‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 36 sur 41 · S GI. et Am · texte numérisé non relu

S GI. et Am

Au mois de septembre, l'armée se porta au-devant des Anglais, qui assiégeaient Ciudad-Rodrigo. Dix mille hommes de l'armée du Nord, tous de la Garde impériale, commandés parle brave général Dorsenne, surnommé le beau Dorsenne, firent jonction avec nous. Mais l'armée anglaise ne nous attendit pas; elle se retira en Portugal, fidèle à cette tactique de temporisation, si peu brillante, mais qui devait être si désastreuse pour nous. Nous n'avions pas perdu l'habitude, dans la brigade, de boire quelques verres de rhum et d'eau-de-vie avec les officiers anglais, quand nous nous trouvions en tirailleurs vis-à-vis d'eux. Nos chasseurs avaient une manière moins polie de boire du rhum, quand l'envie leur en prenait, et cela leur arrivait souvent. Il n'était pas rare d'entendre dire à haute voix à un de nos braves :

« Nous n'avons plus d'eau-de-vie, qui veut prendre un goddatn ? »

Et un chasseur, à tour de rôle, se chargeait de faire prisonnier un Anglais, avec la fiole de rhum dont il était toujours pourvu. Le chasseur profitait en outre de trois napoléons, taxe établie pour chaque cheval de prise.

Les officiers anglais sont très braves et de fort bonne compagnie, mais parfois très caustiques. Ils faisaient volontiers les plaisants, et voici un fait assez comique. Près de Sabugal, M. Fage, du 13 e chasseurs, poursuivait un officier, qui, admirablement monté, se tenait constamment à dix pas de lui, distance que Fage ne pouvait arriver à franchir malgré tous ses efforts. L'Anglais se retournait légèrement, sans arrêter son cheval, et disait d'un grand sang-froid, mais avec un ton goguenard à son adversaire :

« Vous montez là sans doute, monsieur l'officier, un cheval normand? »

Piqué de cette saillie, Fage prend son pistolet, vise l'officier anglais, mais l'arme rate.

« C'est, reprend celui-ci sans s'émouvoir, de la manufacture de Versailles, que vous recevez ces armes ? »

A cette seconde saillie, Fage, qui n'y tenait plus, lui crie :

« Attendez-moi ! Nous essayerons quelle est la meilleure de nos deux lames de sabre ! »

Mais l'Anglais n'en fit rien, et ceci est dit sans vouloir faire tort à la bravoure de ces officiers ; car nous étions pour eux fort dangereux à l'arme blanche. Nous nous servions toujours de nos sabres par la pointe, tandis qu'ils ne se servaient des leurs que par le tranchant de la lame, qui avait trois pouces de largeur. Aussi arrivait-il que, sur vingt coups qu'ils appliquaient, dixneuf tombaient à plat ; mais si le tranchant arrivait une fois, le coup était terrible, et il n'était pas rare de voir tomber un bras qui se détachait net du tronc.

L'armée prit des cantonnements dans la province de Léon, l'état-major à Valladolid. Pendant ce séjour, le commandant de Vérigny, qui depuis quelques mois commandait l'escorte du maréchal, reçut le brevet d'officier de la Légion d'honneur. Il l'avait bien mérité ; comme je lui en faisais mon compliment, il me dit:

« Je suis d'autant plus sensible, mon cher Parquin, au compliment que vous me faites, que vous devriez avoir de l'humeur. Car la demande de la décoration, que le maréchal a faite pour vous, demande que je lui avais adressée, n'a pas réussi. Vous étiez porté sur une liste de vingt noms, et l'Empereur, qui ne gâte

pas les armées qui sont loin de lui, et qui n'a accordé que le quart des demandes, ne s'est malheureusement pas arrêté sur votre nom. Si vous vous fussiez appelé Tarquin au lieu de Parquin, ce nom aurait probablement frappé Sa Majesté, et vous seriez décoré !

— Ne trouvez-vous pas, mon commandant, que je suis assez superbe pour porter ce nom ?

— C'est parce que vous me paraissez tel que je vous fais cette plaisanterie. »

Et il ajouta, en plaçant la croix d'or sur sa poitrine :

« J'aurais bien eu de la satisfaction, mon cher Parquin, à vous donner, pour en parer votre poitrine, ma propre décoration d'argent. Mais ne désespérez pas ; je renouvellerai ma demande, à la première occasion, auprès du maréchal, qui a pour vous de l'affection. Espérons que, cette fois, nous serons plus heureux. »

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