‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sarah, la belle juive.

Trente ans après.

La jolie mercière de Baireuth.

Charge d'Amstetten.

Blessé d'un coup de pistolet.

La revue forcée.

Nous restâmes dans nos cantonnements jusqu'au i w mars. On s'amusait beaucoup, grâce au voisinage de Francfort, dont nous n'étions éloignés que d'une demi-lieue.

Je me rendis un jour à Hanau, petite ville à quatre lieues de là, où se trouvait le quartier du général Oudinot, commandant la division des grenadiers réunis, dont plus tard nous devions former l'avant-garde. Mon père m'avait envoyé une lettre d'un des amis du général, M. Grêlé, notaire à Paris, pour la lui remettre.

Le général me reçut très bien, et après s'être informé depuis quel temps je servais, il me dit en me congédiant que sous peu je ne tarderais pas à recevoir de ses nouvelles. En effet, huit jours après, le colonel Castex me fit appeler et me demanda si je voulais être fait maréchal des logis dans la 5 e compagnie ; mais sur ma réponse que je ne voulais pas

quitter la compagnie d'élite, il n'en fut plus question. Un mois plus tard, la place du maréchal des logis Jouglas étant devenue vacante par son passage comme maréchal des logis chef à la 2 e compagnie, je fus nommé maréchal des logis dans la compagnie d'élite, le 29 février 1809.

J'étais loin de m'attendre à l'épisode heureux qui m'arriva dans mon logement, à mon départ de Bockenheim. J'avais été logé pendant deux mois et demi chez un riche particulier juif, rabin de sa synagogue. Il était veuf, et avait pour fille unique M lle Sarah, grande, brune et magnifique personne. Elle avait vingt ans, et elle dirigeait une école de petites filles de sa secte. J'avais vécu en très bonne intelligence avec mes hôtes ; j'étais très poli et très prévenant, surtout avec M 116 Sarah ; mais nos relations en étaient restées là. Le voisinage de Francfort, où j'allais prendre d'agréables passe-temps, m'avait probablement fait négliger ma belle hôtesse. J'avais donc quitté mon logement, le jour du départ, dès cinq heures du matin, sans emporter de regrets, et croyant n'en laisser aucun, et j'étais au rendez-vous des fourriers. Nous allions nous mettre en route pour Francfort, quand, fouillant dans ma sabretache, je m'aperçus que j'avais oublié mon petit calepin sur lequel j'inscrivais les notes de la compagnie ; je demandai à l'adjudant et j'obtins la permission de revenir sur mes pas, et je pris le chemin de mon logement.

J'en trouvai la grande porte ouverte. Mon chasseur, qui était sorti le dernier, avait oublié de la fermer. Je montai donc, sans frapper, et au plus vite, dans ma chambre, qui était au premier étage de la rue. Quel fut mon étonnement, lorsqu'en entrant je vis la belle

13a SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

Sarah toute en pleurs inclinée sur mon lit ! Elle était en peignoir du matin ; sa longue et belle chevelure noire flottait en désordre sur ses épaules. Elle tenait dans ses mains mon calepin, qu'elle couvrait de larmes. A ce spectacle inattendu, je m'arrêtai d'abord interdit ; mais bientôt je me remis, et m'approchant d'elle, je lui dis de ma voix la plus douce :

« Vous ici, Sarah?

— Oui, dit-elle, oui, moi, qui vous pleure, ingrat! » Et de pleurer de plus belle.

D'après cette explication non équivoque, je m'approchai de l'aimable Sarah, et je fis de mon mieux pour la consoler. Je lui dis que moi-même, maintenant que je savais son amour, j'étais désolé de la quitter...

Les moments heureux s'écoulent rapidement ; les hennissements de mon cheval, que le chasseur tenait dans la rue, le bruit qu'il faisait en frappant du pied sur le pavé, me rappelèrent à mes devoirs ; je dus prendre congé de la sensible Sarah, qui me remit mon livret en me priant de détacher et de lui donner le premier feuillet sur lequel j'avais écrit mon nom.

Aussitôt j'inscrivis son nom à côté, avec la date du jour que je lui assurai être le plus heureux de ma vie, et j'enveloppai dans ce feuillet une bague qui contenait de mes cheveux ! précaution que j'ai toujours eue en campagne. Cette bague eut un effet magique.

« Vous me rendez bien heureuse par ce souvenir, Charles, me dit-elle. Mais séparons-nous, car si mon père me découvrait dans votre chambre, je serais enfermée pour le reste de mes jours dans un cachot. »

Je m'arrachai des bras de la tendre juive, et je

Le commandant de VÉR1GNY En tenue d'officier au 6 e hussards

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