‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 31 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

sonne, avec une taille des plus élégantes, une figure très fraîche, de belles dents et une fort jolie main, signe certain de la beauté du pied. La reine deNaples, qui l'accompagnait, était alors dans tout l'éclat de son extraordinaire beauté.

Au relais de Blamont, après la harangue inévitable du maire, un villageois à l'air aisé, qui portait un chapeau à trois cornes, s'approcha de la voiture et dit à l'Impératrice, en se découvrant :

« Madame, rendez bien heureux notre grand Empereur, et surtout faites- lui beaucoup d'enfants. »

Puis il termina son allocution en criant : « Vive l'impératrice Marie-Louise et vive l'empeur Napoléon. » Marie-Louise, aux paroles naïves du paysan lorrain,- ne put s'empêcher de rire, et se retournant vers la reine de Naples, elle lui dit :

« Voilà un Français qui me paraît bien impatient ! Qu'il attende au moins que je sois épousée. »

Le cortège reprit sa route le soir. Lorsqu'on s'arrêtait pour le coucher , l'Impératrice ne manquait jamais de recevoir une lettre de son auguste époux.

Le général m'avait renvoyé le cheval que je lui avais prêté, avec beaucoup deremercîments. Quelques jours après, je reçus de Luné ville une lettre dans laquelle il me mandait de faire parvenir par la gendarmerie ce même cheval et de lui en marquer le prix. Ce que je m'empressai de faire, en lui répondant que j'en voulais quinze louis de vingt-quatre francs ; j'étais bien aise de m'en débarrasser, vu qu'en France je n'avais droit qu'aune ration. Huit jours après, le général me faisait remettre, non quinze louis, mais trente, prix qu'il avait vendu ce cheval au prince de Neufchâtel, pour chasser à Grosbois. Le général m'écrivit

en outre que jamais de sa vie il n'avait monté une bête d'une allure plus agréable.

Le régiment réuni resta vingt jours à Nancy et partit le i er mai 1810 pour Nantes. Le i er juillet, arriva Tordre de faire partir six cents hommes montés pour l'Espagne, sous les ordres du commandant de Vérigny, dont je reçus un matin la visite. Il venait me demander si je voulais partir avec lui pour remplir les fonctions d'adjudant-major, l'officier de ce grade étant tombé malade. Je fus très flatté de cette distinction, et je répondis au commandant qu'étant le moins ancien officier du régiment, je ne pouvais remplir ces fonctions qu'en vertu d'un ordre positif, et que même je ne les remplirais qu'après avoir été annoncé officiellement par un ordre du jour au régiment et au détachement qui partait pour l'Espagne. Les choses étant ainsi réglées, je fis achat d'un excellent cheval de guerre, appartenant au commandant Curély, qui restait à Nantes, et je me mis en route le 5 juillet.

Le 5 août, nous entrions en Espagne par Irun ; le 15, nous étions à Vittoria, où nous passâmes dans le 9 e corps, commandé par le comte d'Erlon. Ce général passa la revue des escadrons, fit former le cercle, et nous complimenta en nous disant qu'il connaissait déjà notre régiment, qui avait servi sous ses ordres dans les campagnes de Moreau, et qu'il espérait que nous soutiendrions en Espagne la bonne renommée que nous nous étions faite sous ses yeux au delà du Rhin. Les 600 hommes du 20 6 donnaient quatre escadrons complets, et formaient, avec pareil nombre d'hommes et de chevaux des 7 e et 13 e chasseurs, la brigade du général Fournier-Sarlovèze. Le 9 e corps resta un mois dans la Navarre, puis se mit en route

pour Salamanque, où il arriva le 15 septembre. La brigade prit ses cantonnements dans les villes et environs de Salamanque, Toro et Zamora. Le gros major vint nous trouver pour prendre le commandement ; il venait de quitter le dépôt du régiment, qui était depuis cinq ans à Bonn, petite ville sur le Rhin.

A Salamanque, mes fonctions d'adjudant-major me valurent un excellent logement chez la belle marquise dona Rosa de la N..., veuve depuis deux ans d'un colonel espagnol. Semblable aux veuves de tous les pays qui conservent des prétentions, la marquise se faisait donner vingt-cinq ans par sa camériste, à qui je m'étais informé de ce détail. Mais ce petit mensonge — si c'en était un — n'était certes pas nécessaire; car, quel que fût l'âge de la marquise, elle était une des femmes les plus attrayantes que j'aie jamais vues; assez petite, mais d'une taille charmante, souple, vive. Quand elle s'abandonnait à danser au son des castagnettes et du tambour de basque, dont elle jouait ellemême, c'était une Espagnole ; quand elle chantait, en s'accompagnant au piano, c'était une Italienne. Elle n'avait pas d'enfants, et vivait seule avec ses domestiques, dans une maison où l'aisance et même le luxe se faisaient remarquer.

C'était un très bon quartier d'hiver, et je m'y trouvais on ne peut mieux. Tous les soirs, je passais une heure ou deux autour du brasero de mon hôtesse. Mais il fallait avoir soin de détourner la conversation de la politique; car dona Rosa, fière comme une Espagnole, ne supportait pas la contradiction. Enfin j'obtins, et cela fut un grand point, que la politique serait bannie de nos conversations. J'avais certes à traiter un sujet bien autrement agréable avec la charmante marquise...

i8o SOUVENIRS DE GLOIRE ET D' AMOUR

La ville de Salamanque est à quinze lieues des frontières du Portugal, que le maréchal Masséna, d'après les ordres de l'Empereur,, avaient franchies au printemps de 1810. Tout le pays était en pleine insurrection. Les routes étaient interceptées et les cours d'eau débordés. Le 11 février 181 1, dans la matinée, le commandant de Vérigny me fit appeler. Il me donna Tordre de faire monter à cheval 50 chasseurs et un officier, qui devraient être prêts à midi ; il s'en réservait le commandement. Les hommes ne devaient partir qu'avec leurs armes seulement et sans bagages, car ils devaient revenir dans la journée même de cette course dans les environs de Salamanque. On partit à midi précis.

On avait gardé le secret le plus absolu sur cette expédition ; voici à quelle occasion elle était entreprise. ♦

Un négociant français, M. Magnan, voulant revenir de Ciudad-Rodrigo à Salamanque, avait profité du départ d'un détachement (J'infanterie qui s'y rendait, pour se mettre en route avec sa jeune femme. Il avait déjà franchi la première étape et les deux tiers de la seconde, lorsque, pressé par sa compagne qui avait hâte d'arriver, et se croyant d'ailleurs lui-même hors de tout danger, il fit mettre les mules de sa voiture au trot. A peine avait-il fait une lieue, qu'au détour d'un chemin assez boisé, la voiture fut assaillie par une bande de brigands, le pistolet au poing. Toute résistance était inutile. M. Magnan, sa jeune et jolie femme, son domestique, ses mules et la voiture, furent conduits à une demi-lieue dans la forêt.

Les bandits, après avoir dévalisé leurs prisonniers, se disposaient à faire subir aux hommes la mort et à

la malheureuse femme les derniers outrages, lorsque l'espoir d'obtenir une forte rançon suggéra au chef l'idée de proposer à M. Magnan de racheter sa vie et l'honneur de sa femme, contre 10.000 francs comptant en or, qui seraient payés par une de ses connaissances à Salamanque. L'offre fut acceptée avec joie. Le négociant écrivit à un de ses correspondants de payer au porteur du billet la somme exigée. A huit heures du matin, l'un des bandits partit avec le billet, sans armes, une baguette à la main. S'il n'était pas de retour à trois heures de l'après-midi, les prisonniers subiraient leur sort.

M. Magnan avait des fonds chez son correspondant, et il ne doutait pas qu'il ne comptât les 10.000 francs. Les heures passèrent ainsi pour lui, sa femme et le domestique, dans des angoisses terribles. La voiture tombée aux mains des brigands contenait des provisions ; on leur en fit une part.

Le messager se présenta, muni de sa lettre de crédit, chez celui qui devait l'acquitter. C'était un Français, qui, ainsi que Magnan, suivait l'armée pour y faire des affaires. Cette lettre si laconique, sans date, lui donna des soupçons. Il questionna l'Espagnol, qui, ne parlant pas français, ne disait autre chose que dinérOj en faisant signe de l'index et du pouce. Le négociant envoya chercher son voisin, le commandant de Vérigny, et lui fit part de son embarras. Celui-ci fit immédiatement arrêter l'Espagnol et le somma de dire la vérité, sous peine d'être pendu à l'instant. Et des chasseurs se disposèrent à exécuter l'ordre de leur chef. Le bandit, aussitôt, avoua tout; il fit connaître le danger que couraient les prisonniers, si l'on n'arrivait pas à leur secours à trois heures

i82 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D AMOUR

après midi. Il s'offrit à conduire les Français à l'endroit de la forêt où les malheureux attendaient leur sort, en passant par des chemins détournés, de manière à surprendre la bande.

« Si tu tiens parole en guidant notre marche, dit le commandant, je te promets la vie, la liberté et de l'argent. »

Le détachement partit donc à midi. L'Espagnol était sur un cheval de troupe, tenu de chaque côté par deux chasseurs, qui avaient Tordre de le tuer s'il faisait mine de se dérober. On marchait depuis quelque temps, lorsque le bandit fit signe d'arrêter un Espagnol qui passait sur la route. C'était un éclaireur de la bande; il fut aussitôt saisi. Il dit au commandant que, pour surprendre les autres, il fallait prendre un sentier à lui connu, et qu'il s'offrait à le conduire. Le commandant accepta, en annonçant aux deux guides qu'en cas d'embûches, ils seraient immédiatement mis à mort.

Le détachement pénétra dans la forêt, et après avoir marché dans le plus grand silence pendant dix minutes environ, il tomba inopinément sur la bande. Il était temps ! le chef des brigands, qui commençait à s'inquiéter, disait àMagnan, en lui montrant l'heure à sa propre montre, dont il s'était emparé :

« Il est trois heures ! Si dans un quart d'heure, que je veux bien encore vous accorder, mon messager n'est pas de retour avec les 10.000 francs en or, vous pouvez, vous et votre domestique, recommander votre âme à Dieu... Quant à votre charmante femme, que les pleurs rendent plus charmante encore, son sort aussi, quoique différent du vôtre, est décidé ! »

La Providence ne permit pas que le crime se con-

sommât. Avant le terme fatal, le commandant de Vérigny et sa troupe arrivaient et faisaient feu sur les brigands, sans leur donner le temps de saisir leurs armes. Un grand nombre furent tués ou blessés ; les autres se jetèrent à genoux, les mains jointes, pour implorer leur grâce.

M. de Vérigny s'empressa de détacher les liens avec lesquels les bandits avaient garrotté les prisonniers, en commençant galamment par la dame, qui était plus morte que vive. Les voyageurs reçurent tout ce qui leur avait été pris, ce qui permit à Magnan de donner cinq onces d'or à chacun des deux larrons qui avaient si heureusement guidé la troupe dans cette expédition. Le commandant leur rendit la liberté en les exhortant à vivre plus honnêtement. . On se remit en route pour Salamanque. Les morts, dont était le chef de la bande, restèrent sur place. Neuf blessés et le reste des brigands furent garrottés et mis sur deux charrettes réquisitionnées sur la route. Ils furent, en arrivant, livrés à la justice espagnole, qui ne tarda pas à les envoyer figurer à diverses potences au dehors de la ville, où Ton a l'habitude de suspendre, bien contre leur gré, messieurs les voleurs de grand chemin pris en flagrant délit.

Cette affaire, si habilement et si heureusement conduite, fit beaucoup d'honneur au commandant de Vérigny, qui en fut bien agréablement récompensé, assurat-on, par la très vive reconnaissance de la jeune et jolie dame qu'il avait si miraculeusement sauvée des mains de ces bandits peu scrupuleux.

M. de Vérigny était un officier de la plus grande distinction. Il n'avait que vingt-huit ans, il était d'une taille de cinq pieds quatre pouces. Sa tête était fort

belle, et l'expression toute militaire de sa physionomie était rehaussée encore par de superbes moustaches. Élégant dans toute sa personne, il avait de plus une conversation fort originale et des plus amusantes. Bref, c'était un homme aimable. Je vais citer de lui un trait qui fait honneur à la délicatesse de ses sentiments. A la formation de la Légion d'honneur, il était capitaine au 6 e régiment de hussards ; il fut nommé chevalier. Quelques mois plus tard, arrivant dans sa famille en congé de semestre, il y rencontra son frère aîné, M. de La Chasse de Vérigny, capitaine dans l'arme du génie. Tout de suite le capitaine de hussards détacha sa décoration et la mit dans un tiroir de son secrétaire, en annonçant à sa famille que, pendant tout le temps qu'il aurait le bonheur de passer avec son frère, il se priverait de porter une décoration qu'il devait à son bonheur, et qui le distinguait de lui. Il tint parole, malgré les plus vives instances de ce frère, qui était bien plus fier que jaloux de la croix de son jeune frère. J'ai vu ces deux frères à l'armée de Portugal. C'était un beau modèle de fraternité.

Mes fonctions d'adjudant-major me causèrent un désagrément avec un lieutenant du 20 e , qui était probablement jaloux que le choix de nos chefs m'eût préféré à lui. Toutes les fois que je me trouvais de service avec lui, il affectait de négliger ses devoirs. Un jour, je le prévins qu'il eût à arriver au commencement de l'appel, et non à la fin, comme il le faisait. Il ne tint aucun compte de mon avertissement; et, n'étant pas arrivé à l'heure pour conduire sa compagnie au fourrage, j'en prévins le commandant, sans lui laisser ignorer l'autre fait. M. Hymonet se vit infliger quatre jours d'arrêts. Ses quatre jours expirés, cet officier

vint chez moi m'en faire des reproches, qui nous conduisirent sur le terrain. Il avait choisi le sabre.

Nous ne fûmes pas plutôt en garde que, parant tierce, je fis voler la lame de son sabre en éclats. Il n'y avait pas de riposte à faire avec un homme désarmé ; aussi lui dis-je :

« Dans une heure, je vous attends sur le même terrain.

— Oui, me répondit-il, j'y serai et j'apporterai des armes qui ne casseront point. »

J'allai déjeuner avec mon témoin. A dix heures, nous étions de nouveau en présence. C'étaient des fleurets démouchetés que le lieutenant Hymonet avait apportés. Ils ne lui portèrent pas bonheur, car, sur la riposte d'un coup de seconde, se sentant frappé, il s'écria :

« Je suis touché ! »

Nous nous empressâmes de lui prodiguer nos soins. Il en fut quitte pour garder un mois la chambre ; ce qui lui fit faire la réflexion qu'il valait mieux être exact à son service que de m'appeler en duel. Ce n'était cependant pas un méchant homme ; c'était ce qu'on appelle, en terme militaire, un ferrailleur. Il avait toujours la main sur la hanche. Sans éducation, le caractère acariâtre et querelleur, il s'attirait journellement des affaires ou de mauvais compliments, tels que celui-ci, par exemple. Quelques mois après notre duel, un officier du régiment, à table, en déjeunant, se vantait, mais en termes mesurés, d'une affaire qu'il avait eue avec une bande de guérillas. Hymonet, sans la moindre provocation, lui demanda brusquement :

<c Depuis quand fais-tu le crâne ?

— Depuis que tu as cessé de l'être, » répondit l'autre, qui eut tous les rieurs de son côté.

i86 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

Une autre fois, à Zamora, il passait sous' mes fenêtres avec un autre officier. Je présumai — avec raison — qu'il portait des armes, cachées sous son manteau.

« Où allez-vous de si bon matin, Hymonet ? lui dis- je.

— Je vais expédier une vieille polissonne de pratique (c'était son langage habituel) .

— Laquelle?

— Fage. »

C'était un officier du 13 e , très brave et fort adroit sur les armes.

« Mais, mon cher, lui dis-je, prenez garde ; elle est mauvaise, votre pratique.

— Que veux-tu ? bonne ou mauvaise, il faut tout faire. »

Un barbier n'aurait pas mieux dit, et avec aussi peu d'émotion en parlant de sa clientèle. Une heure s'était à peine écoulée que le lieutenant Hymonet repassait avec son bras en écharpe ; il venait de recevoir un coup de manchette. Le malheur le suivait toujours en duel ; aussi ses camarades lui donnaient-ils le nom de « facile » (sous-entendu : à tuer). Il était réellement très brave, mais il ne savait se servir de son sabre que pour le faire voltiger au hasard, à droite et à gauche. Il ne comprenait pas que la ligne droite est la plus courte, et avec son jeu ouvert il ne manquait jamais d'être touché le premier. Cela ne le décourageait nullement ; il changeait d'armes, et le malheur le suivait toujours.

Il prédisait à ses camarades qu'il ne tarderait pas à être capitaine, parce que, disait-il, sa sœur, la belle limonadière du café Feydau, se donnait beaucoup de

« mouvement » pour lui. Sa sœur dut, en effet, se donner beaucoup de « mouvement », car il fut nommé, et il était revêtu de ce grade lorsqu'il succomba dans un dernier duel. Voici dans quelle circonstance : en 1823, pendant la guerre d'Espagne, un capitaine de son régiment, M. Delpech, fut mis à Tordre du jour pour sa belle conduite dans une affaire contre l'ennemi. C'en fut assez pour le capitaine Hymonet. Il soutint que c'était lui qui devait être mentionné. Cette prétention, qui n'était pas admissible, d'après les officiers présents à l'affaire et juges compétents, donna lieu à une rencontre que le capitaine Hymonet provoqua. Le choix des armes appartint à son adversaire, qui prit le pistolet. Les combattants furent placés à vingt pas. Le sort fut fatal à Hymonet. Le premier coup de pistolet tiré par son adversaire l'étendit sur le terrain. Ne pouvant plus se servir de son arme pour riposter, il la laissa tomber, et portant la main sur le côté gauche, où la balle avait frappé, il s'écria :

« C'est fini! c'est fini! Voilà le bouquet! Adieu, mauvaise pratique! »

Telles furent ses dernières paroles.

Une matinée de l'hiver 181 1, passant sous les arcades de la place, je rencontrai un de mes amis, M. V... Je l'avais vu à Ausgbourg, au commencement de la campagne de 1809, sortant de l'École polytechnique, et alors lieutenant d'artillerie. Je le revoyais, deux ans plus tard, portant l'uniforme d'aide de camp, avec Tépaulette de capitaine et décoré de la croix de la légion d'honneur.

«Apprenez-moi donc, mon cherV..., lui dis-je, comment vous avez fait pour abandonner l'artillerie, à laquelle vous étiez si fier d'appartenir.

— C'est, me dit-il, la reconnaissance qui m'y a décidé. Mais c'est un peu long à raconter. Si vous n'avez pas déjeuné, entrons chez Mariquitta, la belle limonadière, et en prenant une tasse de chocolat, qu'elle fait si bien, je répondrai à votre question. »

J'acceptai avec plaisir, et nous voilà installés chez Mariquitta, qui, outre le chocolat qu'elle faisait ellemême, vendait aussi d'excellente pâtisserie, dont mon ami était presque aussi friand que de la belle limonadière. Voici ce qu'il me raconta :

« Vous n'avez pas oublié sans doute, mon cher Parquin, la belle affaire de la divison Claparède, à la bataille d'Ebersberg. Dans cette journée, 7.000 Français soutinrent le choc de 37.000 Autrichiens, leur prirent 6.000 hommes, 30 pièces de canon et 300 voitures. C'est dans cette brigade d'avant-garde du général Cœhorn que se trouvait le bataillon de tirailleurs corses, surnommés dans l'armée les Cousins de V Empereur. Ils prirent au pas de course le pont de la Traun, de deux cents toises de long. Il est inutile de dire que ces braves Corses perdirent énormément de monde.

« L'Empereur, le lendemain de l'affaire, passa la revue de la division et distribua des récompenses aux troupes. Le général Claparède me présenta à Sa Majesté et lui dit que j'étais l'officier dont les 6 pièces d'artillerie, dans un poste dominant le pont, avaient causé un mal énorme à l'ennemi et protégé efficacement le passage du pont à la division. L'Empereur voulut bien me nommer capitaine. Vous pensez bien, mon cher Parquin, que ce n'était pas là l'objet de mon ambition, car l'avancement ne pouvait m'échapper dans cette belle campagne. Aussi, suivant pas à pas

le général pendant la revue, je le suppliai de demander à l'Empereur la décoration pour moi. Le général eut la bonté d'en faire la demande en ces termes :

« Sire, voilà un officier que vous venez de faire capitaine. Il ne se trouve pas heureux. Il préfère la croix d'honneur. »

L'Empereur se retourna vivement vers moi et, me toisant de son regard d'aigle, me dit :

« Jeune homme, tu demandes la décoration, et tu n'as pas encore de barbe !

— C'est vrai, Sire, dis-je sans me déconcerter. Mais ce n'était pas une paire de moustaches qui commandait ma batterie hier. »

L'Empereur fut content d'une réponse qui le fit sourire. Il me décora sur-le-champ, et me laissa le grade de capitaine qu'il m'avait conféré quelques minutes auparavant. Le général, après la campagne, me demanda si je servirais avec plaisir comme aide de camp. La reconnaissance dicta ma réponse, et je vins en Espagne, où le général Clarapède eut une division à commander dans le 9 e corps. »

Je fis compliment au capitaine V... sur son aplomb et sur sa présence d'esprit, et je me promis bien de l'imiter, si jamais l'occasion s'en présentait. Elle se présenta en effet, plus tard.

Le capitaine V... venait de quitter la belle Mariquitta, avec qui il paraissait au mieux, et nous allions sortir du café, lorsque je fis remarquer à mon ami, sous les arcades, deux soldats d'infanterie qui avaient une conversation fort animée. La curiosité nous fit ouvrir la fenêtre et nous entendîmes les paroles suivantes :

« Quoi! disait un des fantassins à son camarade

qui fouillait dans son sac, déjà plus rien dans la grenouille ? Je croyais que nous avions encore de l'argent.

— Tu sais bien, répondit l'autre, que le dernier morceau qui a été échangé chez l'orfèvre n'a rapporté qu'une once, et nous l'avons dépensé depuis la ville de Coïmbre, en Portugal, jusqu'ici.

— Eh bien, il né manque pas d'orfèvres à Salamanque, continua le premier soldat; il ne sont pas inventés pour le roi de Prusse, j'imagine. Tiens, en voici un sous les arcades. Fais-lui expédier un morceau du Sauveur. »

Et dans ce moment, celui qui portait le sac dégagea d'un morceau de toile qui l'enveloppait un Christ en or de la longueur de six pouces, et qui déjà avait été amputé du bras droit. Immédiatement les deux fantassins entrèrent chez l'orfèvre, pour se faire une ressource en vendant un morceau du Sauveur, suivant leur expression, en attendant qu'ils eussent à rendre compte, dans un autre monde, du sacrilège fait dans celui-ci. Nous nous séparâmes bientôt, mon ami et moi. Il partait le lendemain pour rejoindre l'armée de Portugal.

Il y avait plus de six mois que je logeais chez la marquise dona Rosa de la N..., et j'avais mis mon temps à profit, car j'étais devenu enfin le sigisbée de cette piquante Espagnole. La première semaine, elle avait refusé de recevoir mes visites, et je n'avais eu d'autres échanges de civilités avec elle que l'envoi de mes cartes ; mais je ne tardai pas à lui écrire un billet. J employai la clef d'or pour faire jaser la femme de chambre qui me servait tous les matins le chocolat, et j'appris que sa maîtresse guettait, derrière les

rideaux de sa fenêtre, quand je montais à cheval ou quand j'en descendais pour rentrer au logis. Cela me donna de la confiance et m'enhardit au point de lui demander à jouir une heure par jour de sa société, ce qui me fut accordé. Et ensuite, comme on le pense bien, je n'en restai pas là. Je demandai davantage. Bref, j'étais heureux, très heureux.

Ce fut alors que je reçus Tordre de faire préparer pour le jour suivant un détachement de 200 chasseurs, pris, en parties égales, dans les escadrons des 7 e , 13 e et 20 e chasseurs, pour une excursion dans le royaume de Léon, sous les ordres du commandant de Vérigny, que j'accompagnais. Une première course contre les guérillas, qui se montraient partout depuis quelque temps, devait durer dix jours, et nous devions revenir faire séjour à Salamanque. La seconde course devait être de la même durée, et nous devions nous reposer dans la ville de Toro ; enfin la troisième nous menait àZamora. Lorsque j'annonçai mon départ pour le lendemain à la marquise, elle eut l'extrême bonté de me retenir à souper avec elle. Le repas se ressentit de la circonstance, il ne fut pas gai. Mais lorsque j'assurai à la marquise que dans dix jours je la reverrais, sa gaîté naturelle revint peu à peu. Cependant elle ne consentit pas à faire de la musique, malgré mes très vives prières.

Le lendemain, à six heures, j'étais à cheval, et je me rendis sur la place, où je trouvai tout le monde à son poste. Nous nous mîmes en route au pas dans la direction de Toro. Comme je marchais à côté du commandant de Vérigny, il me dit :

« Adjudant-major, lorsque nous aurons fait halte à la moitié de l'étape, vous partirez en avant avec un

officier et 50 hommes, et vous précéderez ma marche en formant mon avant-garde. Vous vous informerez auprès des alcades des villages si on a aperçu dans le pays des bandes de guérillas. En quittant ces villages, vous me ferez parvenir les renseignements que vous aurez reçus, en me laissant un avis chez l'alcade sous sa responsabilité. Lorsque notre marche aura été de sept ou huit lieues, nous nous arrêterons dans le dernier village sur notre route pour y passer la nuit, mais toujours au bivouac, afin de n'être pas surpris. Vous placerez votre détachement en grand'garde sur la place de l'église et vous établirez vos vedettes tout autour du hameau. Vous commanderez dans la meilleure hôtellerie de l'endroit, au compte de l'alcade, dix couverts pour le repas de MM. les officiers. Les vivres seront fournis pour les hommes et les chevaux par le village, à raison de double ration en tout genre. Vous mettrez à l'ordre qu'il est expressément défendu aux sous-officiers et aux chasseurs de rien exiger des habitants, leurs rations devant leur suffire.

« J'ai l'ordre du général Fournier de parcourir en tous sens la province de Léon, de faire un vrai métier de partisan ; je suis parfaitement libre de mes mouvements ; je peux marcher dans telle direction qu'il me paraîtra convenable, faire la route la nuit plutôt que le jour, afin de surprendre l'ennemi. Dans le métier que nous faisons, il faut de la célérité ; aussi n'y aurat-il que deux sonneries : la première pour monter à cheval, la seconde pour en descendre. »

Nous marchâmes neuf jours sans rencontrer de guérillas. Ce n'était pas qu'il en manquât, mais la population les prévenait de notre arrivée, et comme leur rôle n'était pas de combattre des forces avec lesquelles

MUSÉE DE L'ARMÉE

Lb GENERAL BRUYÈRE

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