S. Gl. et Am
Le commandant Hulot, devenu depuis général de brigade et général de division hpnoraire, était le beaufrère du général Moreau. Il fit la campagne de Russie, à Tétat-major du prince de Neufchâtel, avec un œil et un bras de moins. C'était, comme disait l'Empereur, avoir l'âme bien trempée.
Dans cette circonstance, je me dirigeais avec quelques chasseurs de la compagnie d'élite, en ligne droite, sur un point de la route qui faisait coude, afin de couper la retraite aux houlans, quand un hussard de Barko, que j'avais laissé derrière, me tira un coup de pistolet, à bout portant, en passant devant moi. La balle me traversa le bras gauche dans les chairs, perça mon habit au téton gauche, traversa le bonnet de police que j'avais sous ma veste et sortit par le côté droit. Me sentant blessé et perdant beaucoup de sang, je fis demi-tour et me retirai en arrière. J'avais à peine fait cinquante pas dans cette direction que je rencontrai le colonel Castex, qui me dit :
« Où allez-vous, monsieur ?
— A l'ambulance, me faire panser, mon colonel, lui répondis-je. Je lui montrai ma blessure et mon sabre qui était teint du sang ennemi. Vous voyez, colonel, que j'ai fait mon devoir.
— Oui, oui, reprit-il; je vous ai vu, Parquin. »
Et je me retirai à l'ambulance, qui était à une lieue en arrière sur la grande route. J'y retrouvai le cheval noir courte queue et courtes, oreilles qui avait appartenu à un officier de hussards de Barko. C'était ma propriété depuis que cet officier était tombé de cheval, frappé à mort par la balle de mon pistolet. J'avais donné ce cheval à un chasseur dont le sien ne pouvait marcher. Un autre cheval m'appartenait, c'était celui
d'un houlan que j'avais blessé ; je l'avais donné, pour le conduire en arrière, à Saron, jeune trompette, enfant de troupe, âgé de douze ans, qui n'avait pas assez de force pour échanger un coup de sabre avec des adversaires de la force de ceux que nous combattions.
Lorsque j'arrivai à l'ambulance, le chirurgien, voyant la quantité de sang que j'avais perdue et apercevant que ma veste était percée au côté gauche et au côté droit, craignit que la balle ne me fût entrée dans le corps ; aussi, en déboutonnant ma veste d'uniforme, me fit-il sauter quatre boutons par son empressement à s'assurer du fait. Ce fut alors que je dus m'applaudir de n'être blessé qu'au bras, quand la balle m'avait labouré la poitrine et aurait pu me blesser mortellement.
A cette même affaire, le jeune Lauriston, arrivé depuis peu de jours au régiment, rencontra sur le champ de bataille un capitaine commandant des houlans, qu'il renversa sous son cheval. Cet officier tendit les mains vers lui en s'écriant :
« Je suis votre prisonnier, je me rends. Qu'on ne me fasse point de mal ! »
Lauriston fit dégager ce capitaine de dessous son cheval et l'envoya à son père, qui était au quartier général, aide de camp de l'Empereur. Arrivé là, les courtisans transformèrent ce capitaine en un colonel que l'ancien page avait combattu corps à corps dans un combat singulier en présence de tout le régiment. Et voilà comment les erreurs se propagent dans l'histoire ; car ce fait, ainsi dénaturé aux yeux de l'Empereur, fut inscrit tout entier dans le Bulletin de l'armée. Cette circonstance, que je ne rapporte que pour rendre hommage à la vérité, ne saurait porter aucune atteinte au mérite de Lauriston, qui a donné de nombreuses
marques de son courage au régiment. A la bataille de Wagram, il eut deux chevaux tués sous lui ; et il a su se faire remarquer par une rare intelligence dans la campagne de Russie, où il était officier d'ordonnance de l'Empereur. Étant un jour, en 18 14, chez son père, le général Lauriston, je ne quittai pas des yeux le tableau représentant son fils à cheval, aux prises avec le colonel des houlans en combat singulier. Le général s'approcha de moi et me dit ;
« Capitaine Parquin, vous qui sortez du 20 e chasseurs, comment trouvez -vous que le combat soit rendu? »
Moi, qui ne suis pas courtisan, je répondis :
« Ma foi, général, les uniformes sont très ressemblants. »
Par cette réponse, je me tirais de l'embarras où me jetait cette question, sans froisser en rien la vérité.
Mais, revenons à l'ambulance, où je trouvai beaucoup de chasseurs et plusieurs officiers blessés. Il y avait parmi ces officiers, un sous-lieutenant sortant des vélites de la Garde impériale et qui faisait sa première campagne au régiment ; il se nommait Maille. Je lui dis :
« Mon camarade, si nous restons sur la route, dans les circonstances actuelles, nous serons mal logés et exposés à des rencontres désagréables. Si vous voulez venir avec moi sur la droite ou sur la gauche, nous trouverons un endroit où nous serons mieux. »
Il accepta, et nous nous rendîmes à quelques lieues en arrière, à la gauche d'Amstetten, sur la route de Lintz. Nous arrivâmes dans la petite ville de Steyer, où nous nous établîmes en sauvegarde, lui chez le curé, moi chez le bourgmestre. Nous nous étions fait
suivre de deux chasseurs légèrement blessés. Nous fûmes tranquilles dans ce cantonnement, où nous reçûmes les soins d'un chirurgien; c'était mon hôte. Au bout de quinze jours, nous marchions vers la guérison qui, cependant, pour être complète, aurait demandé encore quelques semaines. Lorsque le bourgmestre, qui parlait français, nous annonça la bataille d'Essling, il la présenta comme une victoire de l'armée autrichienne ; je demandai tout de suite à mon camarade s'il voulait rejoindre le régiment, lui disant que, dans un moment où l'armée venait d'essuyer un échec, il était du devoir de tout officier d'être sous les armes au corps.
« Mais ni vous, ni moi, mon cher Parquin, nous ne sommes guéris, reprit-il.
— Nous guérirons en route. Croyez que notre arrivée produira un bon effet.
— C'est possible ; mais je ne saurais soutenir le cheval. Le coup de lance que j'ai dans le ventre me ferait trop souffrir.
— Que cela ne vous gêne pas : n'avez-vous pas la voiture de votre curé? Je la ferai mettre en réquisition par le maire, et vous voyagerez ainsi à votre aise, jusqu'à ce que vous puissiez monter à cheval.
— Je vous demande encore huit jours.
— Soit, nous partirons le i or juin. »
A cette date, on se mit en route, mon ami Maille dans la voiture du curé, et moi à cheval ; je pouvais supporter ainsi le voyage en portant mon bras en écharpe.
Le même jour, nous avions joint la grande route de Vienne, et nous passions sur le terrain où nous avions été blessés, et où plusieurs de nos camarades étaient
enterrés, enfin sur le terrain où la brigade s'était couverte de gloire. Le 3 juin, nous entrions à Vienne. On nous dit que la brigade s'était mise en marche, depuis le 12 mai, avec la cavalerie du général de division Montbrun, qui formait l'avant-garde du corps d'armée du général Lauriston. Les troupes devaient opérer leur jonction à Neustadt avec le vice-roi, qui faisait battre en retraite sur la Hongrie l'archiduc Jean et son armée.
Nous fîmes séjour à Vienne. J'y rencontrai un officier d'infanterie de la Garde impériale dont la famille, qui habitait Joigny, était liée d'amitié avec mon père. Voulant lui faire une honnêteté, je l'invitai à dîner. M. P... était de la division du général Michel. Cette division, le matin même, avait été passée en revue à Schœnbrunn, venant de France, et le général était dans l'angoisse de la réception qui lui serait faite par l'Empereur, se trouvant un jour de route en retard dans sa marche.
« L'épisode est assez curieux, Parquin, me ditM. P. . . , pour être raconté. »
— Volontiers, lui dis-je.
— Vous pensez bien, mon cher Parquin, qu'une division de grenadiers à pied, composée de Jeune et de Vieille Garde, est une ressource sur laquelle l'Empereur compte à jour fixe. Le général Michel, en quittant TÉcole militaire, à Paris, était parti avec l'ordre de rejoindre l'Empereur le i er juin. Les étapes étaient marquées, et le général ne croyait pas qu'aucune puissance humaine, excepté un ordre de l'Empereur, pût le retenir un jour de plus dans sa route ; car, ayant passé le Rhin, l'ordre était de ne plus faire séjour.
Mais voilà qu'arrivé à Stuttgard, le général réunit
son corps d'officiers et alla faire une visite au roi de Wurtemberg, qui les reçut très bien, fit compliment au général sur la tenue de son corps d'officiers; puis, au grand étonnement du général Michel, il lui annonça que, le lendemain, il passerait sa division en revue. Le général s'excusa de ne pouvoir avoir cet honneur ; il dit que les jours de marche étaient comptés, que, le i er juin, il devait arriver à Schœnbrûnn, qu'il en avait Tordre positif de l'Empereur.
— Je vous passerai en revue, irçonsieur le général, reprit le Roi, ou bien vous n'aurez ni vivres, ni logements, ni voitures pour vos équipages. »
Sur les réclamations du général, le Roi ajouta : « Je suis maître, je crois ; ainsi comptez sur ce que je viens de vous dire. »
Le général aurait pu lui répondre :
« Sire, avec ma division, je ferais des vivres partout et je prendrais même possession de votre royaume. »
Mais il préféra lui dire :
ce Votre Majesté emploie de tels moyens que je ne saurais lui résister. A quelle heure, Sire, passerezvous la revue de ma division ?
— A midi, » fut la réponse du Roi, qui nous congédia.
Le même jour, le général Michel fit partir un courrier pour informer le major général de l'incident. Le lendemain, nous fûmes passés en revue par le roi de Wurtemberg. Sa Majesté, assise dans une calèche découverte, laissa apercevoir néanmoins un ventre énorme, ce qui fit éclater de rire tous les soldats, tout étonnés d'ailleurs de cette nouvelle manière de passer les troupes en revue. Le soir, les officiers furent invités à dîner chez le Roi, qui eut la galanterie de nous faire des compliments sur la belle tenue de notre divi.
sion ; il venait, disait-il, de voir les plus valeureuses troupes du monde.
Le jour suivant, nous quittâmes Stuttgard ; mais cette circonstance nous fit arriver à Schœnbrùnn un jour en retard. L'Empereur, qui en fut prévenu, dit au prince de Neufchâtel, en présence du général Michel :
« Si cet homme-là (en parlant du Roi) avait trente ans de moins, et fondait, dans un jour, de deux cents livres de graisse, j'en ferais mon major général, car c'est un homme qui a du caractère. »
M. P..., ayant fini de raconter l'anecdote que je rapporte, me quitta pour se rendre à son logement. Je lui fis mes adieux ; car, le lendemain, je partais avec mon ami Maille par la route de Neustadt pour nous rendre en Hongrie.
Nous arrivâmes le 5 à Œdenbourg, petite ville de la Hongrie. Maille avait très bien supporté la route. Il n'en était pas de même pour moi, car sous l'action des fortes chaleurs, ma blessure avait empiré, et mon bras avait considérablement enflé. Arrivé à mon logement, je fis venir le docteur, qui, après avoir examiné mon bras, témoigna son étonnement de ce que je me fusse mis en route avec une blessure qui n'était pas fermée ; il ajouta que la gangrène pourrait gagner la plaie si je continuais à faire route, surtout à cheval et par les fortes chaleurs de la saison. Ma résolution fut bientôt prise. Je laissai mon camarade Maille continuer sa route, et je commençai sérieusement à me soigner. Le chirurgien m'avait dit que dans trois semaines je serais parfaitement guéri, et je n'hésitai pas à les passer dans cette ville, où le chirurgien qui me soignait paraissait excellent.
J'étais depuis deux jours à Œdenbourg, lorsque je reçus une visite à laquelle j'étais loin de m'attendre. Le bourgmestre et deux conseillers municipaux de la ville se présentèrent chez moi, et, leur ayant demandé ce qui me valait l'honneur de leur visite, le bourgmestre s'exprima ainsi :
« Monsieur l'officier, la ville d'Œdenbourg fut occupée pour la première fois, vers la fin du mois de mai, par le corps d'armée du général Lauriston. Le général, en partant, n'a pas laissé dans notre ville un officier pour commander la place et y faire régner l'ordre durant le passage des troupes ; ce qui fait qu'il nous arrive journellement des traînards, qui sont exigeants chez leurs hôtes et s'y conduisent très mal. Aucune autorité française n'étant ici pour y mettre ordre, nous venons vous prier, monsieur l'officier, de prendre le commandement de la place pendant le temps de la guérison de votre bras. Le docteur qui vous soigne est membre de la municipalité, et il nous a dit qu'il fallait au moins trois semaines pour vous guérir. Nous vous serons très reconnaissants, monsieur l'officier, de vous rendre à notre requête.
— J'accepte, messieurs, la proposition que vous venez de me faire; je l'accepte dans l'intérêt de mes compatriotes et dans le vôtre ; mais aucune considération ne me fera rester plus longtemps que ma guérison ne l'exige. »
Dès le lendemain, j'avais un factionnaire à ma porte et un poste de quatre hommes commandés par un caporal de la garde civique vint se mettre à ma disposition. J'entrai donc en fonctions comme commandant de place à Œdenbourg. Il y avait deux jours que j'exerçais ces fonctions, lorsqu'il arriva une compagnie d'officiers à
pied. C'étaient les gardes du corps du vice-roi, qui allaient le rejoindre à Tannée. Je leur fis distribuer des logements d'officiers, ce à quoi ils avaient droit ; mais j'eus une peine infinie à les obtenir de la municipalité, qui ne voyait dans ces messieurs que de simples soldats, bien qu'ils fussent chamarrés d'argent sur toutes les coutures de leur habillement.
Le 10 juin, il m'arriva un courrier du major général de l'armée, porteur de dépêches pour le général Marmont, qui était à Laybach, en Illyrie. Je n'avais aucun moyen de faire parvenir ces dépêches, car la route d'Illyrie et celle d'Italie étaient interceptées par les partisans du général Chasteler, qui, avec sa cavalerie, s'étaitdétaché de l'armée de Tarchiduc Jean, pour se jeter sur les derrières du vice-roi. Je tenais cependant à faire arriver ces dépêches au général Marmont, dont la marche devait être de quelque importance. Le courrier du major général connaissait les dangers et ne voulait pas continuer sa route, tels avantages que je lui fisse ; il devait s'arrêter à Œdenbourg, et refusant d'aller plus loin, il me remit le paquet du major général. Il était dix heures du soir, je fis rassembler immédiatement le conseil de la mairie, le bourgmestre entête, et je m'exprimai ainsi:
« Messsieurs, j'ai des dépêches à faire parvenir à Laybach, en Illyrie, pour le général Marmont. Il faut que vous me désigniez un homme intelligent, parlant le français, ce qui ne peut être rare parmi les habitants de votre ville. Vous le mettrez dans une bonne chaise de poste avec un domestique. Vous lui délivrerez un passe-port comme à un noble Hongrois qui va en Illyrie prendre les eaux pour sa santé. S'il est rencontré par les partisans du général Chasteler, il montrera son passe-
port, et nul doute qu'ils ne le laissent passer, les partisans n'ayant pas l'habitude de visiter ou de chagriner leurs compatriotes. Si, au lieu de rencontrer les partisans, il est rencontré par les troupes françaises, il montrera alors les dépêches qu'il a à remettre entre les mains du général Marmont, et sa mission se trouvera remplie. Que faut-il pour cela, messieurs ? Quatre choses : un Hongrois intelligent, une chaise de poste, un passe-port et de l'argent. Ce messager doit être parti dans deux heures. Voici la dépêche, dont monsieur le bourgmestre va me donner un reçu. J'ajouterai, messieurs, que si les choses ne se font pas comme je viens de l'indiquer, demain l'Empereur sera instruit de votre mauvaise volonté, et votre ville doit s'attendre à être frappée d'une contribution extraordinaire. »
Le conseil délibéra sur-le-champ, et adopta sur tous les points ma proposition. Avant huit jours, le messager fut de retour, m'apportant un reçu du général Marmont, qu'il avait trouvé avec son corps d'armée au delà de Laybach. Le messager me remit en outre, pour le major général, un paquet que je fis également porter par un messager hongrois.
Le 15 juin, il m'arriva un courrier du cabinet de l'Empereur, qui m'apportait une lettre adressée : « A Monsieur le commandant de la place d'Œdenbourg, en Hongrie ». Elle était tout entière écrite de la main de Napoléon, elle était illisible. Mais le général Lemarois, premier aide de camp, l'avait recopiée derrière la page très lisiblement. La voici :
« Commandant, le général Chasteler, avec un corps de cavalerie autrichienne, s'est jeté sur les derrières de l'armée d'Italie pour faire la guerre en partisan. Le régiment des chevau-légers polonais de ma Garde va
arriver en garnison à Œdenbourg. Concertez-vous avec son colonel pour que la route de votre ville à Komorn ne soit point interceptée et tenez-vous sur le qui-vive. — Schœnbrûnn, 15 juin 1809 : Napoléon. »
En effet, le lendemain le régiment arriva ; les fourrages, les vivres et les logements étaient préparés pour le recevoir. Je fus immédiatement rendre visite au général Krasinski, colonel du régiment, et je lui donnai connaissance de la lettre de l'Empereur, qu'il me pria de lui laisser ; cette lettre concernant le service du régiment, il voulut la garder.
Le 14 juin, anniversaire de Marengo et de Friedland, le prince Eugène gagnait la bataille de Raab sur l'archiduc Jean et l'archiduc palatin, qui avait rejoint son frère à Komorn avec 6.000 Hongrois provenant d'une nouvelle levée. Le résultat de la bataille fut la déroute complète des archiducs, qui perdirent beaucoup d'hommes tués, plusieurs pièces d'artillerie, des drapeaux et cinq à six mille prisonniers. Le 16, arrivèrent à Œdenbourg plusieurs blessés du 20 e chasseurs, entre autres le brigadier André, de la compagnie d'élite, près de qui je m'informai avec empressement du régiment :
« Il a beaucoup souffert, me répondit-il, surtout la compagnie d'élite. Le capitaine Capitant et le souslieutenant Henry sont morts de leurs blessures. »
A ces dernières paroles, une larme coula de mes yeux :
« Pauvre Henry ! m'écriai-je. Sa mort a-t-elle été instantanée au moins ?
— Je l'ai vu tomber de cheval frappé par un boulet qui lui a emporté la cuisse. On Ta porté à l'ambulance, et le soir on est venu dire à la compagnie que quelques
minutes après avoir supporté l'opération avec un grand courage, il était mort !
« Le capitaine Capitant, ajouta André, a été bien malheureux, car c'est pour avoir voulu le préserver de la mort qu'on l'y a précipité. Vous saurez, lieutenant, qu'il était sept heures du soir ; le feu avait cessé sur toute la ligne ; je crois même que c'est le dernier boulet que l'ennemi a tiré qui a frappé le capitaine. Il venait de mettre pied à terre et avait donné son cheval à tenir pour se porter à dix pas de l'escadron et y satisfaire un petit besoin. Il était debout, les jambes écartées, faisant face à l'ennemi, lorsque les chasseurs à cheval aperçurent dans la plaine un boulet qui arrivait à ricochet droit sur lui.
« Aussitôt ils s'écrièrent : « Capitaine, prenez garde ! voilà un boulet qui arrive droit sur vous ! » A cet avertissement, le capitaine, par un mouvement involontaire, rapprocha vivement lajambe droite de la jambe gauche, et en ce moment même sa jambe droite fut fracassée. Sans ce funeste avertissement, il est probable que le boulet serait passé entre les deux jambes. Quelques instants après, il était mort. »
Je regrettai sincèrement le capitaine ; mais je n'ai pas besoin de le dire, tous mes regrets étaient concentrés sur mon pauvre Henry.
Le 20 juin, je reçus du quartier général du prince de Neufchâtel des proclamations pour être affichées et répandues dans la ville d'Œdenbourg : le but de ses proclamations était de détacher les Hongrois de la cause impériale d'Autriche. Mais les Hongrois, en 1809, étaient fortement attachés à l'empereur d'Autriche, et leur fidélité ne faisait que s'accroître par suite de ses malheurs récents. Je me rappelle que
l'empereur Napoléon leur adressait des paroles qui certes étaient susceptibles de les ébranler :
« Je ne veux rien de vous, Hongrois, disait l'Empereur. Vous avez une langue nationale, devenez une Nation* Réunissez-vous dans les plaines de Racos, comme jadis vos ancêtres le faisaient, pour élire un chef ; je l'accepterai. »
Les Hongrois, comme je l'ai déjà dit, restèrent inviolablement atttachés à leur souverain. Toutes les proclamations en latin et en allemand affichées le matin étaient déchirées la nuit.
Il y avait trois semaines que j'étais à Œdenbourg; ma blessure allait on ne peut mieux. J'écrivis au prince de Neufchâtel la lettre suivante :
« Mon prince, la ville d'Œdenbourg, en Hongrie, était restée sans commandant de place depuis le passage du corps d'armée du général Lauriston. En passant dans cette ville pour rejoindre mon régiment, une blessure que j'avais reçue le 6 mai, et que je croyais guérie, se rouvrit et me força d'y faire séjour. Le bourgmestre et deux membres de la municipalité vinrent alors me prier de prendre le commandement de la place. Je l'acceptai ; car, ne pouvant à cause de ma blessure être dans les rangs des combattants, je pouvais encore être utile à l'armée dans le poste qui m'était offert. Maintenant que je suis guéri et que le devoir me prescrit de rejoindre mon régiment, j'ai l'honneur de prier Votre Altesse Sérénissime d'envoyer un officier pour me remplacer dans le commandement d'une ville qui, à cause des ressources qu'elle présente, mérite d'être ménagée. J'ai l'honneur, etc.. 24 juin 1809. »
Le 28 juin, un officier d'état-major, ayant le grade
de chef de bataillon, arriva avec Tordre du prince de Neufchâtel de prendre le commandement de la place d'Œdenbourg. Il lui était enjoint de prendre tous les renseignements possibles auprès du lieutenant Parquin au sujet de cette ville, et d'autoriser cet officier à rejoindre son régiment, si sa blessure était entièrement guérie.
Je partis le lendemain emportant, j'ose le dire, l'estime des habitants. Je ne jugeai pas à propos d'aller sur Raab, je me dirigeai par la route la plus courte sur Vienne, et je rejoignis mon régiment au pont sur le Danube. J'étais heureux de retrouver mes camarades qui m'accueillirent fort bien : mais j'avais le cœur navré en ne retrouvant plus mon cher Henry.
J'eus des détails sur sa mort. Le maréchal des logis Nicloux, qui fut chargé de le conduire à l'ambulance, me dit que lorsque l'amputation fut terminée, il tâchait de le rassurer sur le résultat, en lui disant :
« Maintenant, mon lieutenant, dans quelques mois, vous serez aux Invalides, à faire avec votre canne des plans de bataille.
«Je lui faisais des contes, ajoutait Nicloux, pour le distraire. Mais je craignais bien qu'à la suite d'une si terrible amputation, la fièvre ne vînt enlever mon digne lieutenant. J'étais très affecté ; mais je cachais mes craintes. Tout à coup le lieutenant me dit:
— Maréchal des logis, donnez-moi ma sabretache. <c Ayant satisfait à sa demande, je le vis tirer de cette sabretache une petite glace qui lui servait pour sa toilette au bivouac et en route (car ce bon Henry était très coquet) ; puis, après y avoir jeté les yeux rapidement, il me dit en me serrant la main :
— Adieu, maréchal des logis. Je vous remercie de
« vos soins. Faites mes amitiés à tous mes camarades « présents et absents. (Je m'appliquai cette dernière « expression, car nous nous aimions bien Henry et « moi.) Dites-leur que je suis content de moi, car « j'ai envisagé la mort sans pâlir.»
« Une minute après, notre brave lieutenant expira. Ce fut un deuil général dans le régiment. »
Le 5 juillet, nous allâmes bivouaquer dans un village à trois lieues du pont de la plaine de Wagram. Le soir, dormant sur la paille, pêle-mêle avec mes camarades, dans une maison de paysan inhabitée, je me réveillai à minuit, et j'aperçus le lieutenant Raux qui était encore occupé à écrire :
« Que faites-vous donc là à cette heure, mon cher camarade ? lui dis-je.
— J'écris à ma famille, et de plus à une jeune personne que j'aime beaucoup, dont je suis aimé, et qui est ma fiancée. Je lui écris que, demain, dans la bataille qui doit se livrer, je serai tué.
— C!est un rêve que vous faites là, lui dis-je; c'est le contraire qu'il faut croire. »
Là-dessus, je me rendormis jusqu'à cinq heures, où je me réveillai, car la trompette sonnait déjà dans le village. Un instant après, j'étais à cheval.
Le 6 juillet, le jour paraissait à peine à l'horizon, qu'une forêt de baïonnettes resplendissait de tous côtés dans la plaine en réfléchissant les rayons de soleil dans mille directions différentes. Les tambours retentissaient au loin. Tout nous faisait présager une chaude et belle journée. Notre brigade était revenue prendre son poste d'avant-garde des grenadiers réunis de la division Oudinot. Nous manœuvrions sous le boulet ennemi depuis huit heures du matin ; il était
i6o SOUVENIRS DE GLOIRE ET D*AMOUR
midi, lorsque la brigade Colbert, forte de trente-trois escadrons dont nous faisions partie, fit un mouvement au trot, en colonne par escadron,' pour venir occuper le centre de l'armée, derrière cent pièces de l'artillerie de la Garde commandée par le général Lauriston.
Nous étions toujours exposés au feu de l'artillerie ennemie, qui, dans une formidable position, ripostait à la nôtre. Les canonniers de la Garde avaient mis l'habit bas pour être plus libres dans leurs mouvements.
Le lieutenant Lauriston commandait un peloton à la droite du mien. Son père venait toutes les demiheures toucher la main de son fils. Il y avait à peine une minute qu'il venait de le quitter, lorsqu'un boulet traversa de part en part le cheval de Lauriston. Le boulet était entré derrière le mollet gauche du cavalier et il était sorti derrière son mollet droit. Cet officier était tombé, couché sous son cheval, et je crus un instant qu'il avait la jambe gauche coupée. Je fis mettre tout de suite quelques chasseurs pied à terre pour le dégager; puis je lui demandai :
« Lauriston, souffrez-vous de la jambe gauche? »
Il me répondit :
— Mon cher Parquin, elle est toute engourdie, mais j'ignore moi-même si elle est cassée. »
Enfin les chasseurs parvinrent à le tirer de dessous son cheval, et notre angoisse disparut en voyant Lauriston sauter sur ses deux jambes.
« Ce n'est rien, je n'ai pas été touché, dit-il.
— Eh bien! mon cher, dis-je en lui donnant la main, je vous fais mon compliment, vous avez du bonheur. »
Il se retira à pied et alla prendre un des chevaux
E. MEISSONIER
Lb maréchal L ANNE S (1769-1809)