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rier sur sa figure, dit au colonel qui présentait -M. Maille comme ayant été blessé à la charge des boulans :
« Blessé, blessé, ce n'est pas une raison. En a-t-il blessé d'autres, au moins ?
— Sire, cet officier a fait son devoir. »
Et M. Maille fut décoré. Le colonel présenta aussi l'officier payeur du régiment pour la croix.
Soit que son nom ne prêtât pas à une action d'éclat, — il s'appelait Jeanjean — soit pour tout autre motif, l'Empereur répondit, en avançant le pouce sur l'index :
« Un officier payeur, cela se récompense comme cela. »
Mais le colonel fit observer que, depuis quatre ans, cet officier avait rendu des services réels au régiment, ce qui était vrai ; l'Empereur, pour en finir, dit :
« Cet officier peut-il prendre le commandement d'un peloton ? »
Le colonel l'affirma, ce qui était chose plus que douteuse, et Jeanjean fut décoré. La revue finit par un défilé au galop par escadron, aux cris de : « Vive l'Empereur ! » Après le défilé, l'Empereur donna l'ordre au colonel de faire prendre le pantalon de drap au i er octobre. Jusque-là nous avions fait la campagne avec le pantalon de coutil.
Nous retournâmes dans nos cantonnements. Dès le commencement de novembre, la paix ayant été signée au mois d'octobre, l'armée commença son mouvement rétrograde. A la même époque, le chef d'escadron Cavroi, sortant des chasseurs à cheval de la Garde, fut nommé colonel au régiment. La brigade revint en Bavière aux environs de Baireuth. Vers la fin de janvier 18 10, la nouvelle du divorce de l'Empereur se
répandit dans l'armée. Je dois le dire, au moins autant que je puis en juger par ce que j'ai vu au régiment, cet acte ne fut pas accueilli avec faveur dans l'armée, où le nom de l'impératrice Joséphine jouissait d'une grande popularité. Certes, rien n'était plus vrai que ces paroles de l'Empereur : « Joséphine, tu me gagnes les cœurs, tandis que je gagne les batailles. » Les hommes éclairés reconnaissaient dans le divorce un acte politique et dynastique. Les soldats, en voyant répudier la bonne, la gracieuse, la charitable Joséphine, y trouvaient de l'ingratitude. Le nom de Joséphine est souvent revenu sur leurs lèvres, lors de nos désastres. En parlant de l'Empereur, on les entendait dire :
« Il ne fallait pas qu'il quittât la vieille ; elle lui portait bonheur et à nous aussi. »
Vers le 10 février 1810, le régiment quitta la Bavière pour rentrer en France, et le i w mars nous étions à Strasbourg. Le général Castex, qui s'y était marié et y demeurait, vint passer la revue du régiment à Kehl, avec le général Colbert. Le corps d'officiers donna un dîner à ces deux généraux, à l'hôtel de la Maison-Rouge, à Strasbourg. C'est de ce jour-là que date ma connaissance avec MM. Bro et de Brack, aides de camp du •général Colbert. Le dernier avait dans l'armée le surnom de « M lle de Brack, » non pas qu'il lui manquât rien de viril ; au contraire, il avait la réputation d'un très bon soldat et d'un excellent officier. Mais sa jeunesse, l'extrême blancheur de sa peau, sa chevelure blonde, l'absence de toute moustache et l'élégance de sa taille lui valurent ce surnom.
Il y avait près de quatre ans que nous avions quitté la France, en passant le Rhin à Mayence, lorsque
nous y rentrions par le pont de Strasbourg en 18 10. Pendant ces quatre années, j'avais fait la campagne de Prusse en 1806, la campagne d'Eylau en 1807 (où j'avais été blessé et fait prisonnier), enfin la campagne de 1809, dans laquelle j'avais reçu un coup de feu au bras droit. Je puis ajouter, suivant l'expression de l'Empereur, que si j'avais été blessé, j'en avais blessé d'autres. Cependant une modeste épaulette de souslieutenant était la récompense de mes sept ans de services. Mais ce temps était une époque d'abnégation. L'ambition était satisfaite, quand on se battait pour faire triompher la patrie de ses ennemis, et pour mériter à la France le titre de la Grande Nation. L'Empereur nous récompensait de nos veilles, de nos fatigues, de nos blessures par ces paroles :
« Soldats, je suis content de vous ; vous avez surpassé mon attente. »
En 18 10, à peine âgé de vingt-trois ans, j'étais heureux et fier : j'étais officier français !
Dans la première semaine du mois de mars, la brigade du général Colbert se mit en route pour être échelonnée en détachements de cinquante cavaliers, commandés par un officier, à chaque relais de poste, de Strasbourg à Compiègne. C'était pour escorter la nouvelle Impératrice, Marie-Louise. J'étais avec mon détachement à Sarrebourg. L'ordre était d'escorter les voitures qui devaient prendre le trot sur la grande route et traverser les villes et les villages au pas, et de laisser approcher le peuple afin qu'il pût voir l'Impératrice. S. E. le prince de Neufchâtel, qui avait épousé solennellement, le 11 mars, à Vienne, au nom de l'Empereur Napoléon, la fille des Césars, comman-
dait la marche du convoi, ayant sous ses ordres le général Lauriston, aide de camp de l'Empereur, qui voyageait dans la voiture du prince. La sixième voiture était celle de l'Impératrice, qui avait près d'elle, à sa gauche, la reine de Naples, sœur de l'Empereur.
Le général Colbert remplissait les fonctions d'écuyer auprès de l'Impératrice; il y avait aussi un chambellan de l'Empereur, qui aurait dû se tenir à la portière de droite de la voiture de l'Impératrice ; mais il restait souvent en arrière et paraissait souffrir beaucoup des fatigues du voyage. Cette circonstance me valut une orange que Marie-Louise passa probablement pour lui 7 mais que je pris de la main de l'auguste personne, qui laissa le fruit dans ma main, n'apercevant pas le chambellan à qui elle le destinait.
Le général avait fait inviter les officiers de la brigade à lui prêter un de leurs chevaux sellé à chaque relais. A Strasbourg, mon domestique lui tint prêt le cheval qui avait appartenu à l'officier des Barkos, et qui était devenu ma propriété depuis l'affaire des houlans. Ce cheval, qui avait courtes oreilles et courte queue, était loin d'être jeune et beau ; il avait cependant une allure très agréable pour le cavalier : c'était un petit galop de chasse très régulier, auquel il paraissait avoir été accoutumé de longue date. Arrivé à Blamont, qui était la fin du relais, le général vint me dire que ce cheval l'avait délassé des fatigues de la route, et il me pria de le lui laisser pour faire avec lui encore un relais. J'acquiesçai à la demande du général, je tenais à lui être agréable.
Je venais d'avoir l'occasion de voir parfaitement Marie-Louise ; elle me parut être une très belle per-
Lk colonel DE BRACK (1830)