‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 25 sur 41 · S. Ol. et Am · texte numérisé non relu

S. Ol. et Am

m'éloignai tout ému par cette scène inattendue. Le grand air et le galop de mon cheval m'eurent bientôt ramené à moi-même.

Plus de trente ans après, en quittant la Suisse, je passai par Francfort, où je séjournai pour voir une de mes connaissances, M. de Saint-Georges, ancien associé de la maison de banque Bethmann et C ie . Après avoir dîné ensemble en famille, nous allâmes, lui et moi, dans sa galerie de tableaux, fumer d'excellentes cigarettes d'Espagne. Je lui racontai mes anciennes amours avec la belle juive de son voisinage, du village de Bockenheim, et j'ajoutai :

<c Ce matin, le temps, quoique froid, étant assez beau pour une promenade, j'eus l'idée de me diriger sur Bockenheim, pour voir Sarah et savoir ce qu'elle était devenue ; je m'étais même mis en route, lorsqu'à moitié chemin, je fis la réflexion que Sarah, d'après toutes les apparences, si elle vivait encore, devait être mariée, entourée d'une troupe d'enfants, et âgée d'une cinquantaine d'années. Voilà, me dis-je en moimême, ce qui remplace la jeune, la belle, la gracieuse Sarah ; je ne trouverai donc qu'un vieux tableau au lieu du charmant épisode que mes souvenirs me rappellent encore depuis si longtemps. Restons sur une idée agréable, au lieu d'aller en détruire l'illusion. Et je revins à Francfort. »

M. de Saint-Georges, qui m'avait écouté attentivement, me dit :

« Colonel, un Allemand eût continué sa route ; sa constance l'eût porté malgré lui à la rencontre de Sarah, même après trente ans de séparation.

— Je crois, lui dis-je, que le flegme qui distingue si bien l'Allemand du Français, ne lui eût pas donné

le temps, dans les circonstances où je me trouvais, de cueillir la rose que j'ai enlevée si rapidement à Bockenheim ; en sorte qu'un Allemand, permettezmoi de vous le dire, n'aurait pas eu de visite à rendre aujourd'hui à Sarah. *>

Lors de notre passage en Bavière, dans le courant de mars 1809, le régiment fit une halte de quelques semaines à Baireuth et dans les villages environnants. Fourrier de la compagnie d'élite, comme je l'étais alors, je logeais, avec l'état-major du régiment, dans la ville. Le capitaine de la compagnie avait ordonné une inspection pour le premier dimanche après notre arrivée. Afin d'acheter pour mon chasseur les objets nécessaires pour mettre en bon état nos uniformes et nos armes, j'entrai chez une mercière-épicière dont le vaste magasin était sur la place d'Armes, vis-à-vis du logement que j'occupais. Je fus agréablement surpris de voir au comptoir une sémillante et jolie personne, qui me dit être la marchande. Beaucoup plus occupé à satisfaire mes yeux de ses charmes qu'à mon achat, je restai quelques instants avant de me rappeler le but de ma visite, et ce ne fut qu'à la seconde question qu'elle me fit, que je m'aperçus que je n'étais pas entré dans son magasin pour regarder une jolie femme.

Le lendemain de bonne heure, j'étais chez la marchande pour d'autres achats. Un homme, qui se trouvait dans la boutique et qui paraissait avoir le double de l'âge de madame, se chargea de m'apprendre le nom de baptême de sa femme, en lui disant en allemand — que je comprenais — : t« Louise, passez-moi le carton qui contient les gants d'hommes. »

Cette demande était provoquée par un de mes amis,

qui m'accompagpait, et qui avait besoin de cette marchandise. Je n'avais donc appris, dans cette seconde visite, que le nom de la dame dont je m'étais épris; ie ne tardai pas à en profiter. Le troisième jour, ayant guetté de ma fenêtre le moment où le marchand sortait de son magasin, je m'y rendis sous le prétexte d'acheter quelques bagatelles. Il y avait des chalands, et le seul signe que je pus faire à la dame du comptoir fut de lui laisser vdir une lettre, au moment où je la saluais pour sortir en portant la main à mon colback. Sorti du magasin, je croyai» avoir fait une démonstration inutile, lorsque, rentrant sous la porte cochère de mon logement, je me sentis tirer par le pan de mon habit. C'était la fille de la boutique, qui ne me donna pas le temps de me demander ce qu'elle voulait, car elle m'adressa tout de suite ces paroles :

« Où est la lettre ?

— La voici, » dis-je.

Car je la tenais encore dans le creux de la main.

Voici le contenu de cette lettre qu'un fourrier du régiment, le fourrier Gasner, m'avait traduite en aile*mand : « Charmante Louise, je brûle du désir de vous voir seule et de vous prouver combien vos charmes m'ont fait perdre la raison. Trouvez le moyen de me procurer un tête-à-tête, et vous me rendrez ainsi le plus heureux des hommes.

Je vous baise la main. — Charles Parquin. »

Un quart d'heure après, la même commissionnaire me rapportait la réponse aussi laconique que la demande, et tout aussi significative :

a Demain samedi, à sept heures du soir, mon mari va à un concert d'amateurs, où il fait sa partie ; il y restera jusqu'à neuf heures. Trouvez-vous à sept heures

un quart dans l'allée ; le magasin sera fermé, et laissez-vous guider. »

Comme on le pense, je fus fidèle au rendez-vous. A peine arrivé dans une allée fort obscure, je me sentis saisir la main ; c'était la fille de boutique , qui ne fit longer l'allée, traverser une petite cour, toute encombrée de tonneaux, et entrer dans un corridor. Là, non guide ouvrit une porte à droite, et m'introduisit dans une chambre qui n'était éclairée que par le feu de la cheminée ; puis après m 'avoir dit : Still! (silence !) elle sortit en fermant la porte. Je cherchai à m 'orienter dans la chambre, fort peu éclairée, où j'étais. Le premier meuble que je rencontrai fut un lit.

« Bon, » dis-je en m'y asseyant. Une minute après, la clef de l'appartement tournait, et le frôlement d'une robe de satin m'annonçait l'arrivée de la maîtresse de la maison :

« Louise, est-ce vous ?

— Ya 9 répondit-elle ; oui, Charles ! »

Puis, en véritable Allemande, elle tomba dans mes bras. L'entretien, comme on le voit, ne fut pas long à s'établir, et le roman commença par la queue.

Une heure se passa dans ce tête-à-tête charmant, et il en fut ainsi pendant trois semaines. C'était le jour où le mari se rendait au concert pour y faire sa partie de basson.

Louise s'excusa de ne pas me faire servir une collation ; mais il aurait fallu pour cela de la lumière, et c'eût été une trop grande imprudence. La charmante Louise ne put que me donner d'excellent vin d' Alicante et des biscuits, et tous les deux, dans l'ombre, nous prîmes les rafraîchissements les plus agréables et les plus confortables.

Le régiment quitta Baîreuth au bout d'un mois. Je fus faire mes adieux à la jolie marchande, dont le mari, chez qui j'achetai journellement ce dont j'avais besoin pour la compagnie, s'était apprivoisé au point de m'offrir le coup de rétrier. Au moment de notre départ, l'aimable Louise, devant lui, me fit ses adieux, qui ne purent être aussi démonstratifs que notre intimité le comportait. Mais j'avais passé une heure avec elle la veille, et alors elle m'avait fait voir par ses transports et ses sanglots, combien elle me regrettait, ou du moins voulait paraître me regretter.

Notre régiment continua sa route sur Augsbourg, en Bavière, et nous prîmes nos cantonnements aux environs. Le 10 avril 1809, le prince Charles adressa au maréchal Davout la lettre suivante, qui fut mise à l'ordre de l'armée :

« A Monsieur le général en chef de l'armée française en Bavière.

« D'après une déclaration de l'Empereur d'Autriche à l'Empereur Napoléon, je préviens Monsieur le général en chef de l'armée française que j'ai ordre de me porter en avant avec les troupes que j'ai sous mes ordres, et de traiter en ennemies toutes celles qui feront résistance.

« A mon quartier général, le 9 avril 1809. »

Le maréchal Davout donna connaissance de cette lettre à l'armée, en la prévenant qu'il la réunissait pour marcher à l'ennemi, qui, orgueilleux de ses forces, avait osé violer le territoire de nos alliés.

L'Empereur, qui avait appris par le télégraphe, le 12, à Paris, la marche des Autrichiens, arriva le 17 à Donauwert, en Bavière, d'où il adressa à l'armée la proclamation suivante :

« Soldats ! Le territoire de la Confédération germanique a été violé. Le général autrichien croit que nous fuyons à l'aspect de ses armes. J'arrive avec la rapidité de l'éclair! Soldats! j'étais au milieu de vous, lorsque le souverain de l'Autriche vint à mon bivouac implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle.

« Vainqueurs dans trois guerres, l'Empereur d'Autriche a dû tout à votre générosité ; trois fois il a été parjure. Nos succès passés sont un sûr garant de nos succès à venir. Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur ! »

Cette proclamation fut reçue avec enthousiasme par toute l'armée. Nous formions l'avant-garde des grenadiers réunis du général Oudinot, et le général Colbert commandait notre brigade, composée des 7 e et 20 e chasseurs et du 9 e hussards. Elle avait le surnom de « brigade infernale. »

Du 10 au 19, le corps d'armée manœuvra entre Munich et Augsbourg; mais, le 19, nous eûmes une chaude affaire : quatre mille Autrichiens furent faits prisonniers ou dispersés au combat de Pfaffenhofen. Le 7 e chasseurs se distingua par une brillante charge, et fit une bonne part de prisonniers. La brigade poursuivit l'ennemi et eut souvent des rencontres avec lui jusqu'à Ratisbonne, où nous arrivâmes dans la matinée du 23, jour où l'Empereur, s'étant approché de la ville à portée de mitraille, fut blessé par une balle au talon. La nouvelle s'en répandit aussitôt dans l'armée et y produisit une grande sensation. Les officiers d'ordonnance de l'Empereur furent envoyés du quartier général dans toutes les directions pour rassurer l'armée. Ce fut le général Lauriston, aide de

camp de l'Empereur, dont le fils était entré au régiment lieutenant nouvellement, qui vint en personne nous dire que la blessure de Sa Majesté n'avait pas de gravité.

Le maréchal Davout gagna, le jour suivant, la "bataille d'Eckmùhl, qui lui valut le titre de prince. Le roi de Bavière venait de rentrer dans sa capitale, qui avait été souillée par la présence des Autrichiens ; ces derniers étaient en pleine déroute sur tous les points. Aussi l'Empereur, avant de quitter Ratisbonne, remercia l'armée en ces termes :

« Soldats ! Vous avez justifié mon attente ; vous avez suppléé au nombre par la bravoure. En peu de jours, vous avez triomphé dans les trois batailles de Thann, d'Abensberg et d'Eckmûhl, dans les combats de Landshut et de Ratisbonne. L'ennemi, enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver un souvenir de vous ; vous lui êtes apparus plus terribles que jamais. Naguère il traversait l'Inn et envahissait le territoire de nos alliés, naguère il se promettait de porter la guerre dans le sein de notre patrie ; aujourd'hui, défait, épouvanté, il fuit en désordre ! Déjà son avant-garde a passé l'Inn ; dans un mois nous serons à Vienne. » C'était la brigade du général Colbert qui avait passé l'Inn. De cette ville, le 30 avril, le général Oudinot avait demandé à l'Empereur que six sous-officiers, pris parmi chaque régiment de son avant-garde, fussent faits officiers honoraires, pour remplacer les emplois qui ne manqueraient pas de se créer pendant cette campagne.

Le 6 mai, à dix heures du matin, le régiment qui marchait ce jour-là en tête de la brigade Colbert, atteignit l'arri ère-garde au village d'Amstetten. L'en-

nemi se retirait sur Saint-Pôlten, dans la direction de Vienne.

Il en résulta un engagement assez vif où le lieutenant Lacour fut blessé d'un coup de feu au bras, et quelques chasseurs du régiment perdirent leurs chevaux par le feu de l'infanterie ennemie, qui occupait un bois sur la gauche de la route. An heures, un parlementaire se présenta, et fut envoyé au général Colbert. Le général autrichien demandait une suspension d'armes d'une heure, ce qui lui fut accordé.

Depuis la pointe du jour, le régiment était à cheval ; les hommes et les chevaux avaient également besoin de cette halte. Le colonel Castex donna immédiatement l'ordre de débrider les chevaux et de leur faire manger la ration d'avoine que chaque chasseur portait toujours dans une petite besace sur son cheval, en campagne.

Un fort ruisseau était non loin de l'endroit où nous avions fait halte, et il nous fut d'une grande ressource; bref, nous mîmes grandement cette heure à profit. Les chasseurs, à défaut de vin, burent la goutte d'eau-de-vie qu'ils portaient toujours en campagne. Une croûte de pain frottée avec de l'ail composa leur modeste déjeuner, qui fut fait de bon cœur, car ils avaient la certitude qu'à midi ils joindraient l'ennemi.

Cinq minutes avant que l'heure fut écoulée, les trompettes sonnèrent à cheval, et le colonel donna l'ordre de porter le manteau en sautoir : c'était le signal, au régiment, quand on était sur le point de charger. Nous étions formés en bataille ; les hommes appelés de bonne volonté étaient sortis des rangs pour aller en tirailleurs, et nous nous mettions en route, quand

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