‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 35 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

demande d'argent à l'alcade, qui lui avait répondu qu'il venait trop tard, qu'un officier, qui était venu la veille, avait pris les 6.000 francs dont il pouvait disposer. Quand je fus devant le général, il me reçut très mal et me somma de lui remettre la somme qui m'avait été comptée la veille.

« J'en suis fâché, mon général, lui dis-je ; je n'en ai plus que le quart à ma disposition. Les trois autres quarts ont été distribués au détachement et aux officiers. Mais permettez-moi, mon général, de vous faire observer qu'il y a plus d'un an que le Gouvernement me doit mes appointements, et que ce n'est pas par lui que je puis avoir trois bons chevaux à mon service, posséder de bonnes cartes de toutes les provinces d'Espagne, et être toujours prêt à marcher quand vous avez une opération délicate à faire ; ce qui m'a valu plus d'une fois de vous le titre d'officier intelligent. Veuillez me dire, mon général, s'il ne faut pas que, de temps en temps, une occasion pareille remonte ma bourse et me vienne en aide, à défaut de ma solde arriérée. »

J'allais atteindre ma ceinture pour y prendre les 1.500 francs et je disais au général que je ferais rendre le reste par les officiers et les chasseurs, s'ils le possédaient encore ; il me fit signe de n'en rien faire :

« La manière loyale, ajouta-t-il, dont vous avez réparti les 6.000 francs à votre troupe, me fait jeter un voile sur cette affaire-là. Mais, une autre fois, ne recommencez plus sans m'en rendre compte. »

Je remerciai le général, en l'assurant que je ne manquerais pas de me tenir pour averti, et je retournai au régiment. J'ajouterai que le général Fournier

devait être, en toute justice, d'une grande indulgence pour ces sortes de contributions forcées.

Le lendemain, 5 mai, en montant à cheval de bonne heure, je remarquai que le chef d'escadron de Vérigny avait la barbe fraîchement faite, qu'il avait des gants, du linge blanc, des bottes superbes et des éperons étincelants. Il montait son cheval de bataille, une belle jument turque, dont le harnachement était tout couvert de pucelages. Son colbach était surmonté de son plumet et avait la flamme au vent; ses moustaches étaient relevées et cirées. Il était enfin dans sa plus grande tenue ; je lui en fis mon compliment.

« C'est ainsi qu'on doit être pour se présenter à l'ennemi, Parquin, me dit-il; on n'est jamais trop beau, quand le canon est en fête. »

La brigade se mit en route et rejoignit la division de cavalerie du général Montbrun. L'armée anglaise était réunie en bataille sur la frontière de Portugal dans une position assez critique, avec une rivière derrière elle et des défilés rendus dangereux par les débordements des torrents. Notre armée, commandée par Masséna, était en ligne devant elle avec des forces à peu près égales. Tout le monde était plein d'ardeur et désirait être aux prises avec les Anglais. Certes, si Masséna se fût soucié de gagner la bataille, l'ennemi eût été défait, selon toutes les probabilités, et Dieu sait quels résultats cette victoire aurait eus sur les affaires de la Péninsule.

Ni la belle conduite de la division Claparède — sur la droite du champ de bataille — qui faisait ainsi un noble adieu à l'armée de Portugal, puisqu'elle partait le lendemain pour l'Andalousie, ni la vigoureuse charge des quatre compagnies d'élite des 6*, 1 1% 15 e et

25 e dragons, conduite avec tant de bravoure par le colonel Ornano, à travers les lignes anglaises, rien ne put faire sortir le maréchal Masséna de sa tente, où il s'était enfermé avec le général Loison. Malheureusement pour l'armée, le Brave des braves, le maréchal Ney manquait; il avait quitté le commandement de son corps d'armée huit jours auparavant. Une brouille avec le prince d'Essling privait l'armée de ses talents et de son épée. La veille, Masséna avait reçu de France l'avis qu'il était remplacé dans son commandement parle maréchal Marmont, qu'on attendait d'un jour à l'autre. Cette bataille, qui, toute la matinée, fut à notre avantage, cessa tout d'un coup au moment où Wellington opéra sa retraite. Notre brigade fut la dernière troupe engagée avec l'ennemi. C'est en sabrant une ligne de cavalerie anglaise, qui fut complètement enfoncée, que le général Fournier eut son cheval tué sous lui. Le gros major du régiment, le capitaine Lassalle, les lieutenants Labassée et Hyftidnet, ainsi que plusieurs chasseurs, avaient été démontés par l'artillerie et par l'infanterie ennemie; et moi je reçus à bout portant une balle qui me traversa le visage et m'enleva six dents. Je dus gagner l'ambulance pour me faire panser.

Une des qualités distinctives du commandant de Vérigny était de savoir parler au soldat et de Télectriser dans les moments les plus critiques. Nos escadrons étaient le point de mire de l'artillerie anglaise ; le commandant et moi, nous passions dans les rangs au pas, causant avec le soldat, ce qui était son habitude constante, lors du danger.

« Parquin, me dit-il — en me désignant un chasseur qui était au feu pour la première fois et laissait

voir sur sa figure pâle l'émotion assez vive que lui inspirait le danger — Parquin, je vois sur le front de ce gaillard-là qu'il va donner un fameux coup de sabre lorsque nous chargerons. »

Le chasseur, dont l'âme fut retrempée à l'instant par ces paroles, répondit en brandissant son sabre :

« Oui, mon commandant ! »

Et il tint parole, car, une minute après, il pénétrait un des premiers dans les rangs anglais, où. il fut tué.

Pour moi, dans cette charge, je reçus à bout portant une balle qui me traversa le visage et m'enleva six dents. Le commandant, ayant appris que je venais d'être blessé, eut la bonté d'envoyer prendre de mes nouvelles. J'écrivis au crayon ce billet que je lui fis remettre :

« Ma blessure ne sera rien. J'avais une dent contre les Anglais ; ils ont voulu me l'arracher. Mais ils auraient dû se dispenser d'en enlever cinq autres avec. »

Le maréchal duc de Raguse arriva, le 12 mai, pour prendre le commandement de l'armée. Il fut bien accueilli.

J'avais acheté pour quinze francs à Ciudad-Rodrigo une bouteille d'eau de Cologne, avec laquelle j'avais fait de l'eau blanche, et matin et soir j'en imbibais ma charpie ; ce fut ainsi que je me tirai d'affaire. Pendant huit jours, je n'avais pu prendre que du bouillon, que mon domestique me versait dans la bouche par un entonnoir. J'étais guéri de ma blessure ; les balafres au visage se guérissent ordinairement plus vite que les blessures sur toute autre partie du corps.

J'habitais chez un riche Espagnol, dans un village

où se trouvait un détachement de l'armée, à peu de distance et sur la route de Salamanque. Ma blessure, après les premiers moments passés, ne m'occasionnait plus de douleurs vives, mais elle me condamnait à un silence absolu. Je ne pouvais prononcer une parole. Mon hôte, qui était un fort brave homme, venait tous les matins s'informer de ma santé, et discourir sur les désagréments de la guerre, dont je devais aussi me plaindre, disait-il, blessé comme je l'étais.

« Mais, ajoutait-il, quels que soient les maux que les Français aient entraînés après eux en Espagne, quels que soient ceux qu'ils nous réservent pour l'avenir, jamais ils ne nous feront autant de mal qu'ils nous ont fait de bien en détruisant l'Inquisition. »

J'écrivis au crayon :

« Et en vous donnant des institutions que vous n'auriez jamais eues sans notre intervention. »

Il me fit un signe approbatif et ajouta :

« Puissions-nous être assez sages pour les garder ! » On sait ce qu'il advint quand les événements nous forcèrent à quitter ce malheureux pays, et quand Ferdinand VII vint remplacer le roi Joseph à Madrid.

Les cantonnements furent reportés dans les environs de Salamanque. J'étais à peine guéri que le général, sachant que don Julien devait se présenter sur la route de Zamora, me donna l'ordre de prendre cinquante chasseurs et de l'attaquer vigoureusement. Je surpris ce chef et sa troupe dans le village où il était venu passer la nuit. Don Julien, à la vue des siens tués, blessés ou pris, se jeta sur son cheval à poil, et s'enfuit, laissant ses papiers et les bagages. Les chasseurs firent là un bon butin.

Le général me complimenta et me désigna, quelques jours plus tard, pour faire une communication importante au général Kellermann à Valladolid. Il m'autorisait à prendre 25 chasseurs d'escorte. Je lui fis observer que la distance n'était pas même de quinze lieues, et qu'en partant à la fin du jour, seul avec mon domestique, je me chargeais de la commission. Cela fut décidé ainsi. Je partis. J'arrivai à onze heures à une auberge isolée, à peu près à moitié chemin de Salamanque à Valladolid. Là, je comptais prendre des chevaux frais pour continuer ma route. Mais quel ne fut pas mon étonnement, en entrant dans la cour, de la voir remplie d'hommes, de chevaux, de mulets, établis au bivouac. Je les pris d'abord pour une bande de contrebandiers. Mais je fus bientôt désabusé à la vue des carabines et des pistolets dirigés contre nous. Je venais de tomber au milieu d'une bande de guérillas commandée par le lieutenant d'Aguillard. Toute défense devenant inutile, je gardai une attitude ferme et résolue. Conduit désarmé devant le chef, je lui dis :

« Ma vie est entre vos mains ; une imprudence que j'ai commise en est la cause. Rendez grâce toutefois à cette imprudence, car si j'avais une escorte, ce serait vous, que je viens de surprendre, qui seriez en mon pouvoir. Mais songez que si un cheveu de nos têtes tombe, demain dix de vos camarades, qui sont prisonniers à Salamanque, seront mis à mort ! »

Je me tus et pris familièrement de la bouche du lieutenant d'Aguillard la cigarette qu'il fumait (ce qui est un grand honneur parmi les Espagnols) ; je la portai à ma bouche en m'asseyant tranquillement et en attendant, sans manifester aucune émotion, que

notre arrêt fut prononcé. Il se fit un profond silence ; le chef traduisit mes paroles. Après quelques instants, il se leva et me dit :

« Nombre demonio (diable d'homme), ce n'est pas le sort de nos camarades qui dicte notre résolution. Ils sauraient mourir comme doivent le faire tous bons Espagnols, pour Dieu et pour la patrie. Mais en vous donnant la mort nous ne délivrerions pas notre pays de ceux qui l'oppriment. Nous estimons votre caractère et votre résolution. Vivez donc! voici vos armes, soyons amis pendant quelques instants. Vous recevrez ici l'hospitalité franche d'un chef de guérillas. »

Il me tendit la main que j'acceptai avec reconnaissance; et je m'assis à côté de lui. Mon domestique, dont la fermeté ne se démentit pas, prit, ainsi que moi, la part du modeste repas qui nous était offert, et nous remontâmes à cheval. Nous prîmes la route de Valladolid où nous entrâmes à la pointe du jour. J'avoue que pendant l'année que je passai encore en Espagne, je saisis toujours l'occasion de rendre service à tous les Espagnols qui tombèrent entre nos mains, et je crois avoir mérité la reconnaissance d'un grand nombre d'entre eux.

Dans les premiers jours de juin, nous fûmes cantonnés autour de Mérida, après que le maréchal Marmont eut fait lever le siège de Badajoz. La division Montbrun, dont la brigade faisait partie, occupa, à huit lieues de Mérida, la ville de Médélin, célèbre par la victoire remportée, le 28 mars 1809, P ar te maréchal Victor, sur l'armée du général Cuesta. Le gros major, qui commandait le régiment, me fit appeler et me dit qu'il venait de me désigner pour être officier d'ordonnance au quartier général du duc de Raguse. J'ac-

2i6 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

ceptai avec reconnaissance, et je partis le lendemain pour Mérida. J'étais loin de m'attendre au désagrément que j'allais m'attirer au quartier général.

Deux jours plus tard, je reçus du régiment une lettre d'un officier nommé Duclos, qui me priait de toucher pour lui un bon de 259 francs de frais de poste, qui lui étaient dus pour une mission qu'il venait de remplir. Les titres de paiement étaient joints à sa lettre. Je me présentai chez le payeur général de l'armée. Il était absent, et le payeur divisionnaire, qui se trouvait être son frère, le remplaçait dans ses fonctions. Quand je me présentai à la caisse à midi, un commis me dit :

« Le payeur fait la sieste, il ne peut vous recevoir. »

J'y retournai à six heures. Cette fois il me fut répondu :

« Le payeur est à dîner. »

Piqué de cette réponse, qui me remettait au lendemain :

« Parbleu ! dis-je à haute voix, si le payeur passe le reste du temps à la promenade, quand le trouveraije? Qui le remplace donc ici? »

Ces paroles, dites avec humeur, allèrent aux oreilles du payeur. Il sort de la salle à manger, la serviette à la main, se présente dans ses bureaux, et examine assez cavalièrement mes titres. Il me demande si je suis M. Duclos. Je réponds que non, mais je m'empresse de lui présenter la lettre de mon ami, qui m'autorise à toucher pour lui. Le payeur me congédie alors lestement, disant qu'il n'accepte pas pareille délégation.

Je descendais assez mécontent les escaliers, lorsqu'un commis officieux me rejoignit et me dit :

« L'incident que soulève le payeur est misérable.

Vous avez troublé son dîner, c'est assez pour qu'il soit peu poli et minutieux envers vous. Mais donnezvous la peine de vous rendre chez M. Marchand, intendant général de l'armée ; expliquez-lui l'affaire. Je suis sûr qu'il lèvera les difficultés. »

Je remerciai le commis et fus chez l'intendant général. Je le trouvai à dîner, mais il se dérangea, voyant un officier qui avait besoin de lui. Il prit connaissance des pièces et mit obligeamment sur le titre de M. Duclos : « A payer à M. Parquin, officier du même régiment, qui est autorisé à toucher pour M. Duclos. » Il était trop tard pour retourner chez le payeur. Je remis ma visite au lendemain, bien décidé cette fois de ne me présenter ni à l'heure de la sieste ni à l'heure du dîner d'un payeur si jaloux de son repos.

Le lendemain matin, M. Malet était dans ses bureaux ; il n'eut pas plutôt pris connaissance de ce qu'avait écrit M. l'intendant de l'armée, qu'il me remit le billet en me disant :

« M. Marchand ne sait pas ce qu'il fait, ni vous non plus. Je ne vous paierai pas.

— C'est, je le vois, un parti pris. Mais vous pourriez, monsieur, refuser avec plus de politesse. Et j'espère que vous me rendrez raison des manières cavalières avec lesquelles vous m'avez traité. I

— Le rang que j'ai dans l'armée, me dit-if avec beaucoup d'indifférence, me met au-dessus d'un officier comme vous. Sortez de mes bureaux, monsieur, ou je vous fais mettre à la porte par le soldat qui est en faction chez moi.

— Soyez assuré, monsieur le payeur divisionnaire, lui dis-je en sortant aussitôt, que je me rappellerai votre procédé. »

2i8 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D' AMOUR

En rentrant chez moi, je reçus l'ordre de prendre 50 hommes du 70 e d'infanterie, commandés par un officier, et de me rendre à Almaras, pour m'assurer si le pont que le maréchal avait ordonné d'établir sur le Tage avait été fait. Ma course dura huit jours sans mauvaise rencontre. Au retour, à l'approche de Truxillo, au milieu d'une plaine aride, un nuage de poussière s'éleva tout à coup au loin. L'officier d'infanterie me dit :

« Mon camarade, vous voyez bien ce nuage de poussière sur la droite?... Dans cinq minutes, nous serons aux prises avec les guérillas. »

Il fit mettre la baïonnette aux fusils, qui étaient chargés, et nous continuâmes notre route. Les guérillas, en effet, furent bientôt sur nous ; ils s'approchaient en hurlant (c'est le vrai mot). Mais l'officier commanda à propos :

« Halte, joue, feu ! »

Et dans l'instant les Espagnols faisaient demi-tour, comme une volée de pigeons ; non sans toutefois nous envoyer une grêle de balles dont une atteignit l'officier à la cuisse. Je mis tout de suite pied à terre, je fis monter l'officier sur mon chevalet je pris le commandement. J'arrêtai la marche, et fis croiser la baïonnette, pendant le peu d'instants que j'employai à bander avec mon mouchoir la cuisse du blessé. Les guérillas s'aperçurent de cette halte. Ils revinrent sur nous en criant :

« Soldats, abandonnez l'officier de cavalerie, qui est probablement porteur de dépêches ! Quant à vous, nous ne vous voulons pas de mal ; au contraire, nous sommes vos amis. »

Ces mots dits en français me firent présumer qu'il

y avait quelque déserteur parmi eux. Les guérillas chargèrent : à dix pas, j'ordonnai le feu, qui dispersa les bandits. Un d'eux resta notre prisonnier. Je devais le faire exécuter sur-le-champ. Mais je racontai à haute voix à l'officier et à ses soldats mon aventure avec le lieutenant d'Aguillard, et je demandai à l'officier qu'il me laissât disposer de ce malheureux.

« Mon camarade, dit-il, c'est votre prisonnier plutôt que le mien, disposez-en comme vous voudrez ; car, quoiqu'ils m'aient blessé, c'est principalement à vous qu'ils en voulaient. Ils l'ont assez crié. »

Alors j'écrivis au crayon sur un morceau de papier : ce L'officier Charles Parquin, du 20 chasseurs, qui, étant prisonnier du lieutenant d'Aguillard et de ses guérillas, près de Salamanque, a dû sa vie et celle de son domestique à leur générosité, leur témoigne sa reconnaissance, le 10 août 1811, dans l'Estramadure, près de Truxillo, en donnant la liberté à un Espagnol de la guérilla du Médico. »

Je donnai ce papier à l'homme, puis je lui remis une once d'or, et je lui rendis la liberté, en lui souhaitant de ne plus se rencontrer sur notre chemin. Le pauvre diable, qui était plus mort que vif, embrassa mes genoux en faisant le signe de la croix et disparut.

De retour à Mérida, après avoir rendu compte de ma mission, je m'empressai de rentrer chez moi pour m'habiller et faire une visite de retour à l'aimable propriétaire de mon logement ; ce qui veut dire que j'étais logé chez une jolie femme. Mon domestique m'annonça, à mon grand étonnement, que le payeur divisionnaire Malet était devenu, depuis mon départ, un habitué de la maison ; que tous les soirs il passait

deux heures chez mon hôtesse et que, dans le moment, il y était.

— Voilà, me dis-je, une bonne occasion pour me venger de cet insolent personnage. »

Quand je fus habillé, je montai au second étage et je me présentai chez mon hôtesse qui, dès qu'elle me vit, me présenta sa main à baiser. Il était aisé de voir que le payeur, qui se tenait debout, le chapeau à la main, se disposait à se retirer, et j'allais perdre le moment de satisfaction que je me promettais. Aussi, me retournant brusquement sur lui, je l'apostrophai en ces termes :

« Monsieur le payeur divisionnaire, vous qui êtes si malhonnête chez vous, comment vous trouvez-vous chez les autres?

— Monsieur, je ne suis pas chez vous, étant chez madame.

— C'est possible; mais j'ai le droit de vous dire, partout où je vous rencontre, que vous êtes un impertinent. »

A cette apostrophe, le payeur s'en fut ; je le suivis immédiatement, en appelant mon domestique et mon ordonnance, qui étaient dans mon appartement et qui parurent aussitôt :

« Mettez à la porte, leur criai-je, cet individu qui descend, et je vous ordonne de ne pas le laisser revenir une autre fois ! »

Le payeur, qui était très robuste, voulut faire résistance; mais mes gens le jetèrent à la porte. En le faisant traiter de cette manière, je voulais le forcer à se battre. Je me doutais bien qu'il irait porter plainte contre moi ; aussi me rendis-je tout de suite chez le général Lamartinière, chef d'état-major de l'armée, où

je le rencontrai en effet. Il avait son jabot déchiré, preuve que mes ordres avaient été trop bien exécutés. Le général Lamartinière n'était pas chez lui. Il dînait chez le maréchal. Le capitaine Fabvier, aide de camp du duc de Raguse, se trouvait là ; il écoutait le récit du payeur.

« De quoi vous plaigniez- vous, monsieur ? lui dis-je en me mêlant à la conversation. Il y a huit jours, vous m'avez mis à la porte de chez vous; aujourd'hui je vous rends la pareille. Il y a une différence toutefois entre vous et moi : vous avez refusé de me donner satisfaction. Moi, monsieur, je vous l'offre et je me mets à vos ordres.

— Que diable alliez-vous faire dans cette maudite galère ? dit le capitaine Fabvier au payeur.

— C'est bon, monsieur, me dit M. Malet ; vous ne tarderez pas à recevoir de mes nouvelles. »

Je m'en fus les attendre à mon logement où, en effet, je recevais une heure après, le billet suivant : « Monsieur, la conduite que vous venez de tenir avec moi est indigne d'un officier et mérite que je vous demande raison. Je vous attendrai de l'autre côté du pont, demain à cinq heures du matin, et je vous corrigerai par l'épée. Malet. — Mérida, le 15 août 181 1. »

J'accusai réception de cette lettre et je me couchai. Je donnai l'ordre à mon domestique de me réveiller le lendemain de manière à être habillé à quatre heures précises. Ce qu'il fit exactement. Je sortis de chez moi et me rendis sur la place.

Je rencontrai là un capitaine de grenadiers du 70 e d'infanterie, nommé Bellegarde, ancien tambourmajor, dont le sobriquet était Branche cTor, lorsqu'il professait les armes au 70V

« Rendez-moi le service, capitaine, lui dis-je, de me prêter votre épée. Et si vous en avez une seconde pareille, faites-moi le plaisir de me la confier également. Voilà, lui dis-je, en lui montrant la lettre du payeur, pourquoi j'ai besoin de ces armes.

— Avec plaisir, mon camarade, me répondit-il ; mais à une condition : c'est que je suivrai mes armes. Je ne les quitte jamais.

— Cela va sans dire ; je vous accepte pour témoin. » Quand nous arrivâmes sur le terrain, le payeur y

était déjà en habit bleu barbeau brodé d'argent, pantalon de casimir blanc, bottes collantes à l'écuyère. Je m'étais mis en frac, avec un pantalon de nankin et des souliers. En deux minutes, il eut choisi une des deux épées et mis son habit bas. Il m'adressa alors ces paroles avec assez d'impertinence :

« Vous êtes bien long, monsieur. »

J'avais besoin de plus de temps que lui, car je retirais le gilet de flanelle qui me couvrait le corps :

« Vous ne perdrez rien pour avoir attendu, » lui dis-je en me mettant en garde.

Je m'aperçus aussitôt que j'avais affaire à un homme fort habile à l'épée; mais, ayant relevé le dégagement qu'il me passait dans les armes, je filai ma lame sur la sienne et j'atteignis sa bretelle, dont la boucle arrêta le coup ; cependant le sang jaillit.

« Vous êtes blessé, payeur, dit mon témoin.

— Ce n'est rien, » répondit-il avec beaucoup de sang-froid.

Nous recommençâmes à croiser l'épée, mais cela le rendit plus prudent. Il cessa de m'attaquer. Ce fut moi, cette fois, qui marchai sur lui vivement. Par un changement de front que je le forçai d'opérer en l'at-

taquant par des coupés, coup sur coup, sur les armes, je l'obligeai à rompre sur un terrain où la charrue avait déjà passé. Ce sol n'était pas favorable pour lui, à cause de ses grandes bottes à l'écuyère. Bref, un coup d'épée porté à fond lui entra dans le côté droit et il tomba.

Je m'empressai de courir à lui pour lui tendre la main. Mais mon témoin, le capitaine Bellegarde, s'écria en le voyant tomber :

« Ah ! payeur, avant de défiler la parade, donnezmoi au moins les clefs de la caisse.

— Aidez-moi à secourir ce brave adversaire, dis-je au capitaine Bellegarde, au lieu de faire là une mauvaise plaisanterie. »

Les deux témoins du payeur, partis en courant, ramenèrent bientôt deux soldats, qui mirent le blessé sur une civière et le portèrent chez lui. Notre cortège fut rencontré par le général Ferray et son aide de camp Goudmetz, qui faisaient une promenade matinale. Ils allèrent rendre compte au maréchal. J'étais à peine de retour à mon logis, qu'une ordonnance vint me donner Tordre de me rendre au quartier général. Je me mis en tenue et partis de suite. Dès que je fus en présence du maréchal, il m'adressa ces paroles :

« C'est donc vous, monsieur, qui arrivez à peine à mon état-major, et qui débutez par des coups d'épée à mon payeur général. »

Pour toute réponse, je tirai de ma sabretache la lettre du payeur, que j'avais eu soin d'emporter, et la présentai au duc de Raguse en disant :

« Monseigneur, voici ma justification. Daignez lire. »

Le maréchal, après avoir pris connaissance de la lettre, me la remit et dit :

« Le payeur n'a que ce qu'il mérite. Du reste, je me rappelle que lorsqu'il se trouvait sous mes ordres, en Illyrie, il a blessé successivement deux officiers d'infanterie avec lesquels il avait eu une querelle. »

Et il me congédia. Quelque temps après, j'appris que le payeur allait mieux et qu'il passait deux heures par jour sur un canapé dans sa chambre. Je me rendis dans ses bureaux pour y représenter le bon de mon ami Duclos. Quand l'employé entra dans la chambre pour demander s'il devait me payer, j'entendis très distinctement la voix de M . Malet, car il n'était séparé de moi que par une porte vitrée :

« Oui! oui! disait-il, payez en or à monsieur. »

Aussi me compta-t-on trois onces pour solder le bon de 240 francs qui m'avait valu tant de désagréments à moi et au payeur un bon coup d'épée. Je fis parvenir cet argent à mon ami Duclos, qui croyait que j'avais oublié sa commission.

Pour ne pas enlever deux compagnies d'élite à deux régiments, ce qui aurait beaucoup nui à ces corps, le maréchal avait demandé un officier et vingtcinq hommes des huit compagnies d'élite des huit régiments de cavalerie de son armée, ce qui fit un total de quatre officiers et de deux cents hommes pour l'escorte du duc de Raguse. M. de Vérigny en accepta le commandement avec joie et me demanda au maréchal pour faire les fonctions d'adjudant-major auprès de lui. Je fus accueilli, ce qui me fit un grand plaisir, et me prouva que le duc ne me gardait aucune rancune pour avoir donné une leçon à son payeur général. L'escorte avait double solde et double ration de vivres; le maréchal payait de sa poche la moitié de la double solde»

E. MEISSONIER

Lh maréchal NEY

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