‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 38 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

A l'escorte dé Napoléon.

Le chien de Moreau.

« Les femmes ne doutent de rien ! »

Le lièvre du sergent-major.

Un boulet qui emporte un rang de cavaliers.

Un fameux repas.

Le I er mai nous passions le Rhin à Strasbourg, et, le 10, nous arrivions à Dresde. Le régiment était cantonné dans les villages autour de la ville. Il y avait au corps le général-major Lion, qui était pour moi une ancienne connaissance ; il avait servi comme capitaine au 20 e chasseurs. Il m'accueillit très bien, et je lui sus gré de me placer dans la io e compagnie du régiment, commandée par son beau-frère, le capitaine Klein de Kleinberg, un des meilleurs officiers de cavalerie que j'ai connus dans ma carrière militaire ; il est devenu plus tard officier général. Le 12 mai, nous fûmes témoins de la rentrée du roi de Saxe dans sa capitale, dont il s'était retiré à l'approche des souverains alliés. L'Empereur, à la tête d'une division de sa Garde à pied et à cheval, fut à sa rencontre à un quart de lieue au dehors de la ville. Il avait envoyé son aide de camp, le général comte de Flahaut, jusqu'à Pirna, pour complimenter Sa Majesté Saxonne

sur son retour dans ses États. Le 20, eut lieu la bataille de Bautzen ; le lendemain, fut encore gagnée la bataille de Wurschen. Mais le manque de cavalerie nous priva des résultats de ces journées, qui furent de vraies batailles d'Egypte gagnées par l'artillerie et l'infanterie.

Du 20 au 30 mai, je fis partie avec mon peloton de l'escadron de service des chasseurs à cheval (plus connus en campagne sous le nom de guides), auprès de l'Empereur . En temps de guerre, il avait constamment près de lui quatre escadrons des différentes armes de cavalerie de la Vieille Garde, qu'il pouvait lancer sur l'ennemi au besoin. L'escadron de chasseurs à cheval avait un service spécial. Un lieutenant, un maréchal des logis, deux brigadiers, vingtdeux chasseurs et un trompette, marchaient devant et derrière l'Empereur. Un brigadier et quatre chasseurs, dont deux portaient, l'un le portefeuille, et l'autre la lunette de Sa Majesté, galopaient en avant et lui faisaient faire place. S'arrêtait-il, mettait-il pied à terre, ces chasseurs l'imitaient à l'instant, plaçaient la baïonnette au bout du mousqueton, et marchaient ainsi en carré, l'Empereur au milieu d'eux. L'officier qui commandait le peloton d'escorte le suivait constamment. Il n'y avait que le roi Murât et le prince de Neufchâtel qui pussent lui disputer le pas.

Si l'Empereur s'établissait dans un logement, cet officier se tenait dans l'appartement le plus près du sien. Les chasseurs de son peloton étaient pied à terre, tenant à la main les rênes de la bride des chevaux, à la porte de la maison occupée par l'Empereur, qui avait toujours là un cheval de ses écuries, sellé, bridé

et tenu par deux piqueurs. Ce peloton était relevé toutes les deux heures, de façon qu'à toute heure du jour ou de la nuit, c'était la même disposition. La première personne qui s'offrait à l'Empereur à la sortie de son appartement était l'officier de l'escorte. C'était un poste d'honneur et d'entière confiance. Cette troupe avait le plus grand dévouement pour son Empereur ; elle en était d'ailleurs parfaitement récompensée. Il y avait quatre chasseurs par compagnie, qui, outre la croix de la Légion d'Honneur» et souvent la croix de la Couronne de Fer, avec un revenu de 250 francs, étaient dotés de rentes sur les canaux ou sur le Mont- Napoléon de Milan, ce qui leur rapportait depuis 500 jusqu'à 800 francs. Il faut dire que ce n'est pas chez ces braves que Napoléon a fait des ingrats. Parmi les traits qui font éclater le dévouement et le désintéressement des chasseurs de la Garde, j'en signalerai un qui est vraiment admirable.

A Leipzick, le 18 octobre 1813, un chasseur de mon peloton, de la catégorie des décorés et dotés, avait eu son cheval tué dans la journée ; je crus qu'il s'était rendu au petit dépôt du régiment pour s'y remonter, ce qui devait nécessiter une absence de huit à dix jours. Je fus donc très étonné, le lendemain, de le voir dans le rang, montant un superbe cheval à courte queue. Sur l'observation que je lui en fis, il me répondit gravement :

« Mon lieutenant, quand on est doté par Sa Majesté l'Empereur et Roi, on a toujours une année de sa dotation dans sa ceinture pour acheter un cheval et se faire tuer au service de Sa Majesté. Si, dans le courant de la campagne, le malheur veut que j'aie encore mon cheval tué, alors, cette fois, j'irai au petit dépôt pour

en chercher un autre. Le cheval que je monte maintenant, je l'ai acheté hier de mes deniers à un officier de dragons de la Garde, qui n'en aura plus besoin, car il a été amputé de la jambe, à l'ambulance.

— Et combien t'a-t-il coûté ?

— Vingt-cinq louis. »

Napoléon, qui connaissait le dévouement de ses guides, leur passait souvent des saillies qu'il n'aurait certes pas tolérées à un autre. Un jour, le cheval de l'un des chasseurs de l'escorte, qui galopait devant lui, s'abattit ; et le guide se ramassait comme il pouvait, lorsque l'Empereur, passant au galop devant lui, le traita de maladroit. Cette parole était à peine prononcée que Napoléon, qui pensait à bien autre chose qu'à soutenir son cheval de la bride et des jambes, roulait avec sa monture dans la poussière. Tandis qu'aidé de son écuyer, l'Empereur remontait un autre cheval, le chasseur qui s'était relevé, passant au galop devant Sa Majesté pour rejoindre son poste à l'avant-garde, se mit à crier assez haut pour être entendu :

« Il paraît que je ne suis pas maladroit tout seul aujourd'hui ! »

Le 22 mai, à quatre heures du matin, la cavalerie de la Garde, les lanciers rouges ayant à leur tête le général Colbert et une division de cuirassiers saxons, poursuivirent les Prussiens et les Russes sur la route de Silésie, prirent un grand nombre de traînards, de voitures et de fourgons. Mais l'artillerie russe fit beaucoup de mal aux Saxons. Un seul officier des guides fut atteint à la main d'un éclat d'obus : ce fut Lantivy. Une grande perte pour l'armée fut celle du général Bruyère, frappé à mort par un boulet qui lui fracassa les deux jambes. Dans cette journée, l'Em-

pereur, voyant tomber mort près de lui un chasseur de l'escorte, atteint par un boulet, dit au grand-maréchal, qui l'approchait :

« Duroc, la Fortune nous en veut bien aujourd'hui. »

Deux heures plus tard, la Fortune allait porter un coup bien plus sensible au cœur de Napoléon. En quittant le village de Reichenbach, il poursuivit sa route vers Gorlitz, où il espérait passer la nuit. Il descendait rapidement le chemin creux du village pour se porter sur une hauteur voisine, lorsqu'un boulet perdu porta contre un arbre, ricocha, tua raide le général Kirgener et ouvrit le bas du ventre du général Duroc. L'un et l'autre venaient de s'écarter de cinquante pas de la route, pour faire abreuver leurs chevaux à une mare qui se trouvait sur la droite. Quelle fatalité! Un officier de la gendarmerie d'élite, qui venait de voir tomber mort le général Kirgener, en porta la nouvelle à l'Empereur. Une minute après, un autre officier apportait à Sa Majesté l'affligeante nouvelle que le grand-maréchal venait d'être dangereusement blessé. Au premier mot de cet officier, TEmpereur reprit vivement :

« Vous vous trompez ; c'est du général Kirgener que vous voulez parler. On vient de m'annoncer à l'instant sa mort.

— Sire, reprit l'officier, il n'est que trop vrai que le même boulet a frappé ces deux généraux. La mort du général Kirgener a été instantanée, et le grandmaréchal vient d'être transporté dans un état désespéré à la maison du pasteur du village. »

En ce moment, le colonel Gourgaud, premier officier d'ordonnance, vint rendre compte à l'Empereur que

le mouvement du prince de la Moskova sur Gorlitz avait réussi. Mais, sans lui répondre un seul mot, l'Empereur revint sur ses pas et se rendit immédiatement au lit du grand-maréchal. Un bataillon de Vieille Garde bivouaqua, ainsi que le peloton d'escorte, autour de la maison.

En quittant cet endroit si fatal, le lendemain, l'Empereur assura une rente de 1.200 francs au pasteur et lui donna une somme d'argent pour Tachât de sa maison, à la condition de placer et de conserver à l'endroit où avait été le lit du grand-maréchal, une pierre avec cette inscription : Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de VEmpereur Napoléon, frappé d'un boulet, a expiré dans les bras de son Empereur et son ami.

Le 4 juin, l'armistice de Pleswitz nous fit prendre nos cantonnements dans les environs de Dresde. Le 10 août, toute la Garde fut passée en revue par l'Empereur ; il y avait là 50.000 hommes, artillerie, infanterie, cavalerie. Napoléon, en parcourant les dix lignes formées par les troupes, ne manquait jamais de se découvrir lorsque les cris de « Vive l'Empereur! » frappaient ses oreilles, et de prononcer ces paroles à haute voix : « Vive la France ! »

Le 15 août, nous quittions Dresde et nous entrions en campagne dans la direction de Bautzen. L'Autriche venait de se déclarer contre nous. Les alliés nous menaçaient avec 500.000 hommes, nous ne pouvions leur opposer que 300.000 hommes et la Garde impériale. Mais l'Empereur était là !

Le 23, l'Empereur battit Blùcher à Golberg et le refoula en Silésie ; puis il fit une contremarche avec la Garde et se porta sur Dresde, où nous arrivâmes le 26,

à 10 heures du matin. Il était temps : 200.000 Autrichiens campaient devant la ville. Le même jour, à 4 heures du soir, ils attaquèrent sur tous les points les faubourgs de Dresde. Ces faubourgs furent défendus vaillamment; plusieurs généraux de la Garde furent blessés, notamment le général Gros, si connu par sa bravoure et ses réparties à l'Empereur, et qui commandait le premier régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde.

Un jour, au Champ-de-Mars, pour le taquiner, Sa Majesté lui dit :

« Gros, les grenadiers font mieux le maniement d'armes que les chasseurs.

— Je vous parie six francs, Monsieur Sire, répliqua le général, que mes chasseurs font mieux l'exercice que vos grenadiers. »

Ces paroles, dites avec un accent auvergnat bien prononcé, annonçaient, entre autres choses, que Gros n'était pas né à Paris.

Le jour de la bataille de Dresde, en traversant la rue du faubourg de Berg, où le régiment était établi, je fus salué par un brigadier de la 3 e compagnie du régiment, décoré de la Légion d'honneur. Comme je passais en lui rendant son salut, sans m'arrêter, il m'accosta en ces termes :

« Mon lieutenant, permettez-moi de vous souhaiter le bonjour et de vous demander de vos nouvelles, étant une de vos anciennes connaissances. Probablement vous ne me reconnaissez pas ?

— Je ne vous remets point. Je suis depuis cinq mois seulement dans les chasseurs de la Garde, et j'y connais peu de monde. Votre nom, s'il vous plaît?

— Je suis le trompette-major du 8 e hussards que

vous avez blessé d'un coup de pointe, en 1806, à dix lieues de Varsovie, dans un duel que nous avons eu ensemble.

— Ah! maintenant je me rappelle très bien. Vous avez donc quitté la trompette et votre régiment pour entrer dans la Garde ?

— Oui, mon lieutenant.

— Je suis charmé de vous revoir. Depuis quand faites-vous partie du corps ?

— Depuis la campagne de Russie ; et, il y a un an, j'ai été fait brigadier.

— Quel est le nom de votre capitaine ?

— Monsieur Achyntre.

— Je le connais et je serai charmé de vous recommander à lui. Mais faites-moi le plaisir, brigadier, lorsque vous me rencontrerez à cheval ou au bivouac, de venir m'accoster. J'aurai toujours une goutte d'eaude-vie à partager avec vous. »

Hélas ! il n'usa qu'une fois de cette offre faite de si bon cœur. Le lendemain était le jour de la bataille de Dresde, et, le soir, quand je fus voir le capitaine Achyntre pour lui recommander mon protégé, j'eus le regret d'apprendre qu'il avait été tué par un boulet.

« Je le regrette vivement, me dit son capitaine ; ce pauvre Auguste, c'était un excellent sujet, et j'en aurais certainement fait un maréchal des logis dans ma compagnie. » Il ajouta encore : « Ce pauvre brigadier, après avoir causé hier avec vous, Parquin, racontait à ses camarades le coup de pointe qu'il avait reçu de vous, quand vous étiefc fourrier. Ce n'est pas un fourrier, disait-il, qui ne sait qu'écrire et chiffrer et qu'on envoie promener ; celui-là sait dégainer !

— Pauvre Auguste ! dis-je; il n'enverra plus pro-

mener personne. Il est maintenant où nous irons tous. » La journée de Dresde, si glorieuse pour l'armée, n'avait rapporté au régiment qu'une pluie battante des plus incommodes et des boulets de l'ennemi. Le lieutenant Brice, officier payeur au corps, eut un magnifique cheval tué sous lui ; il n'aurait certes pas donné ce cheval pour 3.000 francs ; et le plus curieux fut qu'il reçut une verte réprimande du général Lefèvre-Desnoettes, qui ne voulait pas que son comptable fût sur le champ de bataille, où il n'avait rien à faire, disait-il, son poste étant à Dresde avec sa comptabilité et sa caisse.

Ce fut dans cette journée que le général Moreau, qui était avec les alliés dans un groupe de généraux, fut frappé à mort à côté de l'empereur Alexandre. A 5 heures, le paysan saxon chez qui Moreau avait été transporté, les deux jambes fracassées par un boulet, amena à l'Empereur un superbe chien danois, qui avait au cou un large collier en cuivre sur lequel était écrit en gros caractères : f appartiens au général Moreau. Le paysan venait rendre compte de l'événement et offrait le chien contre dix napoléons. L'Empereur lui fit donner la somme et lui laissa le chien.

Cette journée de Dresde, que l'Empereur a comparée pour les manœuvres à celle d'Iéna, coûta aux Autrichiens 30.000 hommes, dont 12.000 prisonniers et 200 pièces de canon. L'Empereur coucha sur le champ de bataille et, le lendemain, rentra à Dresde. Nous continuâmes notre marche, sans nous arrêter, sur Pirna, d'où l'on revint de nouveau à Dresde. Le 7 octobre, on fit un mouvement sur Berlin, pour revenir encore à Dresde, d'où nous partîmes le 10, afin de nous rendre avec l'armée à Leipzick.

Je commandais, le 13, le peloton d'escorte au bivouac de l'Empereur, à un quart de lieue de la ville. A quatre heures, je vis arriver au trot un escadron de gardes d'honneur qui escortait le roi de Saxe et sa famille, venus de Dresde à Leipzick. L'Empereur, aussitôt qu'il eut aperçu la poussière, s'avança à pied à cinquante pas sur la route, et continua d'aller audevant du Roi. Mais Sa Majesté Saxonne avait déjà mis pied à terre et marchait, chapeau à la main, droit à l'Empeur. Je vois encore le roi de Saxe, grand et beau vieillard, ayant la tête poudrée et la longue queue. Il était revêtu d'un uniforme blanc, et portait deux montres, dont les grandes chaînes lui pendaient sur les cuisses. Il se dépêcha au plus vite d'ôter ses gants pour présenter sa main à l'Empereur. Mais celui-ci l'embrassa, en l'appelant son frère, et se rendit avec lui à la voiture de la reine de Saxe. La reine avait à sa gauche sa fille, la princesse Augusta. J'étais très près de l'Empereur, qui parlait d'ailleurs assez haut avec les princesses, à la portière droite de la voiture, qui était ouverte ; j'entendis ce dialogue :

« Sire, disait la Reine, comment se portent l'Impératrice et le Roi de Rome ?

— Tout le monde se porte bien ; j'ai reçu un courrier hier.

— Vous allez livrer bataille demain, Sire?

— Oui, je le crois.

— Et vous la gagnerez, ajouta la princesse Augusta.

— Ah ! voilà bien les femmes ; elles ne doutent de rien. Mais il faut l'espérer. »

L'Empereur salua ses augustes hôtes, qui retour-

nèrent à la ville, et lui-même ne tarda pas à s'y rendre.

Le 16 octobre, à neuf heures du matin, s'ouvrit la journée de Wachau, première journée de la bataille de Leipzick. Trois bordées de coups de canon furent le signal de l'ennemi, et immédiatement après s'ouvrit la terrible canonnade de 200 pièces d'artillerie dont les boulets tombaient dans nos rangs comme des oranges. La cavalerie de la Garde était en bataille au centre de l'armée. Je vois encore, devant nous, le général Drouot, à pied, dirigeant avec la plus grande énergie le feu d'une batterie de 100 pièces de l'artillerie de la Garde.

L'Empereur s'aperçut que Textrême-droite, commandée par le maréchal Oudinot, forte de 19.000 hommes d'infanterie de la Jeune Garde, était en danger. Il y envoya le général Letort, avec 800 cavaliers dont 200 chasseurs, 200 lanciers, 200 dragons et 200 grenadiers à cheval, tous pris dans sa Vieille Garde. Le duc de Reggio avait rompu sa ligne par précaution et l'avait formée en carrés. Je faisais partie de la colonne envoyée par Napoléon. On se porta sur la droite par une marche de flanc, par pelotons et au trot. Arrivés sur le terrain, la colonne passa dans l'intervalle de deux carrés et se forma immédiatement en bataille. Une charge de cavalerie autrichienne sur nous échoua complètement et nous procura même un brillant succès. Par la position que nous venions de prendre, toute retraite était coupée au régiment de dragons-cuirassiers de La Tour, qui ne pouvaient trouver leur salut qu'en nous traversant pour regagner leurs lignes.

Le maréchal Oudinot, dont nous venions de réta-

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blir les affaires, sortit d'un carré et s'écria, en se présentant subitement dans nos rangs :

« Demi-tour, cavaliers ! Voici un hourra ! »

En effet, un nuage de poussière précédait les pointes des sabres des dragons de La Tour. Nous leur opposâmes un mur d'airain et 190 ou 200 des leurs tombèrent en notre pouvoir. Dans le tumulte, j'aperçus le maréchal Oudinot, seul, au milieu de la charge, en péril et s'efforçant de mettre l'épée à la main. Il ne pouvait parvenir à dégainer. Sans perdre un instant, je me plaçai devant l'illustre maréchal. Le ducdeReggio mit aussitôt le pistolet à la main et j'eus le bonheur de le dégager ainsi ; il parvint sain et sauf au milieu d'un carré de son infanterie. Le soir, son fils, qui était capitaine au régiment, me conduisit à son bivouac. Le maréchal m'embrassa, me remercia et me fit partager son modeste souper, composé d'une volaille froide, qui fut arrosée d'une bouteille de vin et d'un verre d'eau-de-vie.

Le lendemain, les deux armées restèrent en présence, l'arme au bras. Nous passâmes ce jour-là auprès d'un moulin à vent, dans la plaine où avait été établi le quartier général impérial. Le régiment resta en réserve toute la journée; nous n'eûmes qu'à supporter quelques pertes par le canon. J'eus à regretter un de mes amis, lieutenant au régiment, nommé Henneson, qu'un boulet vint frapper, en ricochant, en pleine poitrine. Le boulet se logea dans son manteau, qu'il portait en sautoir, après lui avoir fracassé l'estomac.

A la nuit tombante, le régiment alla bivouaquer dans une prairie, tout le long et autour d'une haie. En me rendant à remplacement désigné pour mon peloton, je m'entendis appeler : c'était un de mes amis,

lieutenant sous-adjudant-major au 7 e voltigeurs de la Jeune Garde, qui était au bivouac avec deux officiers de sa compagnie. Il m'offrit de partager son modeste souper.

« Avec plaisir, mon cher ; j'apporterai tout à l'heure de l'eau-de-vie que je me suis procurée chez la cantinière du régiment. »

En effet, un quart d'heure plus tard, un pain de munition sous le bras, je rejoignis mon ami Servatius. Lorsque nous fûmes réunis, l'un d'eux versa dans une gamelle une énorme ratatouille composée d'un lièvre en morceaux, arrangé avec des pommes de terre, des oignons, etc. Le plat fut trouvé excellent.

« Est-ce que tu as envoyé au marché à Leipzick, disje en riant à Servatius?

— Non, mon ami. C'est un sergent-major, qui, à dix pas, a logé une balle dans la tête de ce gros lièvre que nous mangeons, et qui s'était avisé de traverser — très heureusement pour notre appétit — le champ de bataille, près de la compagnie.

— Eh bien ! tu n'invites pas à souper ton sergentmajor ?

— Il n'y a qu'une petite difficulté : le sergentmajor, une minute après avoir abattu le lièvre, l'avoir mis dans son sac, et m'avoir crié : « Mon capitaine, voilà pour souper ce soir », tomba lui-même frappé d'un boulet qui l'envoya souper chez Pluton... Le lièvre m'est donc resté en héritage, et voilà l'histoire de notre souper.

— Eh bien ! mon cher Servatius, dis-je en lui présentant la gourde d'eau-de-vie, buvons la goutte à la mémoire de ton sergent-major. »

C'est ce que nous fîmes, et je pris congé de ces

messieurs et retournai à mon bivouac, que le régiment quitta à deux heures du matin, pour rentrer à Leipzick. L'Empereur, qui avait couché à l'auberge de l'Aigle noir, au delà du pont de l'Elster, revint, à six heures, avec son peloton d'escorte, au palais du roi de Saxe, pour faire ses adieux à ce monarque, qui versa des larmes au moment de prendre congé de Napoléon. A sept heures du matin, l'Empereur repassait le pont, lorsque nous entendîmes le bruit d'une explosion terrible qui nous fit retourner. Nous aperçûmes une fumée épaisse, et l'idée d'un sinistre nous vint aussitôt. L'Empereur fit de suite volte-face et nous le suivîmes dans la direction de Leipzick. Une demi-heure après, nous apprenions l'explosion qui avait fait sauter le pont et livrait une partie de l'armée à l'ennemi.

L'armée effectua sa retraite sur Mayence, suivie par 150.000 Autrichiens, et précédée par 50.000 Bavarois qui, après avoir fait défection, s'étaient portés le plus vite possible sur la route de Hanau, pour nous couper la route de France. Toujours' pleine d'ardeur, l'armée exécutait sa retraite en bon ordre. L'arrièregarde, sous le commandement du duc de Trévise, livrait journellement des combats meurtriers.

Le régiment allait passer la Fulda, le 27 octobre, lorsqu'il rencontra un convoi d'ambulance tout composé de blessés, qui étaient par quatre dans des voitures légères et faites exprès.

« Que fais-tu là? dis-je à mon ami Servatius que j'aperçus tout à coup.

— Mon cher Parquin, je suis en compagnie de mon colonel (le général baron Couloumy, mort le 29 octobre), et de deux officiers qui sont blessés comme moi.

26o SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

— Quelle est ta blessure ?

— Une balle à la jambe qui me fait bien souffrir, car, depuis trois jours qu'on y a mis l'appareil, je n'ai pas encore été pansé.

— Peux-tu supporter le cheval deux heures ?

— Je n'en ai pas ; mes équipages n'ont pu passer le pont de l'Elster.

— Mais moi, j'en ai un à t'offirir. »

J'envoyai de suite chercher mon domestique, et au bout de quelques minutes je faisais sortir mon ami de la position critique où il se trouvait, car l'ambulance dut être abandonnée au passage de la Fulda. Je fis panser Servatius par le chirurgien-major du régiment, et j'eus le bonheur de le ramener quatre jours après à Mayence, où il entra à l'hôpital.

Les Bavarois nous attendaient à Hanau sur la Kinzig ; ils croyaient avoir bon marché de l'armée. Mais c'était la Garde, au nombre de 17.000 hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, qu'ils allaient combattre : et l'Empereur était là !...

Le 30 au matin, le maréchal Macdonald eut Tordre de déboucher de la forêt ; mais il ne put y parvenir qu'à midi, tant les forces de l'ennemi lui opposaient de résistance, soutenues qu'elles étaient par une formidable artillerie. Les Bavarois défendaient avec vigueur une ferme sur la gauche de la route, en plaine, et s'étaient retranchés derrière ses murs. L'Empereur fit appeler le général Cambronne :

« Combien avez-vous de chasseurs à pied de la Vieille Garde ?

— Sire, dix-huit cents.

— Vous allez vous mettre à leur tête et forcer cette ferme où les Bavarois sont au nombre de dix mille

hommes. Je vous donne deux heures pour cette opération. »

Eii une heure, les Bavarois furent délogés, sans tirer un coup de fusil. Abordés franchement à la baïonnette, ils n'avaient pas attendu « les ruches à miel », nom que l'ennemi donnait aux bonnets d'oursin des grenadiers et des chasseurs de la Vieille Garde. Ces soldats d'élite répandaient la terreur partout où ils passaient.

Sur les trois heures, l'artillerie arriva ; le général Drouot déboucha à la tête de 50 pièces de la Garde, les mit en batterie sur la lisière de la forêt et engagea la canonnade. Dans un mouvement par quatre que fit le régiment sur la grand 'route de la forêt, je vis tomber le rang tout entier des quatre chasseurs qui me précédaient ; un boulet ennemi venait de causer ce malheur. J'enlevai mon cheval delà main et j'approchai vivement les jambes en les fermant ; mon cheval obéit en sautant par-dessus l'obstacle qui venait de se former devant moi. Déjà sur notre route, six pièces étaient entourées, les canonniers se défendaient à l'arme blanche, lorsque le capitaine Oudinot, fils du maréchal, chargea à la tête de sa compagnie de chasseurs, reprit les pièces et sauva les canonniers.

Les grenadiers à cheval firent une charge à fond sur la cavalerie bavaroise. Mon ami, l'intrépide Guindey, sous-adjudant-major aux grenadiers à cheval, qui avait tué le prince Louis de Prusse à Saalfeld, fut trouvé mort, le soir, sur ce champ de bataille, tout couvert de coups de sabre, au milieu d'une demi-douzaine de cadavres de chevau-légers bavarois, à qui il avait fait payer cher sa mort.

Ce brave officier, le matin même de la journée, avait

entendu dire à l'Empereur, au bivouac, en s'adressant aux officiers qui l'entouraient, pied à terre, dans la forêt :

c Comment trouvez-vous les Bavarois, nos alliés d'hier, qui prétendent nous barrer le passage, et nous empêcher de rentrer en France ! Et cela, quand nous apercevons d'ici les clochers de Mayence !

— Parbleu, c'est un peu fort! Soyez tranquille, Sire, avait repris Guindey, les Bavarois nous paieront aujourd'hui leur trahison et leur jactance. »

La victoire a prouvé la justesse de cette réplique ; mais le brave Guindey devait payer lui-même de sa vie le succès de la bataille. Je lui avais serré la main au moment même où, partant pour charger, il ne devait plus revenir... Pauvre Guindey !...

Dans cette matinée, je fis la connaissance du fils de l'illustre maréchal Moncey. Il était venu voir ses amis Lauriston, commandant au i or régiment des gardes d'honneur, et Oudinot, capitaine aux chasseurs de la Garde. Le commandant Moncey venait de quitter l'infanterie où il avait servi quelques années, pour passer au 7 e hussards. Il avait fait la campagne de Russie comme capitaine aux chasseurs à pied de la Garde. A Smolensk, l'Empereur distribua quelques récompenses et des décorations à ces braves ; il réunit les officiers et leur dit :

« Outre les heureux que je viens de faire, j'ai une croix d'officier de la Légion d'honneur à donner à celui que le corps d'officiers désignera comme le plus digne de cette distinction. Le choix que vous ferez sera le mien, ainsi prononcez : à qui la croix d'officier? »

Toutes les voix acclamèrent le nom de Moncey.

« Mon ancien page ! se récria l'Empereur ; vous êtes

des courtisans, c'est pour me flatter que vous faites ce olioix. A un autre...

— Mais, Sire, puisque vous nous avez dit de parler franchement, nous vous déclarons que nous ne saurions en nommer un plus intrépide.

— Eh bien, dit l'Empereur, voilà la croix d'officier que je place en votre nom sur sa poitrine. »

Des marques très vives de satisfaction accueillirent cette nomination.

Revenons à la journée de Hanau. A cinq heures, la bataille était complètement gagnée. Le capitaine Schmidt, à la tête d'un escadron dans lequel je me trouvais, fit mettre bas les armes à deux bataillons d'infanterie à la porte de Hanau. Dans cet engagement, je reçus un coup de baïonnette à la figure. Cette journée me valut le grade de capitaine dans le régiment des chasseurs à cheval de la Jeune Garde.

Le 31 octobre nous étions à Francfort, le 2 novembre à Mayence. Ce jour-là j'eus l'honneur de commander le peloton d'escorte devant le palais impérial. Quand je fus relevé de garde, au lieu de rejoindre ma compagnie, qui était à trois lieues dans les villages environnants, je fis distribuer par le commissaire des guerres de la Garde, les vivres en pain, bière et eau-de-vie à ma troupe qui en avait grand besoin; puis je remis un mot au crayon au maréchal des logis qui reconduisait le peloton pour mon capitaine, afin de le prévenir que je restais deux heures à Mayence pour me procurer plusieurs effets d'habillement.

J'avais faim. Je n'avais pas mangé depuis la veille, à Francfort. Je me dirigeai vers le premier hôtel venu ; c'était celui de « la Ville-de-Paris ». Mais je le trouvai totalement envahi par des militaires de toutes armes

a64 SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

qui faisaient queue à la cuisine pour y faire cuire des côtelettes de veau et de mouton. C'était la seule viande qu'on y trouvât ; et encore fallait-il se donner la peine de faire cuire sa côtelette et de rester auprès, le sabre à la main, pour empêcher qu'on ne vous l'enlevât sur le gril, à moitié cuite. Je pris mon parti, décidé à me contenter d'une croûte de pain que portait mon ordonnance, car dans tous les hôtels ou restaurants, c'était la même affluence de monde. Je m'acheminais donc vers la porte de Paris pour gagner mon cantonnement, lorsque, du haut de mon cheval, j'aperçus dans la salle à manger d'un appartement, à l'entresol, une table complètement dressée pour le service d'une dizaine de personnes. Précieuse découverte! La faim me suggéra une idée ! Je mets pied à terre, je donne mon cheval à tenir à mon ordonnance. Je monte cinq marches, je fais retentir le heurtoir de la porte. Un domestique ouvre et me demande en allemand :

« Que voulez-vous, Monsieur ?

— Parler à votre maître.

— Ah ! vouloir parler à M. Hermann, » répliquet-il.

Et il me conduit à la salle à manger. Aussitôt que je suis installé, il va prévenir son maître que je désire lui parler. Un monsieur vient à moi, je présume que c'est le maître de la maison et je lui dis :

« Monsieur Hermann, voudriez-vous avoir l'extrême bonté d'obtenir pour moi, de la maîtresse du logis, que je prenne place au repas qui est servi sur la table? Il y a deux heures que j'ai passé le pont de Mayence en escortant l'empereur Napoléon ; je n'ai pas mangé depuis vingt-quatre heures, par suite de l'impossibilité de se procurer quelque chose dans la ville, encom-

brée comme elle l'est de troupes et de consommateurs. En passant, tout à l'heure, devant votre maison, j'ai vu votre table servie, et j'ai pensé que si la maîtresse, ou à son défaut, le maître du logis, avaient des entrailles, ils auraient pitié des miennes, qui sont vides. Me serai-je trompé, monsieur? Dans ce cas, je suis prêt à me retirer.

— Monsieur l'officier, ma femme, que voici, me dit M. Hermann, en me présentant une des dames parmi les convives, ne parle pas le français. Mais je connais son cœur, je suis persuadé qu'elle sera charmée de vous avoir à sa table. Nous sommes avec des amis. »

Je remerciai, je saluai la compagnie et je me plaçai à côté de M me Hermann ; j'échangeai avec elle les quelques mots d'allemand que je savais. La conversation générale était dans cette langue, je ne m'en mêlai pas. Mais je fis grand honneur au repas, qui était fort bon. Je priai M. Hermann de permettre que l'on portât une bouteille de vin à mon ordonnance. Il s'empressa de donner l'ordre de la faire entrer dans la cour et de mettre les chevaux dans l'écurie. Le chasseur alla à la cuisine, où, comme son officier au salon, il eut un excellent repas. Enfin M. Hermann fit les choses fort bien. Quatre heures sonnaient à la cathédrale, la société avait fini de dîner et venait de prendre le café, lorsque je pris congé de mes hôtes. Je les remerciai de leur hospitalité, et je présentai ma carte de visite à M. Hermann, en lui disant :

« D'ordinaire, je demande la carte (l'addition) après avoir dîné. Permettez que, aujourd'hui, je vous présente la mienne, pour que vous vous rappeliez le nom de l'officier de la Garde que vous avez

accueilli si charitablement. Quant à votre nom et à celui de madame, je l'aurai longtemps dans ma mémoire. »

Je donnai, en partant, six francs au domestique et je pris la route du cantonnement, où j'arrivai à sept heures.

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