‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 34 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

' • • Cb

« Bonne nouvelle, mon général, bonne nouvelle! J'arrive de Vienne, et je vous annonce que la paix est faite-

— Et qu'est-ce que cela me f... à moi qui n'aime que plaies et bosses ! »

Le surlendemain, dans une reconnaissance, nous aperçûmes l'armée anglaise. Le commandant, jaloux de connaître messieurs les officiers anglais, me dit :

« Parquin, voilà une bouteille d'excellente eau-devie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc. Quand on viendra vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. »

A l'instant je mis la bouteille dans ma sabretache et partis au grand galop, le mouchoir à la main. A une distance raisonnable des lignes anglaises, un officier du io° dragons vint aussitôt sur moi au galop, et, quand il m'eut atteint, me demanda ce que je voulais.

« Je viens vous offrir une bouteille d'eau-de-vie pour boire avec vos camarades et les miens, avant défaire connaissance d'une autre manière. »

Il accepta, fit signe à ses camarades ; j'en fis autant au commandant qui arriva avec une dizaine d'officiers. Pareil nombre d'officiers anglais accoururent. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l'instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s'engagea. Ils nous demandèrent depuis quand nous étions en Espagne :

2o6 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D AMOUR

« Depuis peu de temps, leur répondis-je. Il y a deux ans, à cette même époque, nous étions aux prises avec les Autrichiens, et nous arrivons de France, pour faire connaissance avec vous, messieurs.

— Soyez les bienvenus, » dirent-ils tous à la fois. L'un d'eux ajouta, avec un peu d'orgueil :

« Oh! nous connaissons la cavalerie d'élite de l'armée française. Nous avons eu affaire au régiment des guides de Napoléon, dont nous avons pris le chef, le général Lefèvre-Desnoettes, à Béné vente.

— Une imprudence de ce général, dit alors le commandant, en attaquant vingt de vos escadrons avec quatre escadrons de ses guides, et une erreur de route qui l'empêcha de retrouver le gué de la rivière, furent les causes de son échec. Nous aurons probablement l'occasion de prendre la revanche des guides dans la campagne qui s'ouvre. »

Un officier anglais demanda s'il y avait parmi nous quelqu'un delà ville de Moulins, qui voulût bien se charger d'une lettre pour un de ses compatriotes, prisonnier dans cette ville. L'adjudant-major Dulimbert, du 13 e chasseurs, dont le père était préfet à Moulins, s'en chargea avec plaisir, et la lettre lui fut remise par un parlementaire de l'armée anglaise, le lendemain.

Il paraît que la conversation avait duré plus longtemps que le général anglais ne le voulait, car deux ou trois obus tirés de leurs lignes tombèrent non loin de notre groupe et nous forcèrent à nous séparer, non toutefois sans avoir accepté de boire le rhum que nous avaient offert ces officiers, en retour de notre procédé.

Le lendemain matin, le général Fournier me fit appeler et me donna* Tordre de prendre le commande*

ment d'un détachement composé d'un trompette, de cinquante chasseurs, d'un lieutenant et un sous-lieutenant. Il fallait se rendre à un village à deux lieues d'Almeida, pour recueillir tous les renseignements possibles sur la marche des Anglais. Il ajouta :

« Parquin, c'est une mission qui exige de l'intelligence que je vous donne là.

— J'y répondrai, » dis-je au général, en prenant congé de lui.

Dix heures sonnaient quand j'entrai dans le village. Je le traversai au galop. Je plaçai mes vedettes en avant, vers le Portugal, et fis mettre moitié de mes hommes pied à terre pour débrider, faire boire et faire manger. Ils alternèrent ensuite avec les autres. Les vivres, pain, vin et eau-de-vie, furent portés aux hommes sur le terrain par les soins de l'alcade.

A mon arrivée imprévue dans ce bourg, j'avais surpris un tambour espagnol qui lisait une proclamation pour engager les habitants à venir au secours de don Julien, célèbre chef de partisans, pour l'aider à réparer les pertes en hommes et en chevaux qu'il venait d'essuyer. C'était, disait-il, le dernier appel que l'alcade faisait pour lui, et de ce jour il ne ferait plus de souscriptions.

Suivi de mon trompette, je me rendis chez l'alcade, où j'appris qu'une forte patrouille anglaise était venue, à deux heures de la nuit, mais qu'elle n'avait rien exigé des habitants. Après ces renseignements, je tirai la proclamation que j'avais dans ma sabretache et je sommai à l'instant l'alcade de me remettre la somme qu'il avait quêtée pour la guérilla de don Julien. Le pauvre homme tomba à mes pieds : il s'attendait à être pendu. Je lui fis compren-

dre que je me contenterais de la somme, mais que je la voulais intacte, sans qu'il y manquât un maravédis. Il se releva et me conduisit dans son cabinet. De derrière les livres de la bibliothèque, il tira une caisse contenant l'or et l'argent, jusqu'aux dernières piécettes, formant un total de 6.000 francs, que certes je ne me serais jamais attendu à trouver là. Je fis emporter cette somme par mon trompette, et pris congé de l'alcade, qui s'estima fort heureux d'en être quitte ainsi.

Arrivé à mon détachement, je fis deux parts, l'une de 3.000 francs pour les chasseurs ; de l'autre, je gardai 1.500 francs pour moi et remis 1.500 francs aux deux officiers qui étaient sous mes ordres. Puis j'adressai ce petit discours à la troupe :

« Mes camarades, l'argent que je vous distribue serait entre les mains des guérillas, si nous avions tardé de quelques minutes à faire notre entrée ici : voici la proclamation de l'alcade à ce sujet. Cet argent nous appartient donc. J'exige de vous une seule chose, c'est le plus grand secret. » Ils me le promirent tous ; nous rentrâmes au régiment et je fus rendre compte au général de la reconnaissance de l'armée anglaise. Le lendemain matin, la brigade monta à cheval. Le général Fournier et le 13 chasseurs passèrent le jour et la nuit dans ce même village ; mais mon régiment ne fit que le traverser et alla loger à une lieue plus loin. Deux heures plus tard, une ordonnance me porta l'ordre de me rendre sur-lechamp chez le général Fournier. Je ne vis pas sans émotion, en arrivant, qu'il était établi dans la maison de l'alcade. Toutefois je me promis de tenir bon.

Je ne me trompais pas. Il avait fait une pareille

E. MEISSONIER

Le grand-maréchai. DUROC

(r;7wSn)

Page 1