
Je trouvai ce que Ton appelle table rase : il n y avait pas le plus petit vestige de pain, et c'est à peine si nous vîmes quelques os de cheval. Ce qui nous parût assez extraordinaire, c'est que les loups tués la veille se trouvaient sur la route sans la moindre morsure : preuve évidente de la vérité du proverbe qui dit que les loups ne se mangent pas entre eux. En rendant compte à mon ami Henry de ce qui était arrivé je lui dis :
« C'était bien autre chose que le loup de Saint- Brieuc !
— Il n'y a pas de quoi te vanter, me répondit-il ; tu t'étais mieux tiré de tes distributions à Berlin... »
Le i er janvier 1809, nous quittâmes tout à fait la Prusse. Mais, avant de partir, nous apprîmes par l'ordre de l'Empereur que, sur les contributions de guerre imposées à cette puissance, il avait prélevé cent millions de francs pour être distribués à l'armée de la manière suivante : tout individu, sous-officier et soldat, ayant fait la campagne d'Iéna avait droit à 15 francs; s'il avait fait en outre celle d'Eylau, à 30 francs ; celle de Friedland, à 45 francs ; enfin, chaque soldat qui avait été blessé dans une des campagnes de Prusse ou de Pologne recevait le maximum des trois sommes. Je me trouvai compris dans cette
MUSER DK L'ARMEE
Le GhNKRAL LEFEBVRK-DESNOETTES Commandant Us chasseurs à cheval de la Garde.