‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Défi original.

« Il aurait dû garder la vieille. »

La sémillante marquise dona Rosa de la N...

La jolie Madame Magnan et les guérillas.

La charmante Mariquita.

Du 7 au 10 juillet, la brigade, privée de son général, qui, blessé d'un coup de feu à la tête, s'était retiré à Vienne , manœuvra sous les ordres du colonel Gautrin, commandant le 9 e hussards.

Le 10, nous fîmes partie de la division du général Montbrun, qui se présenta devant Znaïm, où nous trouvâmes l'armée ennemie réunie et rangée en bataille. Nous crûmes à un engagement général. Le corps de Masséna et celui d'Oudinot s'étaient avancés jusqu'aux faubourgs : on s'y battait et le canon ronflait, lorsqu'à sept heures un parlementaire vint se présenter aux avant-postes, à l'effet d'obtenir le passage libre pour le prince Lichtenstein, qui se rendait auprès de l'Empereur Napoléon, pour demander une suspension d'armes. L'armistice fut conclu le 13 juillet. Il était d'un mois, avec quinze jours d'avertissement. C'est ce qui fit que l'armée, et particulièrement la brigade, eurent d'excellents cantonnements en Moravie, jusqu'à la paix. J'eus le mien avec mon peloton, composé de vingt-cinq chasseurs, dans un beau village de deux

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ou trois cents feux, et dans lequel était un vaste château appartenant au prince Esterhazy.

J'avais mis mon peloton en bataille sur la place de l'église pour recevoir les billets de logement du maréchal des logis que j'avais envoyé en avant, lorsqu'il vint me remettre mon billet. Je fus étonné de voir qu'il m'avait logé chez le curé et non au château.

« C'est, mon lieutenant, me dit-il, parce que j'ai jugé que vous seriez mieux dans une maison habitée que dans un château d'où le prince est absent, et qui n'a que son intendant pour vous recevoir. »

Un petit mouvement d'amour-propre, la vanité de dater ma correspondance des domaines du prince Esterhazy, me fit préférer le château tout désert qu'il était. Je m'y présentai donc. L'intendant me fit installer très confortablement, et vint prendre mes ordres, en m'annonçant qu'ils seraient exécutés en tous points. Il me prévint en outre que la cave était très bien garnie ; enfin, il parut vouloir provoquer ma dépense plutôt que la réduire. J'invitais tous les jours le maréchal des logis du détachement à venir dîner avec moi pour me tenir compagnie.

Je ne fus pas longtemps dans mon isolement. Au bout de quelques jours, le général Pire, ses aides de camp, l'état-major du 16 e chasseurs et la compagnie d'élite de ce régiment, vinrent s'installer dans le village. Le général avait obtenu du général Castex d'empiéter sur nos cantonnements et de venir habiter lui-même le château du village, sans déplacer toutefois l'officier et les vingt-cinq chasseurs qui y avaient déjà pris leurs cantonnements. Je m'empressai d'offrir ma chambre au général, qui l'accepta, à condition que je choisirais

après lui et que j'accepterais mon couvert à sa table, ce que je fis avec reconnaissance. Le général avait pour aide de camp le lieutenant Castelbajac et pour officier d'ordonnance mon ami Guindey, devenu depuis 1806, lieutenant au 10 e hussards.

Tout ce monde fut parfaitement bien installé. Il fallait voir l'intendant du prince ; loin d'être fâché, il était au comble de la joie. Il me disait en se frottant les mains :

« A la bonne heure. Voilà qui fera honneur au prince Esterhazy ! On peut au moins ouvrir un compte avec une clientèle pareille, avec des hôtes qui savent ce que c'est que de vivre, avec ce général Pire, qui ne voyage jamais sans un bon cuisinier. Car, quant à vous, lieutenant, je vous l'avoue franchement, j'aurais été honteux de présenter à Monseigneur, à son retour, une dépense qui ne se serait pas élevée, pour vous et votre suite, à 10 florins (21 fr.) par jour!

— Il est donc bien riche, votre seigneur ?

— Quoi ! Vous ne connaissez pas les richesses du prince Esterhazy ?

— Aucunement. Cependant son nom ne m'est pas étranger, parce qu'avant la Révolution, le 3 e hussards portait le nom d'Esterhazy.

— Eh bien, Monseigneur est, je crois, le plus riche prince de l'Europe. Outre sa fortune en diamants, qui est immense, et qui se transmet d'héritage en héritage, ses domaines sont si vastes, en Hongrie principalement, qu'on peut compter jusqu'à 10.000 moutons qui paissent sur ses terres. »

Vingt ans après l'époque dont je parle, M me Parquin et moi nous recevions, au château de Wolsberg, la visite du prince Esterhazy, qui venait d'acheter le

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château et l'île de Maiman, situés sur le grand lac I de Constance, à quelques lieues du Wolsberg. Le ' prince était un vieillard bien conservé, montant encore parfaitement à cheval, et on ne peut plus galant auprès d'une belle dame qui raccompagnait. Il était difficile de rencontrer un homme de formes plus élégantes ; c'était un de ces grands seigneurs de l'ancien régime, dont M. de Talleyrand a été, en France, la dernière expression. Une personne bien informée, à Constance, m'apprit que la fortune du prince Esterhazy avait été mise en tutelle ; un conseil de famille administrait ses domaines. Je me serais bien douté qu'il lui arriverait une pareille catastrophe, rien qu'au choix de son magnifique intendant de Moravie. Mais revenons à nos cantonnements de Moravie, en 1809, où nous passâmes trois mois des plus agréables.

Le général était un bon vivant et un excellent soldat, aimant la jeunesse. On racontait de lui, au bivouac, que, dans la campagne de Prusse, capitaine d'un régiment de hussards, il était entré dans une ville forte ennemie, Graudenz, je crois, par surprise, à la faveur de la nuit, la plus grande partie de ses soldats parlant l'allemand. Après avoir frappé une contribution très forte, il avait rejoint son régiment à la pointe du jour, laissant l'armée ennemie dans l'étonnement d'une pareille audace, sans exemple dans leurs rangs.

A dix heures, le déjeuner à la fourchette était servi ; à cinq heures, le dîner à deux services, dessert, café et liqueurs. Nous avions un excellent billard pour passer le temps, outre les dés et les cartes qui ne quittaient pas le tapis vert.

Au 15 août, la chasse fut ouverte, et Dieu sait quelle part nous prîmes à cet agrément. Le général était

très bon chasseur. Nous ne revenions jamais au château sans y rapporter des quantités énormes de gibier, à la grande joie de l'intendant, qui était très fier de tout ce qui était une nouvelle preuve de la grandeur de son maître et une nouvelle cause de dépense. Dans ce pays, la chasse est un droit de seigneur, et le propriétaire d'un champ est passible de peines très sévères, s'il tue du gibier sur son terrain avec une autre arme qu'un bâton. Le général, ses aides de camp et moi, nous ne marchions jamais en chasse sans avoir derrière nous un chasseur du prince, armé de fusils à deux coups, qu'il nous présentait chargés quand nous avions fait feu de nos armes.

Une matinée que nous étions fatigués de tuer lièvres, perdrix, renards, Castelbajac et Guindey, établirent un paria qui abattrait le plus d'hirondelles. Au bout d'un quart d'heure, aucun de ces messieurs n'en avait tué. Ils se chicanaient sur leur maladresse réciproque, lorsque Guindey, pour faire valoir son coup d'œil, offrit à Castelbajac de tirer à cent pas à plomb de lièvre sur la partie de son corps que je ne nomme pas ; il promettait aussi de se mettre dans la même position pour recevoir la décharge de son adversaire après qu'il aurait tiré son coup de fusil. Il fallait être bien jeune, comme Tétaient ces messieurs, pour qu'un pareil défi pût être proposé et accepté. Cependant ils s'étaient placés à la distance voulue et allaient commencer à exécuter leur gageure, lorsque, heureusement, je vins m'interposer :

« Mon cher, dis-je à Guindey, je ne veux pas vous empêcher d'exercer votre adresse à vos dépens, mais je viens vous demander à l'instant le pantalon que je vous ai prêté et que vous portez sur vous, car je ne me

soucie pas qu'il soit mis à jour dans le nouvel amusement que vous vous créez. »

Faite avec un grand sérieux, cette demande mit fin au défi, dont l'un ou Vautre eût, sans aucun doute, conservé des traces douloureuses.

Le 15 septembre, le général Colbert, guéri de sa blessure, réunit sa brigade, forte de trente escadrons, dans une plaine, sur la route de Brùnn, pour être passée en revue par l'Empereur, qui arriva à midi précis. Il faisait une belle journée de fin d'été. La brigade était sur trois lignes, formées par le 9 e hussards, le 7 e et le 20* chasseurs. L'Empereur parcourut les rangs, parut content, donna de l'avancement et distribua quelques décorations. Jamais le nombre de ces décorations ne dépassait une douzaine par régiment pour chaque campagne. Le colonel fut fait commandant de la Légion d'honneur, et, quelques jours après , il reçut son brevet de général de brigade. Les deux chefs d'escadron du régiment demandèrent et obtinrent leur retraite. MM. Curély et de Vérigny, capitaines sortant des 6 e et 7* hussards, furent nommés chefs d'escadron au régiment. C'étaient d'excellents officiers supérieurs, comme on le verra dans la suite de ces souvenirs.

Les lieutenants Lacour et Lauriston furent faits capitaines. Parmi les officiers décorés se trouvait mon camarade Maille qui, au lieu d'une tête guerrière, tout bon officier qu'il était, avait bien plutôt la paisible et honnête figure d'un fonctionnaire civil. Ce détail n'était du reste qu'un indice de ses destinées futures ; car, trente ans plus tard, je le retrouvai maire à Doullens, à la satisfaction de tous les habitants de cette petite ville. L'Empereur, qui ne voyait rien de guer-

MUSÉE DE L'ARMÉE

Officier du 20* chasseurs, compagnie d'élite.

D'après une estampe de Martinet*

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