‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 28 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

de son père, car aucun de nos chevaux de main au régiment n'avait pu passer. L'ordre avait été donné de livrer le passage des ponts sur le Danube aux combattants seulement et nos domestiques étaient restés en arrière.

Une demi-heure s'était passée, lorsque j'aperçus au loin le général qui venait probablement toucher de nouveau la main de son fils. J'envoyai immédiatement le brigadier de droite au-devant de lui pour le rassurer sur son sort.

Il y avait une heure que nous étions dans cette pénible mais honorable position, — car nous soutenions les cent pièces d'artillerie de la Garde dans la crainte que la cavalerie ennemie ne les chargeât — lorsque enfin notre feu força l'artillerie autrichienne de cesser le sien. Alors la brigade se mit en marche, prenant le même chemin et conservant le même ordre qu'à son arrivée. Plus loin, les boulets ennemis passaient dans nos rangs et allaient tomber près de l'Empereur, devant qui nous défilions. Avant d'arriver à notre place de bataille, devant les grenadiers réunis, nous traversâmes un fort ruisseau qui serpente dans la plaine de Wagram et, à deux heures, nous étions formés en ligne de bataille. Trois carrés ennemis sur six rangs, soutenus par l'artillerie du prince Hohenzollern, occupaient la plaine devant nous. Lauriston venait de nous rejoindre en grande hâte, montant un cheval de son père, et sans avoir pris le temps de substituer sa selle d'ordonnance au harnachement de sa nouvelle monture, dont la housse était en or.

Le général Oudinot passa au galop devant notre brigade, et dit au colonel Labiffe, qu'il connaissait :

« Allons, Labiffe, rebiffe-toi ! Tu vas charger! »

ib2 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D' AMOUR

En effet, au même moment, le brave général Colbert enleva sa brigade, composée des 7 e et 20 e chasseurs et du 9 e hussards, qui chargèrent avec intrépidité les carrés ennemis qu'ils avaient en face d'eux en plaine. Le 7 e chargea vigoureusement, le général à sa tête. Mais, à cent pas, une fusillade terrible du carré porta un désordre affreux dans les rangs de ce régiment. Le général Colbert fut atteint d'une balle à la tête, plusieurs officiers furent tués ou blessés, et 50 à 60 chasseurs mis hors de combat. Le 7 e dut faire demi-tour ; ce que voyant, le colonel Castex, au lieu de charger sur le carré qui était en face de lui, comme il en avait Tordre, aima mieux diriger le régiment, qui était au trot, sur le carré qui venait de faire feu sur le 7 e chasseurs. Il commanda à propos :

« Escadrons, demi à droite, au galop, et chargez ! »

Le carré ne put résister à cette nouvelle charge : il fut enfoncé. De son côté, le 9* hussards avait réussi sur son carré. La brigade en avait donc enlevé deux sur trois, sous le feu de l'artillerie ennemie, qui, voyant les carrés enfoncés, .tirait à mitraille sur nous et sur l'infanterie prisonnière. Le lieutenant Lauriston nous avait à peine rejoints, qu'un boulet ennemi étendit de nouveau sur le terrain le cheval qu'il montait. Ce qui fit dire, le soir, au général :

« Tu aurais bien dû prendre la plus mauvaise rosse de mon écurie, au lieu de mon meilleur cheval, puisque tu devais le faire tuer. »

Mon cheval avait reçu, dans le carré que nous venions d'enfoncer, un coup de baïonnette à l'épaule gauche ; et comme je me retirais en arrière avec mon cheval boiteux, je rencontrai sur mon chemin le lieutenant Raux, qui m'avait pronostiqué sa mort la nuit

précédente. Il se rendait à l'ambulance, avec une blessure assez légère à la cuisse.

« Eh bien ! lui dis-je. Vous voyez qu'il ne faut pas se laisser aller aux pressentiments.

— C'est vrai, me dit-il. J'en suis quitte à bon marché. J'ai eu tort d'écrire chez moi la nuit dernière. »

Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'un biscaïen de l'artillerie ennemie arrivant par le haut de son colbach, lui fracassa la tête et l'étendit roide mort.

Je rendis compte au colonel Castèx de cet événement, ainsi que du pressentiment que cet officier avait exprimé. On prit chez le vaguemestre la lettre qu'il avait écrite la veille. Le conseil d'administration écrivit à la famille, que cet officier avait été blessé et, huit jours après, qu'il était mort de ses blessures.

A trois heures et demie, la journée de Wagram était finie pour notre brigade, tandis que sur la gauche le corps de Masséna se battait encore à minuit. Le régiment bivouaqua sur le terrain où nous avions enlevé les deux carrés d'infanterie du prince de Hohenzollern, formant un total de 2.000 prisonniers.

La journée de Wagram, que le prince Charles nous disputa vivement, valut à l'armée 20.000 prisonniers, des drapeaux et 30 pièces de canon. On voit, par ce qu'a fait notre brigade, que nous avions pris une bonne part au résultat de cette bataille.

L'armée perdit à cette bataille l'intrépide général Lasalle. Lui aussi, le matin de cette journée, il avait pronostiqué sa fin. Son cheval de bataille, que son hussard avait mené imprudemment boire, dès quatre heures du matin, à un ruisseau au delà des avantpostes, avait été pris, ainsi que le hussard par une

patrouille ennemie. Ce fut le premier désagrément de la journée. Un peu plus tard, comme il fouillait dans ses fontes pour atteindre une petite bouteille d'excellente eau-de-vie de France, que son domestique ne manquait jamais d'y mettre, il fut désappointé de n'y trouver que des morceaux de verre ; la bouteille était brisée.

« Diable de journée! dit le général Lasalle ; j'y serai tué. »

Deux heures plus tard, il était frappé mortellement dans une charge brillante qu'il exécutait sur les carrés ennemis, à la tête des nombreux escadrons accoutumés à le suivre à la victoire.

Les majors Daumesnil et Corbineau, des chasseurs de la Garde impériale, eurent chacun une jambe emportée. On sait de quelle manière l'Empereur récompensa ces deux braves. Il donna au général Daumesnil le commandement de Vincennes, où il se couvrit de gloire plus tard, lors de nos revers, par la réponse énergique qu'il fit à l'ennemi, maître de Paris, qui le sommait de se rendre :

« Dites aux alliés que lorsqu'ils me rendront ma jambe, je leur donnerai les clefs de la place ; jusque-là, qu'ils passent au large, hors de la portée des boulets, s'ils ne veulent en sentir l'effet. »

C'était ce même Daumesnil qui, simple guide du général Bonaparte, à Saint-Jean-d'Acre, avait exposé ses jours pour sauver ceux de son général. Il était à quelques pas en arrière du général en chef et de Berthier, tenant à la main leurs chevaux et le sien, lorsqu'un obus vint tomber à quatre pas du groupe. A la vue du danger auquel est exposé le général, Daumesnil n'hésite pas : il quitte les chevaux et va

5i. — S. Gl. et Ain,

couvrir de son corps celui qui, plus tard, devait étire son Empereur. Heureusement l'obus, entré profondément dans le sable, n'éclata pas, et Daumesnil revint près de ses chevaux. Le général Bonaparte prononça ces deux paroles, qui, certes, dans sa bouche, valent tous les compliments :

« Quel soldat ! »

Le général Corbineau attendit le retour de l'Empereur à Paris pour lui demander une récompense. Ce fut quand la recette de Rouen vint à vaquer, en 1810, qu'il se présenta au lever de Sa Majesté, et lui en fit la demande. Tout le monde sait que cette recette est une des plus considérables de France, et qu'elle exige un très fort cautionnement.

« Et qui fournira le cautionnement? dit l'Empereur.

— Ma jambe, Sire.

— Et moi probablement, dit Napoléon en riant. » Le général eut la recette de Rouen. Ces récompenses étaient dignes du dévouement de ces officiers, et la France les vit avec plaisir.

L'Empereur voulut choisir par lui-même un des majors de sa Garde parmi les colonels de l'armée ; il se fit présenter par le maréchal Bessières un certain nombre de candidats, dont le nom du colonel Lion fermait la liste. Sa Majesté, ayant parcouru cette liste, s'arrêta au dernier nom :

« Il me faut un lion pour être major de ce régimentlà, » dit-il.

Et le colonel du 14 e chasseurs fut fait général-major aux chasseurs de la Garde.

Ce fut dans cette journée de Wagram que le régiment de chevau-légers polonais de la Garde, qui était venu à Œdenbourg lorsque j'y étais, eut une

i66 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

sanglante rencontre avec un régiment de lanciers ennemis. Les chevau-légers mirent en déroute leurs ennemis à coups de sabre et à coups de carabine, et se saisirent de leurs lances, arme favorite des Polonais, pour les achever. Ils attaquèrent avec avantage, dans la même journée, et munis de ces lances, le régiment des dragons de la Tour, qui représente dans l'armée autrichienne un de nos régiments de carabiniers à cheval. Lorsque le maréchal Bessières rendit compte le soir à l'Empereur des glorieux faits d'armes des chevau-légers, Sa Majesté dit :

« Qu'on leur donne donc des lances, puisqu'ils savent si bien s'en servir. »

Le lendemain de la bataille de Wagram, l'armée apprit que l'Empereur avait fait maréchaux d'Empire les généraux de division Macdonald, Oudinot et Marmont.

Le soldat français, avec son gros bon sens, les classait ainsi dans les causeries du bivouac :

« La France a nommé Macdonald ;

« L'armée a nommé Oudinot ;

« L'amitié a nommé Marmont. »

Page 1