CHAPITRE VIII
Assassinat du commandant de Vérigny.
Combat singulier avec un officier anglais.
Retour en France.
Décoré et lieutenant aux chasseurs à cheval de la Vieille Garde.
La jolie soubrette d'Epernay.
Le 21 février 1812, j'éprouvai un grand chagrin. Mon chef, je puis dire mon ami, M. le commandant de Vérigny périt assassiné par un militaire de la garnison de Valladolid. Ce jour-là, il m'avait invité, ainsi que plusieurs officiers de l'escorte et son neveu, M. Soufflot, jeune sous-lieutenant du régiment, à un dîner qu'il donnait à son ami, le colonel Thureau, du i er hussards, qui passait par Valladolid pour rentrer en France et faire partie de l'expédition de Russie. Le dîner s'était joyeusement passé; chacun retournait à son logement. M. de Vérigny, accompagné de son neveu, regagnait le sien, lorsque, passant sous les arcades de la place et dans l'obscurité de la nuit (il était dix heures et demie), ils furent assez rudement coudoyés par deux gendarmes de la garnison, qui, s'étant attardés dans un cabaret, regagnaient leur quartier. Au premier mot de M. Soufflot, qui leur dit :
« Faites donc attention ! »
Les gendarmes répondirent par des propos grossiers, et l'un d'eux, plus échauffé par le vin, retourna sur ses pas, le sabre à la main. M. de Vérigny, qui était en bonnet de police et sans armes, se jeta sur le sabre de son neveu, en disant :
« Laisse-moi faire, Jules. »
Ce dernier tira son sabre du fourreau, en s'écriant :
« Comment, gredin, tu oses tirer ton sabre contre un officier supérieur ! »
Dans le même instant, ce gendarme fait un moulinet qui frise l'épaule du jeune Soufflot, se fend à fond sur le malheureux commandant, qui s'avance à découvert, tenant son arme sur le côté, et lui porte un coup de pointe dans le ventre. Le commandant tombe sur le coup, en disant :
« Jules, soutiens-moi, je me meurs. »
En effet, malgré tous les soins qui lui furent prodigués par le chirurgien en chef, notre brave commandant ne put être rappelé à la vie. Le coupable, activement recherché d'après les ordres du maréchal, fut arrêté le lendemain et fusillé avant notre départ de Valladolid. Les honneurs militaires furent rendus au commandant ; il fut enterré dans la cathédrale même.
Dans le courant d'avril 1812, l'armée se porta une troisième fois au secours de Ciudad-Rodrigo, de nouveau assiégé. L'armée anglaise se retira encore. Nous atteignîmes l'arrière-garde, formée d'une division portugaise, dans la vallée de Mondégo. Le commandant Denys (Damrémont), qui avait remplacé M. de Vérigny, tomba à Timproviste sur ces troupes, à la tête de 200 cavaliers de l'escorte. Le temps était favorable à cette attaque contre l'infanterie, car une pluie bat-
tante l'empêchait de faire feu. Leurs carrés ne purent soutenir la charge. Le premier qui fut enfoncé porta le désordre chez les autres, qui se rompirent, se débandèrent, et s'enfuirent dans les bois voisins.
Dans cette charge, je blessai d'un coup de sabre, au milieu d'un carré où j'arrivai le premier, l'officier qui portait le drapeau du régiment Eurillas, dont la flamme bariolée portait le n° 1808 — probablement la date de la création du régiment — . L'officier s'empressa de m'offrir le trophée qu'il portait, en implorant miséricorde : « Nos la mata ! (non la mort) Nos la mata ! »
Ce carré était formé par un régiment réputé d'élite. Les quatre autres drapeaux de la division y étaient enfermés. Le sous-lieutenant Soufflot, le lieutenant Dubar, du 1 i e dragons, et deux autres cavaliers, revinrent chacun avec un drapeau.
Quinze cents prisonniers et les cinq drapeaux furent remis au maréchal, qui remercia l'escorte et promit la décoration à ceux qui s'en étaient emparés. Mais, plus tard, la bataille des Arapiles effaça l'effet de notre charge. L'armée revint en Espagne, les cantonnements furent pris derrière le Douro. Au mois de juillet, les Anglais pénétrèrent de nouveau en Espagne. Le 15 de ce mois, à quelques lieues en deçà de Salamanque, le maréchal Marmont, accompagné de quelques officiers de son état- major, faisait une reconnaissance près de la ligne ennemie, lorsqu'un officier anglais, dépassant ses vedettes, vint faire caracoler son cheval à la vue de nos avant-postes.
« Que veut cet officier ? » dit le duc de Raguse.
Étant adjudant-major de son escorte, je répondis :
— Monseigneur, cet officier veut sans doute échan-
ger un coup de sabre, et si je n'étais de service auprès de Votre Excellence...
— Qu'à cela ne tienne, je vous accorde la permission. »
Ces paroles étaient à peine prononcées, que je mettais mon cheval au galop et joignais l'officier anglais. Je parai le coup de sabre qu'il me porta. Puis je ripostai par un vigoureux coup de pointe, qui fit vider la selle à mon adversaire. Je passai lestement la lame de mon sabre dans les rênes de la bride de son cheval, et je le ramenai en laisse aux applaudissements du maréchal, de ses aides de camp Richemont, Perrégaux, Lanselot, et du commandant Denys. Je renvoyai tout de suite le portemanteau du blessé, en faisant demander de ses nouvelles. J'appris avec plaisir que sa blessure, quoique dangereuse, ne serait pas mortelle. L'on me remercia de mon procédé, en remarquant qu'il ne manquait rien au portemanteau, et Ton me fit demander si je voulais vendre le cheval pour 40 guinées, bien qu'en même temps l'on m'avertît qu'il n'était que de seconde race.
« C'est possible, fis-je dire, mais il me sera très agréable de monter sur un cheval anglais, et je le garde. »
Du 16 au 23 juillet, l'armée se réunit dans les plaines entre Salamanque et Alba de Tormès. La Garde impériale était partie en poste pour faire la campagne de Russie. Nous n'avions que 2.000 cavaliers, les Anglais le double. Pour les autres armes, les forces étaient à peu près égales. L'armée française a nommé cette journée bataille des Arapiles, nom de deux montagnes assez élevées et à distance Tune de l'autre d'une portée de canon ; elles se trouvent au
milieu de la plaine où Ton s'est battu toute la journée. L'une était à la lisière de l'armée anglaise, l'autre dans nos lignes. Le maréchal et son état-major l'avaient gravie à pied.
Sur les onze heures du matin, par une belle journée d'été, le duc de Raguse, la lunette à la main, observait l'armée ennemie. Son valet de chambre venait de dresser sur l'herbe la vaisselle plate, et Son Excellence, ses aides de camp et le chef d'état-major allaient se mettre à déjeuner, lorsque plusieurs obus tirés par des pièces montées à bras sur l'autre montagne, mirent brusquement fin au déjeuner qui commençait. Nous descendîmes la montagne au pas de course, pour retrouver nos chevaux. En bas, je fus envoyé à la division Foy pour lui porter l'ordre d'avancer.
Au retour, j'aperçus des hommes et des chevaux de mon régiment, dont j'étais absent depuis longtemps. Le désir bien naturel d'avoir des nouvelles du corps me fit approcher d'un groupe qui tenait les chevaux de main :
« Que faites-vous là ? dis-je à Narbonne, officier du 13 e , que je trouvai établi près de la cantinière, un saucisson de Lyon dans une main, une bouteille d'eaude-vie dans l'autre.
— Parbleu ! mon cher camarade, je suis à déjeuner, comme vous le voyez. Voulez-vous en faire autant ?
— Non, je suis pressé. Passez-moi seulement la bouteille, que j'humecte un peu mes lèvres, car il fait chaud, aujourd'hui. »
J'avalai une gorgée et lui remis la bouteille en le remerciant :
« Vous pouvez être tranquille, les boulets ne vien-
dront pas vous troubler jusqu'ici. Est-ce que vous êtes de service aux équipages de la brigade ?
— Quoi! vous voulez, Parquin, que je me batte avec les Anglais, des gens qui ont été parfaits pour ma famille et pour moi, lorsque nous sommes allés chercher refuge en Angleterre, en 93 ? Jamais ! Je ne veux pas être ingrat à ce point. Si Ton veut que je me batte, continua-t-il en prenant un air résolu, eh bien, qu'on me présente une autre puissance, les Autrichiens, par exemple!
— Oui, dis-je, en éclatant de rire et mettant mon cheval au galop ; vous chercheriez à ceux-là une querelle d'Allemand. »
Ce Narbonne était. un jeune homme du faubourg Saint-Germain, qui, galopant un jour sur le chemin de l'Empereur, qui se rendait à la Malmaison, envoya de la poussière dans sa voiture. Le lendemain, il recevait un brevet de sous-lieutenant pour se rendre à l'armée, où il ne fit pas de poussière ; car on n'a jamais pu obtenir aucun service de cet officier, qu'on renvoya au dépôt, et de là chez lui. Je crois qu'il est devenu fou.
Le maréchal venait à son tour de faire porter de l'artillerie sur la montagne et il y était remonté avec son état-major. Il dit au commandant Denys de porter l'escorte où il le trouverait nécessaire. Le commandant nous mit en bataille à la droite du 5 e hussards, où, pendant une heure, nous fûmes sous le feu de l'artillerie ennemie. Cette pénible position fut abandonnée pour charger un régiment de grosse cavalerie habillée en rouge. En revenant, j'aperçus, à cent pas de moi, un chasseur du 20 e , qui était serré de très près par deux cavaliers anglais :
« Face à l'ennemi, chasseur ! » lui criai-je, en arrivant à son secours.
Mais il ne s'arrêta pas, et l'un des deux cavaliers, dont le cheval était évidemment emporté, atteignit l'encolure de mon cheval, et les deux chevaux s'abattirent. Alors le second cavalier anglais arriva rapidement et me cria :
« Prisonnier! »
Et il me faisait signe avec son sabre de marcher devant lui. Le souvenir de ma captivité de Russie me revint aussitôt. Je m'aperçus que mon Anglais ne se servait pas de son pistolet, avec lequel il m'eût fait marcher devant lui sans aucun doute ; je continuai à parer les coups de sabre qu'il me portait, car je m'étais très promptement relevé de dessous mon cheval, qui s'était sauvé au galop du côté de l'escorte. Je cherchais avec mon sabre à atteindre les jambes de son cheval pour le démonter. Mon cheval revenant sans moi fit naître de l'inquiétude dans l'escorte, ce qui engagea deux cavaliers à accourir et à me ramener mon cheval. Dès qu'ils m'aperçurent, ils se dirigèrent sur nous bride abattue. L'Anglais, à leur vue, m'abandonna. Mais j'avais reçu dans ce combat inégal un coup de sabre sur le poignet. Ce fut mon gant à la crispin qui amortit le coup asséné sur ma tête, sans quoi j'aurais eu certainement le poignet abattu. Dans l'ardeur du combat, je n'avais pas senti le coup, quoique je perdisse beaucoup de sang. Je ne m'en aperçus que lorsque je voulus mettre la main à la selle pour monter à cheval. Il me fut impossible de m'enlever sur le poignet droit, bien qu'aidé des deux chasseurs. Je dus monter à droite et me retirer de ce terrain dangereux, sans prendre le temps de ramasser
mon colbach, qui fut perdu, et heureux d'en être quitte à si bon marché.
Un chasseur nous attendait pour nous dire que l'escorte s'était portée au galop vers la montagne, où le général en chef venait d'être dangereusement blessé. Nous devions nous diriger sur l'ambulance, qui était établie dans Alba de Tormès. Il y avait une lieue à faire, dont la moitié dans les bois. Nous mîmes nos chevaux au galop, et il était temps de gagner du terrain, car la nombreuse cavalerie de l'ennemi aurait pu tourner notre gauche. J'avais perdu une telle quan 1 tité de sang, en galopant, le sabre pendu à la dragonne à mon poignet, que je serais infailliblement tombé de cheval, si les chasseurs ne s'en étaient aperçus et ne m'eussent aidé à mettre pied à terre. L'ennemi avançait, et les coups de fusil, qui se rapprochaient de plus en plus, annonçaient assez que nous perdions la bataille. Les chasseurs n'avaient rien à me donner pour me faire reprendre des forces. Ils venaient de me rafraîchir le visage avec de l'eau d'un ruisseau, qui coulait à l'endroit où nous venions de faire halte, mais je restais sans mouvement. Alors je les entendis se dire :
« Que c'est malheureux d'être obligé d'abandonner à l'ennemi notre brave officier ! »
J'ouvris les yeux. Ils s'en aperçurent et s'écrièrent : « Du courage ! du courage ! adjudant-major. » Et me portant plutôt que m'aidant, ils me mirent sur mon cheval. Nous continuâmes notre route au pas. Il était six heures lorsque je passai le pont de la Tormès pour entrer dans la ville. Le maréchal y était arrivé à quatre heures ; sa blessure, quoique très grave, n'était pas mortelle. Un obus lui avait fra-
cassé le bras droit et deux côtes. Le général Clausel prit le commandement de l'armée. A minuit, la division Foy, qui était de réserve, se forma en carré et arrêta l'ennemi. Si le maréchal Marmont, qui avait attendu sept jours pour engager la bataille, avait attendu une journée de plus, il aurait été rejoint par le roi Joseph et le maréchal Soult, qui arrivaient à son secours avec 40.000 hommes, dont 10.000 de cavalerie : mais le maréchal Soult aurait eu le commandement suprême comme le plus ancien de grade. L'ambition fit perdre une bataille, qui, livrée avec l'appoint de l'armée d'Andalousie, eût été la ruine de toute l'armée anglaise.
Le maréchal fut remplacé par le général Souham et partit pour la France. Je raccompagnai. Sa blessure le faisait extrêmement souffrir; il ne pouvait supporter ni le cheval, ni la voiture. Son chirurgien avait voulu le faire transporter sur un brancard porté par des mules, Tune attelée devant, l'autre derrière ; mais la marche inégale de ces mules produisait des secousses et, par suite, des souffrances que le maréchal ne pouvait endurer. Aussitôt que cette circonstance fut connue de l'escorte, les cavaliers proposèrent spontanément de le porter en litière sur leurs épaules, pour lui éviter toute secousse. Vingt-quatre hommes mettaient pied à terre, douze portaient les deux brancards de devant et les autres ceux de derrière. Ces vingt-quatre hommes étaient relevés par leurs camarades, quand ils étaient fatigués. La marche fut ainsi moins pénible pour le duc de Raguse. On se reposa à Valladolid, Burgos, Vittoria. En arrivant à Bayonne, le maréchal y trouva la duchesse de Raguse, venue au-devant de lui. Il remercia Vescorte de ses services
et envoya les troupes à leurs régiments respectifs.
J'avais fait toute la route à cheval, le bras droit en écharpe, avec l'escorte de Marmont. Ma blessure n'était pas guérie, tant s'en fallait ; je fus rejoindre le dépôt du régiment à Nantes. Mais les escadrons dont je faisais partie, qui étaient détachés à l'armée de Portugal, venaient d'être incorporés dans le 13 e chasseurs. Ce ne fut pas sans un regret profond que je quittai le régiment dans lequel je m'étais engagé et que j'affectionnais profondément ; mais le 20 e faisait partie de l'expédition de Russie, ce qui avait nécessité la mesure prise à l'égard des escadrons de guerre détachés à l'armée de Portugal.
Arrivé à Niort, dans le mois d'octobre 181 2, je ne tardai pas à y tomber malade de douleurs rhumatismales provenant de mes blessures de la campagne de Pologne en 1807, de la campagne de Wagram en 1809, et enfin de la malheureuse guerre d'Espagne. Les bivouacs où j'avais couché dans ce dernier pays, où l'on ne peut se procurer d'autre paille de couchage que celle qui est hachée, avaient beaucoup contribué aux douleurs que je ressentais. Je demandai au ministre de la guerre un congé de convalescence, qui me fut accordé. Je me rendis dans ma famille à Paris, où je passai l'hiver.
L'Empereur arriva soudainement à Paris, le 19 décembre 18 12; il s'était fait précéder par le vingtneuvième bulletin, aussi vrai, mais autrement terrible, que ceux d'Eylau et d'Essling. Le 6 mars 1813, j'allai par curiosité à la revue des Tuileries. Dans la cour du Carrousel, j'aperçus le général Lefèvre-Desnoettes, colonel des chasseurs à cheval de la Garde. Je me présentai à lui pour servir dans son régiment :
<( Mon camarade, me dit-il, après m'avoir adressé diverses questions, connaissez- vous quelqu'un qui vous porte intérêt et qui puisse me parler de vous ? »
Dans le même moment j'aperçus le maréchal duc de Raguse ; il portait le bras droit en écharpe et descendait de voiture pour entrer dans l'intérieur de la cour des Tuileries.
— Voilà, dis-je au général, M. le duc de Raguse, sous qui j'ai servi en Espagne; voulez-vous lui demander quelques renseignements sur mon compte ? »
Le général, après m'avoir demandé mon nom, s'approcha du maréchal. Celui-ci, lorsqu'il me vit et m'entendit nommer, m'appela et dit devant moi :
« Prenez cet officier dans votre régiment, général ; c'est une bonne acquisition que vous ferez. »
Quelques jours après, je recevais mon brevet de lieutenant en second (j'avais été nommé lieutenant au 13 e chasseurs le 17 février 18 13) dans le régiment de chasseurs de la Vieille Garde. Le 15 mars, à sept heures du matin, me trouvant au quartier, Tordre fut donné à tous les militaires qui se trouvaient là, de se réunir au Champ-de-Mars, pour paraître à l'inspection de détail qui allait être passée par l'Empereur lui-même. N'étant pas encore revêtu de l'uniforme du corps, je fis remarquer au général que j'étais habillé en bourgeois ; mais il me répondit de paraître dans la tenue de ville.
Je parus à pied à mon rang. La revue se passait à pied et en colonne par escadron.
Quand l'Empereur parut devant nous avec son étatmajor, il fut étonné de me voir en bourgeois. Il en fit l'observation au général qui lui répondit :
« Sire, cet officier arrive d'Espagne et n'a pas encore l'uniforme du corps. »
L'Empereur me fit approcher et me dit :
« A quelle armée appartehiez-vous en Espagne ?
— Sire, à l'armée de Portugal; j'y ai été blessé à la bataille des Arapiles.
— Dans quçl corps serviez-vous?
— Au 20 e régiment de chasseurs à cheval.
— Ah! vous faisiez partie des deux escadrons que j'ai envoyés en Espagne en 18 10?
— Oui, Sire, » répondis-je, tout étonné qu'un pareil détail n'eût pas échappé à sa mémoire; et je repris mon rang.
Le dimanche 6 avril 1 813, je me trouvais, en grande tenue du corps, avec mon peloton et deux escadrons du régiment, à une de ces revues que passait fréquemment l'Empereur dans la cour des Tuileries, à son retour de Russie. Je désirais parler à Sa Majesté, et comme je craignais d'en manquer l'occasion, car l'Empereur, qui ne se gênait pas avec ses guides, passait souvent au galop sans s'arrêter près d'eux, je mis pied à terre, dans un moment que nos escadrons étaient au repos. J'allai me placer à la gauche d'un régiment d'infanterie de la Jeune Garde que Sa Majesté passait en revue.
« Qui es-tu ? me dit l'Empereur en passant près de moi.
— Un officier de la Vieille Garde, Sire. Je suis descendu d'un grade pour servir près de Votre Majesté.
— Que me veux-tu?
— La décoration.
— Qu'as-tu fait pour la mériter ?
— Enfant de Paris, je suis parti, enrôlé volontaire, dès l'âge de seize ans. J'ai fait huit campagnes. J'ai gagné mes épaulettes sur le champ de bataille et reçu dix blessures que je ne changerais pas pour celles que j'ai faites à l'ennemi. J'ai pris un drapeau en Portugal. Le général en chef m'avait, à cette occasion, porté pour la décoration. Mais il y a si loin de Moscou au Portugal, que la réponse est encore à venir.
— Eh bien ! je te l'apporte moi-même ! Berthier, écrivez la croix pour cet officier, et que son brevet lui soit expédié demain. Je ne veux pas que ce brave me fasse plus longtemps crédit. »
C'est ainsi que je fus décoré. J'en étais si heureux que, de retour à mon peloton, j'en fis part à plusieurs officiers du régiment, qui arrivaient nouvellement, comme moi, dans la Garde, sortant d'Espagne sans être décorés. Le lieutenant Goudmetz suivit mon exemple, s'approcha de l'Empereur, et lui demanda la décoration.
« Qu'as-tu fait pour la mériter?
— Sire, deux de mes frères et moi, nous nous sommes enrôlés volontaires, il y a dix ans, au 3 e hussards. Les services que mes frères et moi avons rendus à Votre Majesté méritent, je crois, la décoration.
— Ah ! tu crois, reprit l'Empereur.
— Oui, Sire, d'autant plus que mes deux frères ayant été tués, je reste seul maintenant au service de la patrie.
— Marquez cet officier pour la croix, dit l'Empereur, d'un ton visiblement ému, au prince de Neuchâtel.
Un troisième officier se présenta et reçut le même accueil. C'était Legout-Duplessis, qui dit à l'Empereur :
MUSÉE DE L'ARMÉE
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29, — S. Gl, et A ni
« Sire, à la bataille de Talavera, en Espagne, étant maréchal des logis au 5 e dragons, j'ai pris l'enseigne des Gardes Wallonnes, après avoir tué l'officier qui la portait et mis en déroute l'escorte qui était auprès de lui. J'ai été mis à Tordre du jour pour ce fait d'armes.
— C'est beau, çà, dit l'Empereur en souriant; mais qui m'affirmera que c'est la vérité?
— Voilà votre aide de camp ici présent, Sire, le général Corbineau, qui, alors colonel du régiment, commandait la charge. »
Le général Corbineau fit un signe affirmatif et Legout-Duplessis fut décoré.
Après le défilé de la parade, l'Empereur fit donner aux troupes une gratification en vivres et en vin, payée sur sa cassette, et invita les officiers à dîner, à six heures du soir. Deux cents officiers de toutes armes, présents à la revue, se réunirent au banquet sur la terrasse des Feuillants au jardin des Tuileries, où le fameux traiteur Véry avait alors ses salons. Quatre tables d'une cinquantaine de couverts chacune furent dressées et présidées par les généraux Lemarois, Lauriston, Lobau et Rapp, tous aides de camp de Napoléon, qu'ils représentaient à cette solennité, et au nom de qui ils faisaient les honneurs. Le repais fut joyeux, comme on le pense bien ; on y porta des toasts à l'Empereur, à l'Impératrice, au roi de Rome. Beaucoup des assistants avaient reçu de l'avancement ou la croix ; d'autres, plus jeunes au service, avaient des récompenses en perspective. Les occasions de les mériter ne pouvaient leur manquer, car, le lendemain de la revue, nous partions pour l'Allemagne. Plusieurs d'entre nous avaient certainement fait, le 6 avril 18 13, leur dernier repas chez le fameux Véry.
Le lendemain, je recevais trois mille francs du quartier-maître du régiment comme première mise d'entrée dans la Garde. Cette somme était destinée à aider l'officier à s'habiller et à s'équiper dans ce corps, dont l'uniforme était fort coûteux.
Le 10 avril, je quittai Paris avec un détachement du régiment pour me diriger sur l'armée d'Allemagne, commandée par l'Empereur en personne. A mon passage à Épernay, il m'arriva une aventure assez plaisante, mais du reste fort agréable, et que j'attribuai à la nature excitante du vin de ce pays. D'ancienne date, il était passé en habitude parmi les officiers de chasseurs de la Garde, lorsqu'ils logeaient à Épernay, de se réunir à l'hôtel de l'Écu, d'y dîner au corps et d'y boire le meilleur Champagne à la santé de l'Empereur»
A midi, je me rendis à mon logement, situé dans la grand'rue de la ville, chez une riche veuve. Je venais d'entrer dans ma chambre, tout couvert de la poussière de la route, lorsqu'une grande et belle personne vint m'apporter des rafraîchissements et me faire des excuses de la part de la maîtresse de la maison, à qui j'avais fait remettre ma carte. Cette dame s'excusait de ne pouvoir recevoir ma visite, elle était dans l'obligation de se rendre à l'instant chez son notaire pour affaires urgentes. Je remerciai de la politesse et je ne pensai plus à la maîtresse de la maison , car j'examinais avec le plus grand plaisir la fort jolie personne qui était venue m'offirir des rafraîchissements de sa part :
« Comment vous appelez-vous, mademoiselle? Vous êtes sans doute la plus belle personne de la ville ? »
Sans répondre à ces dernières paroles, qui la firent rougir et rire à la fois, elle reprit vivement :
— Je me nomme Adèle, monsieur l'officier; je suis femme de chambre de Madame, pour vous servir, si j'en suis capable.
— Je vous prends au mot, mademoiselle, et veux profiter tout de suite de vos bonnes dispositions. Veuillez donc me coudre ce ruban à ma croix d'honneur pour remplacer l'ancien, dont la couleur est toute passée. »
La jeune fille saisit le ruban, se rendit en courant dans sa chambre, qui était près de la mienne, et revint, quelques minutes après, avec ma croix. Elle eut l'obligeance de me la passer très adroitement à la ganse de mon dolman. Puis elle se baissa rapidement et appliqua ses lèvres sur l'effigie de l'Empereur. Son baiser enthousiaste fut si vif qu'il fit battre mon cœur, sur lequel reposait ma décoration :
« Ah ! dis-je tout ému, vous aimez donc bien l'Empereur ?
— Oh ! oui, monsieur l'officier, reprit mon enthousiaste; et, si j'étais homme, l'Empereur n'aurait pas de meilleur serviteur que moi.
— Parbleu ! Vous êtes grande, belle et forte ; il faut lui en faire un. Et croyez que j'aurais le plus grand plaisir à vous aider dans cette création. »
La plaisanterie fut très bien reçue, et je gagnai les bonnes grâces de M Ue Adèle, qui voulut bien consentir à me donner un rendez-vous dans sa chambre à onze heures. Je fus, à l'heure du dîner, à l'hôtel de l'Écu, retrouver mes camarades. Le repas se passa fort gaîment. A onze heures j'étais rentré, et je ne tardai pas à me glisser dans la chambre de ma voisine, qui m'y attendait. Quelques moments après, nous étions les meilleurs amis du monde. Mais voilà qu'au
moment où notre conversation était le plus agréable, un coup frappé brusquement à la porte nous mit tout en émoi.
« Qu'est-ce, madame ? dit Adèle. Avez-vous besoin de moi ?
— Non, mademoiselle. Mais vous n'êtes pas seule dans votre chambre. »
Adèle, qui me retenait vigoureusement — car à cette alerte je me disposais à quitter la place — reprit avec un sang-froid qui lui réussit parfaitement :
— C'est possible, madame. Mais ce n'est pas M. G. . . qui est chez moi. »
Ce nom était à peine prononcé que nous entendîmes la dame s'éloigner, et nous fûmes débarrassés de cette importune visite.
« M'expliquerez-vous, dis-je à Adèle, la puissance toute magique du nom que vous venez de prononcer ?
— Avec plaisir, monsieur l'officier, car vous n'êtes pas de la ville. Imaginez-vous que la personne que je viens de nommer est l'amant de madame, et que c'est moi qui, tous les jours, l'introduis auprès d'elle. Il est à la campagne aujourd'hui, voilà pourquoi on nous a troublés ; car, sans cela, on n'y eût pas pensé. »
• Puis, après une petite pause, Adèle reprit :
« N'est-ce pas injuste, ce que vient de faire madame ? Je suis plus jeune qu'elle, je n'ai pas d'amourettes, et parce qu'il arrive une fois comme aujourd'hui, qu'un jeune et bel officier des chasseurs de la Garde impériale à cheval me trouve à son gré, madame voudrait que je n'y fusse pas sensible ? »
J'étais trop intéressé dans la question pour ne pas trouver qu'Adèle avait raison. Avant de me séparer de cette aimable fille, je lui donnai une bague de mes
cheveux, dont j'avais toujours la précaution d'être "nanti en campagne. Elle en parut très contente ; et comme je m'inquiétais auprès d'elle des suites que pourrait avoir la découverte de sa maîtresse :
« Ah ! tranquillisez-vous, me dit-elle ; d'abord, madame est bonne. Et puis elle a trop d'intérêt à me ménager pour m'en vouloir longtemps. Elle se contentera de me bouder pendant quelques jours ; et n'en suis-je pas dédommagée? »
Je me séparai tendrement de cette aimable fille, en lui promettant de conserver toujours le plus agréable souvenir de sa personne. J'étais sur le point de monter à cheval, lorsque j'aperçus, non sans étonnement (il était grand matin), la maîtresse de la maison, en apparence tout occupée à cueillir des roses dans le jardin attenant à la cour, mais mue, sans doute, par un tout autre motif. Je n'avais pas eu l'honneur de la saluer la veille ; je ne pouvais, sans manquer à la bienséance, m'abstenir de lui présenter mes compliments. Je la félicitai de son lever matinal, en lui disant que cela annonçait la meilleure santé. La veuve, qui était fort jolie, avait en effet une fraîcheur admirable. Elle me demanda, en déguisant un sourire, si j'avais bien dormi pendant la nuit.
— Parfaitement, madame, repris-je ; le vin de Champagne, dont j'avais passablement usé hier avec mes camarades, avait troublé le commencement de mon sommeil ; mais un rêve enchanteur m'a valu une nuit délicieuse dont j'emporte à jamais le souvenir. »
Ces paroles prononcées, je saluai profondément madame M..., et je complimentai intérieurement M. G... de son bon goût, car elle était vraiment charmante.