‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 32 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

il y avait presque certitude d'être battu, ils ne se laissaient pas atteindre. Cependant, le dixième jour, à notre entrée à Salamanque, au gué de la Tormes, à trois lieues au-dessus de la ville, je tombai inopinément sur la bande commandée par El Pastor, dont la moitié de la troupe était déjà au delà de la rivière. Ce qui restait ne tint pas contre nos chasseurs, qui les chargèrent vigoureusement. On leur tua quelques hommes, d'autres se noyèrent, et une dizaine furent faits prisonniers, portant le numéro du régiment sur la figure, ce qui veut dire que nos sabres s'y étaient posés. Quelque facile que fût cette victoire, le commandant Vérigny fut flatté de ne pas rentrer à Salamanque sans résultats. Notre retour fut presque triomphal.

Le commandant, avant de nous séparer, donna les ordres pour le départ du surlendemain. Puis il alla rendre compte au général, et moi je m'empressai de rejoindre l'hôtel de ma marquise. Lorsque j'arrivai à sa porte, avant de mettre pied à terre, je regardai à sa fenêtre : mais ce fut en vain, le rideau ne s'agitait pas ; je présumai qu'elle était sortie. Je fus bientôt détrompé ; elle était dans ses appartements, et quand je me présentai, sa fidèle femme de chambre me dit que la marquise voulait être seule. « Quel caprice ! » dis-je en moi-même. Je n'insistai pas, et j'allai en ville prendre de la distraction et dîner chez le commandant, qui avait eu la bonté de m'inviter. Je rentrai tard au logis, et quand je fus seul dans ma chambre, je voulus me rendre chez la marquise par une porte de son appartement, qui n'était ouverte que pour moi. La clef en était retirée. Je ne crus pas d'abord que c'était à dessein. Je me couchai, remettant au lendemain à

provoquer une explication sur une conduite, aussi étrange.

Je n'eus pas plutôt vu sa femme de chambre, dans la matinée, que je la chargeai d'un billet pour sa maîtresse. Un instant après, jereçus une invitation à souper.

Je m'y rendis avec empressement. Je saluai la marquise avec une politesse plus réservée que ne le comportaient nos relations, paraissant l'interroger des yeux et lui demander les raisons d'une réception aussi froide. Pendant tout le souper, elle ne parla que de choses indifférentes, sans faire la moindre allusion à mon voyage. J'étais de plus en plus piqué. Cependant je me contins. Mais quand nous fûmes débarrassés des domestiques, que nous fûmes seuls enfin, j'abordai franchement la question :

« M'expliquerez-vous, madame, la conduite au moins extraordinaire que vous tenez avec moi ? J'ai hâte de me disculper, si je suis coupable envers vous.

— Quoi! reprit-elle, vous pensiez que je pouvais vous admettre près de moi, tout couvert encore du sang de mes compatriotes ?

— D'abord, je suis innocent de ce dont vous m'accusez; car les Espagnols, qui nous mettent à mort sans pitié quand nous tombons entre leurs mains, ont été faits prisonniers par moi, et je n'ai pas usé de représailles envers eux. Tout le monde a pu les voir entrer en ville. »

Elle paraissait se radoucir un peu en m'écoutant, mais j'eus la maladresse d'ajouter :

« Mais, belle marquise, vous êtes donc bien patriote ! »

A ces mots, dona Rosa saisit un petit poignard

qu'elle portait toujours, et me l'appliquant sur la poitrine, elle prononça ces paroles avec une telle énergie qu'elles vibrent encore à mon oreille :

« Si je suis patriote!... Charles, je vous aime bien, trop, beaucoup trop, car mon devoir me le défend... Mais, si pour délivrer mon pays de la présence des étrangers, il ne fallait que vous plonger cette lame dans le cœur, vous ne mourriez jamais que de ma main! »

Puis elle s'empressa d'ajouter :

« Vous me rendrez la justice de croire que je ne vous survivrais pas.

— Je vous aime beaucoup mieux, marquise, avec vos castagnettes et votre tambour de basque. Cessez donc de jouer la tragédie et de sortir de votre rôle de femme. »

J'avais à peine achevé que la marquise tomba dans une telle attaque de nerfs que je dus appeler ses gens. Les larmes, qui vinrent heureusement, la soulagèrent. Le médecin ne voulut pas la saigner, car elle venait de dîner. Il fit couchef mon enthousiaste, et lui prescrivit des calmants. Et moi, je sortis du logis, encore tout ému, et j'allai prendre l'air. Je rentrai de bonne heupe. Je m'informai de la santé de la marquise ; on m'apprit qu'elle allait fort bien et qu'elle s'était levée dans la soirée.

Je me mis à lire, pour attendre l'heure à laquelle j'avais l'habitude de me présenter à la porte de sa chambre. Je fus désappointé de nouveau, la porte était fermée!... Je fis demi-tour sur les deux talons, et j'en pris mon parti comme d'un congé définitif qui m'était donné en bonnes formes. Le lendemain, en quittant son hôtel, je fis remettre à la marquise une

lettre où je la remerciais de l'hospitalité qu'elle m'avait donnée, l'engageant pour l'avenir à disposer de son logement. Dehors, je jetai machinalement, comme dans des temps plus heureux, un coup d'oeil à la fenêtre de dona Rosa. Je fus fort surpris de l'apercevoir, quoiqu'il fît à peine jour, derrière son rideau dont elle soulevait un des bords. Je lui adressai un sourire de regret, puis je mis mon cheval au galop. Je disparus ainsi pour toujours de ses yeux.

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