‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 33 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

£1 Pastor, chef de guérillas.

Querelle des généraux Poinsot et Fournier.

Échange de bouteilles avec les officiers anglais.

L'argent de l'alcade.

Un coup de pistolet qui fait sauter six dents.

Duel avec le payeur divisionnaire.

Le détachement se mit en route de nouveau dans la direction de Valladolid. Nous faisions toujours le métier de partisans, et l'ennemi était constamment prévenu de notre marche. Cependant, un jour, avant d'arriver à la Neva del Rey, nous eûmes un engagement avec la bande de Lampessinado, que nous mîmes en déroute; on fit quelques prisonniers. Ils furent passés par les armes ; car nous avions trouvé sur notre route plusieurs de nos fantassins pendus. L'infanterie française, en Espagne, était d'une confiance qui lui était souvent funeste. Un jour, comme quelques soldats étaient restés en arrière des leurs et même de la cavalerie d'arrière-garde, je leur en fis le reproche, disant :

« Mais si, éloignés des autres comme vous l'êtes, une bande de guérillas survenait, que feriez vous ? »

Ils me répondirent gravement :

« Mon lieutenant, nous formerions le carré. »

Ils étaient trois !

Le détachement s'arrêta un jour dans ce village. Nous y étions fort bien ; les fourrages y abondaient et l'hôtellerie était bonne. On nous y donna, pour nous servir, une espèce de Figaro, qui nous parut fort intelligent, au point que le commandant Vérigny île prit en affection, et lui fit boire du vin chaud à plusieurs reprises, après souper, en fumant les cigarettes qu'il faisait très bien. Il nous jouait du tambour de basque, dansait, chantait des chansons espagnoles, qui n'étaient pas bien pour nous, mais encore plus mal pour l'épouse de leur ancien roi Charles IV. Nous le prenions pour le fils du maître de l'hôtellerie. Il resta jusqu'à minuit. Il disparut alors ; nous le crûmes couché. Quant à nous, comme nous partions à la pointe du jour, nous passâmes la nuit à table, à boire du vin chaud. C'était, du reste, notre habitude pendant ces courses de dix jours.

A cinq heures du matin, le lendemain, en sortant du village, je fus étonné de voir un berger au milieu de son troupeau, qui me faisait signe d'aller à lui. Je quittai la tête de mon détachement et partis au galop pour l'atteindre. Je l'eus bientôt rejoint. Il venait de tirer une lettre de dessous sa blouse ; il me la présenta. Je fus étonné de voir, en français, au dos de la lettre, l'adresse suivante :

<c A monsieur l'adjudant-major, pour être remis à monsieur le commandant de Vérigny, chef de partisans de l'armée française. »

Pensant que cette lettre concernait le service, je l'ouvris. Voici ce qu'elle contenait :

« Commandant,

« Moi, El Pastor, avec la troupe duquel vous avez eu un engagement assez sérieux au passage de la Tormes, j'ai désiré vous connaître, touché de la générosité que vous avez eue de me faire des prisonniers, qui, soit dit en passant, se sont déjà échappés des prisons de Salamanque et m'ont rejoint. Je me suis déguisé, pouvant compter sur la fidélité du maître de l'hôtellerie chez lequel vous avez passé hier la journée et la nuit. J'ai voulu vous connaître, dis-je, et voir de mes yeux : i° de quelle manière vous vous gardiez ; 2 quel genre de vie vous meniez. Sur le premier point, je vous fais mon compliment. Vous vous tenez de manière à ne pas laisser prise sur vous. Croyez bien que sans cela, le Figaro qui vous servait hier à table, et qui n'était autre que moi, serait venu vous surprendre avec sa troupe au milieu de la nuit. Quant à votre manière de vivre et de passer le temps, je vous en félicite de tout cœur : vous êtes de vrais carajos (diables), qui savez vivre comme vous savez vous battre. Et comme il m'en coûte de me mesurer avec des hommes que j'estime, je vais aller dans une autre province chercher d'autres adversaires que vous.

« Je vous souhaite bonne santé et bonne chance. Je vous salue.

« El Pastor, chef de partisans. »

Je continuai ma route après avoir donné une piécette (un franc) au berger, et je remis, à la halte, cette lettre au commandant ; je lui dis que j'en avais pris connaissance, croyant y trouver un renseignement

concernant le service. M. de Vérigny m'approuva. Nous ne pûmes nous empêcher d'admirer la hardiesse de ce chef espagnol, tout en rendant justice à la loyauté du maître de l'hôtellerie, qui s'était mis dans le cas de payer une forte amende pour ne pas nous avoir prévenus. Le commandant me dit de ne parler de cette lettre à personne, car le général Fournier ne manquerait pas, s'il le savait, d'exiger une somme considérable de cet hôtelier. Je rappellerai, à cette occasion, le dicton suivant du soldat français, qui ne se gênait pas pour le transcrire en gros caractères sur les murs :

« Guerre d'Espagne !... la mort du soldat, la ruine des officiers, la fortune des généraux ! »

Nous venions de faire la deuxième halte à Valladolid, et, le surlendemain, nous nous remîmes en campagne. Au milieu de la journée, marchant à la tête de mon détachement, je dominais du haut de mon cheval le mur d'une maison incendiée. Je fus frappé d'étonnement en voyant scintiller au soleil, avec une intensité extraordinaire, un objet luisant. Je donnai l'ordre à mon trompette de voir ce que cela pouvait être. Le trompette s'approcha, et me cria :

« Adjudant-major, ce sont des chevaux de brigands, sellés et armés. »

Aussitôt je détachai vingt-cinq hommes pour entourer la masure et la fouiller. Nous aperçûmes effectivement deux chevaux tels que le trompette les avait indiqués. Ils étaient attachés à un pieu et mangeaient de l'orge étendue sur un manteau. Les pistolets, qui n'étaient autres que des pistolets français, étaient dans les fontes. Des lances étaient pendues à la pommette de chaque selle. Il était donc visible que les

cavaliers ne pouvaient être loin : cependant on ne voyait personne. L'idée me vint de faire monter mon cheval sur une colline, qui fut promptement gravie. De là je découvris deux hommes à pied, à travers champs, dans la direction de la forêt. Je fis courir après eux. Quand ils ne furent plus qu'à cent pas des cavaliers, ils s'arrêtèrent tout essoufflés et furent pris. A l'arrivée du commandant avec la colonne, je lui remis les prisonniers.

En questionnant les deux hommes, on sut qu'ils appartenaient à la bande d'un curé, moine défroqué, homme implacable, qui interceptait la route entre Valladolid et Salamanque : il pendait ses prisonniers à des potences qu'il plaçait exprès sur la route. Il poussait la cruauté jusqu'à ouvrir le ventre des femmes qui tombaient en son pouvoir ; tel venait d'être le sort d'une malheureuse cantinière prise par lui quelques jours avant notre passage par Valladolid. Si notre marche eût été dans la direction de cette ville, nul doute que la vue de ces brigands n'eût exaspéré la garnison et que leur mort ne s'en fût suivie. Mais le commandant était résolu à les ramener à Zamora, la brigade s'étant portée aux environs de cette ville. Ils allaient donc avoir la vie sauve, s'il n'eût ordonné de les fouiller. L'un d'eux, qui paraissait être un officier, et qui avait un coup de sabre de fraîche date sur la figure, se trouva nanti d'un portefeuille contenant une reconnaissance sur papier bleu, et écrite en français, pour la poste à Valladolid.

Ce portefeuille avait appartenu à un officier français dont nous avions vu le cadavre étendu sur la route. Leur procès ne fut pas long. Le commandant les fit placer en face du mur de la masure. Un peloton prit

les armes, et ils furent fusillés, après avoir fait le signe de la croix et prononcé ces paroles :

« Mourir pour Dieu, mourir pour la patrie, c'est la mort de tout Espagnol. »

Cet acte de représailles accompli, nous nous remîmes en route. La veille de notre arrivée à Zamora, un officier et vingt-cinq chasseurs vinrent se réunir à nous dans la ville de Toro. L'officier, qui était du 7 e chasseurs, apporta une lettre du général Fournier au commandant de Vérigny. Le général lui ordonnait d'aller sur la gauche, à un bac établi sur le Douro, d'y arriver avant le jour, et d'y saisir une bande d'individus, ainsi que leurs mulets, qui devaient effectuer le passage du bac, et toutes les marchandises et denrées coloniales qu'ils passaient en contrebande, venant des frontières du Portugal pour entrer en Espagne.

L'ordre fut exécuté tel qu'il était prescrit. Les lieux étaient si bien indiqués, nos dispositions furent si bien prises, qu'il ne nous échappa rien, ni en hommes, ni en marchandises.

Contrebandiers, mulets, denrées coloniales, tout fut conduit à Zamora, excepté quelques adroits muletiers qui parvinrent à s'échapper en route. Le commandant de Vérigny profita de l'incident pour distribuer les mulets des fugitifs aux officiers de son détachement. Ce fut le seul dédommagement de notre campagne d'un mois. Excepté les mulets, tout le convoi fut remis entre les mains du général Fournier, qui en fit. . . ce qu'il voulut : nous n'avions pas à lui demander des comptes à cet égard.

Il y avait quinze jours que nous étions de retour, lorsque, dînant un dimanche chez le général Fournier avec le commandant de Vérigny, nous fûmes témoins

d'une scène singulière ; pour bien l'expliquer, il faut me reporter à son origine.

Le brave général Poinsot qui, se trouvant sous les ordres de Dupont, à Baylen, n'avait point voulu capituler et avait réussi à regagner Madrid avec deux escadrons de cuirassiers précédés d'un bataillon de marins de la Garde, le général Poinsot commandait la place de Toro, à sept lieues de Zamora. Le général Fournier, lui rendant visite, le trouva alité, malade. Il s'informa de sa santé et aperçut sur la cheminée deux piles chacune de vingt pièces d'or : c'étaient des onces d'Espagne. Il en mit sans façon une pile dans sa poche, en disant :

« Comme il est probable, mon cher collègue, que ce ne sont pas vos fermiers de France qui vous payent en pareille monnaie, et comme je suis le général commandant la cavalerie dans cette province, il est juste que je partage avec vous. J'ai fait ma part, et je m'en vais. Bonsoir, et meilleure santé. » Et le général Fournier, qui avait son cheval et son escorte à la porte, partit au galop et rentra à Zamora.

Le général Poinsot, tout déconcerté, se promit bien, dès qu'il serait guéri, d'aller à Zamora, pour y avoir raison de son collègue et lui reprendre ce qui lui appartenait. Le dimanche dont je parle, il y était arrivé dans la matinée. J'ignore ce qui se passa entre les deux généraux. Mais, le soir, lorsque nous étions à dîner chez le général Fournier, comme je l'ai déjà dit, le général Poinsot entra dans la salle à manger sans se faire annoncer, et lui dit :

« Vous voulez donc me faire assassiner sur la route par les guérillas, en donnant l'ordre à l'escorte de votre brigade de ne pas m'accompagner à mon retour à Toro ? »

Et comme le général Fournier prenait la chose en riant, ce qui exaspérait encore plus son collègue, celui-ci l'apostropha de cette manière :

« Général Fournier, je sais qu'à quinze pas vous mouchez une bougie avec une balle de pistolet ; mais moi, je vous donnerai un coup d'épée à la hauteur du quatrième bouton de votre uniforme. Car c'est là que je mouche les insolents de votre espèce. »

Et il sortit en disant :

« A demain ! »

Quand il fut dehors, le général Fournier nous dit : « En voilà un, par exemple, qui est bien mal nommé, car il est sot de tous points... Commandant, vous me ferez le plaisir d'aller prendre, ce soir, l'heure du général Poinsot, puisque c'est son nom, et de me servir de témoin demain. »

Le lendemain, le commandant parvint à éviter ce duel, qui eût été d'un très mauvais exemple pour l'armée. Il arrangea aussi l'affaire des onces d'or : le général Fournier donna en échange un vieux cheval gris de ses écuries, qui avait appartenu, disait-on, à Marie-Antoinette, et que le général Poinsot n'aurait certes pas acheté 20 onces ou 1.700 francs, s'il en avait eu le choix.

Le i 6r mai 181 1, la brigade passa le Douro et arriva à Ciudad-Rodrigo où nous fîmes partie de la division du général Montbrun, le plus bel homme de guerre que j'aie vu de ma vie. Il était célèbre dans toute l'armée par sa bravoure et surtout à cause d'une réponse fort énergique, mais passablement originale, qu'il fit, étant au bivouac à Znaïm, en 1809. Le capitaine Lindsai, son aide de camp, accourait près de lui au galop, en lui criant de loin :

MUSEE DE L'ARMEE

Le maréchal BESSIÊRES

Commandant en chef la cavalerie de la Garde impériale.

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