CHAPITRE IIV
De Sedan à Paris
Dépari de Sedan. — Un brave meunier. — Mon évasion. — Les bagages de Tarmée allemande. — En Belgique. — Ua traître. — Arrivée à Dinant. — Le petit-fils d'une cantinière médaillée de Sainte-Hélène. — Arrivée à Namur. — Rencontre du général Montauban. — En route pour Paris. — Un singulier curé. — Aspect de Paris. — Séjour près de ma femme. — Le suprême adieu.
3 septembre. — Après avoir laissé les armes sur les remparts, nous quittons Sedan, entre 7 et 8 heures du matin, par le faubourg de Torcj : c'est dans la presqu'île d'Iges, formée par une boucle de la Meuse, à quelques kilomètres de Sedan, que nos soldats doivent être remis aux mains des Allemands, en attendant le moment où ils pourront être emmenés en captivité. Nous marchons sur la route qui longe la Meuse, dans la direction de Glaire et d'Iges. Des pelotons d'infanterie bavaroise sont échelonnés le long de cette route ; les soldats paraissent très fatigués ; ils nous regardent
sans arrogance et ont plutôt l'air étonné. Pouvaientils s'attendre à de pareils succès?
Pauvre armée française ! Après avoir^ à elle seule, conquis jadis toute l'Europe, elle subit aujourd'hui l'humiliation de défiler, sans armes, devant des soldats bavarois I - De plus en plus résolu à m'évader, je m'arrête à toutes les carrières de sable ou de pierre qui sont à proximité de la route, cherchant un endroit où je pourrais me cacher et attendre quelque occasion propice. Bientôt moQ attention est attirée par la conversation et l'air décidé d'ua paysan qui marche sur la roule à côté de mes soldats. Je le prends à part et lui demande s'il veut me vendre les effets qu'il a sur lui; il sourit etnous causons. Ce brave homme est le meunier de Glaire ; son moulin est à l'extrémité du village, oii nous allons bientôt arriver; il consent à me recevoir chez lui et prend les devants. Glaire est rempli de soldats allemands; ils font leur cuisine dans la me et sur une petite place. Je demaode le pain de munittoo à mon ordonnance et me glisse dans le moulin par la porte, q meunier a laissée entre-bâillée. Je monte Vest jusqu'en haut du moulin, ou le meunier m'a avec son domestique. Par une lucarne, il m
voir le camp ennemi de l'autre côté de la Meuse et un officier de hussards qui caracole à cheval devant l'armée française : comme j'aurais du plaisir à lui envoyer un bon coup de chassepot !
Je demande au meunier des vêtements ; je les saupoudre de farine^ ainsi que ma barbe et mes mains, et je me trouve bientôt parfaitement déguisé. Mes vêtements militaires sont cachés sous une trappe ; je ne garde que des cigares ; je brûle des lettres qui me sont chères !
Il s'agit maintenant de passer en Belgique. Le meunier consent à m'accompagner avec son gar çon et à me conduire chez des parents, auprès desquels s'est réfugié son père par peur des Prussiens. Mais, par prudence, il ne voudrait partir que la nuit. Je finis par le convaincre que le meilleur moyen de ne pas éveiller de soupçons, c'est de traverser en plein jour les lignes ennemies.
Avant de mettre ce projet à exécution, je ^demande à prendre un peu de nourriture : je meurs de faim. J'ai heureusement du pain, car il serait impossible d'en trouver. Le meunier va au village et en rapporte une fricassée de poulet, du vin et du rhum. Nous nous mettons gaiement à table et faisons honneur au déjeuner. Je verse force rasades
à mes deux convives pour leur donner du cœur au ventre. Après avoir pris un nom de guerre et être convenus des réponses à faire dans le cas oii nous serions interrogés^ nous nous mettons en route.
Nous franchissons un pont de chevalets construit par les Allemands à côté du moulin ; les sentinelles bavaroises^ occupées à regarder passer l'armée française sur la route^ ne font pas attention à nous. Le pont franchi^ nous nous trouvons sur la partie gauche du champ de bataille, où le corps Douay a vaillamment combattu; partout des cuirasses, des chevaux morts, etc. Nous marchons lentement, ayant l'air de flâner pour ne pas éveiller l'attention. Le meunier me fait remarquer une niche dont le pourtour intérieur est criblé de balles ; la statue de la sainte Vierge, qui est au milieu, n'a pas été atteinte.
Après avoir traversé tout le champ de bataille de Floing et Saint-Menges, nous rencontrons des troupes allemandes qui se dirigent sur Mézières. Je constate qu'elles ont avec elles beaucoup de bagages (1). Mes compagnons s'emparent d'un bœuf.
(1) Les bagages de Tarmée allemande étaient au moins aussi nombreux que ceux de notre armée; mais ils étaient
d'une vache et d'un cheval légèrement blessé échappés des mains des Allemands. « Autant de pris sur les Prussiens ! » disent-ils. Nous entrons en Belgique avec ce butin à la baraque des Prés-Pierret. Je suis sauvé !
J'offre à mes guides de la bière à l'auberge des Prés-Pierret ; ils me conduisent ensuite au moulin du Boulet^ chez M. Pening^ où nous trouvons le père du meunier (Kauffmann) et une nombreuse famille. Nous soupons tous ensemble et allons ensuite goûter un repos bien mérité.
4 septembre. — De bon matin^ après avoir fait mes adieux à cette famille hospitalière, le père Kauffmann me conduit sur la route d'Houdraimont; j'espère pouvoir prendre le soir à ce village la diligence de Dinant. Nous traversons les villages de Sugny, Laforêt^ Vreisse, Petit-Fays, Monceau et Bellefontaine, où nous déjeunons. Le père Kauffmann me quitte après m'avoir embrassé, et je me rends seul à Houdraimont.
Dans les hameaux qui longent la route je rencontre quelques postes de troupes belges qui y
répartis de manière à ne pas gêner les troupes soit pendant la marche, soit pendant le combat.
sont cantonnées. J'arrive à Houdraimont vers 4 heures et me rends à l'auberge [tenue par le bourgmestre; le père Kauffmann m'a assuré que cet aubergiste est un brave homme qui fera tout son possible pour me faire obtenir une place dans la diligence de Dinant (elle s'arrête à sa porte).
L'auberge est pleine de monde, — c'est dimanche; — tout en buvant de Teau-de-vie, on ne parle que du désastre de Sedan, dont les détails sont encore imparfaitement connus. Je demande l'heure du passage de la diligence pour Dinant; l'aubergiste me répond que la diligence arrive à 6 heures, mais que, en raison des événements, il n'y aura probablement pas de place. Me confiant en sa loyauté, je le prends à part et lui donne les raisons qui me forcent à me rendre le plus tôt possible à Dinant; je lui avoue que je suis capitaine français évadé de Sedan.
Hélas! je me suis adressé à un traître. Sous prétexte qu'il n'a rien à me donner pour dîner, il me conduit dans une grande auberge et y commande à haute voix mon repas pour attirer l'attention sur moi ; quelques instants après, un lieutenant belge entre dans l'auberge et se dirige vers la table où je dîne.
(( — Capitainey me dit-il, en me montrant un individu en blouse qui l'accompagne, je vous présente un de vos camarades de l'armée française, lieutenant d'artillerie; dînez tranquillement, nous causerons ensuite chez moi. »
Je me lève immédiatement, et, jetant avec mépris une pièce de cinq francs au bourgmestre, je quitte l'auberge. L'officier belge, suivi du lieutenant français, me conduit-è son logement; nous y trouvons le lieutenant en premier qui commande les troupes cantonnées à Houdraimont. Là, je proteste vivement contre mon arrestation : invoquant la convention de neutralité, je soutiens que les militaires en uniforme ou en armes peuvent seuls être arrêtés. Je ne connais pas le texte de la convention, mais les deux lieutenants belges ne paraissent pas le connaître mieux que moi.
Pendant que nous discutons, on crie dans la rue : a En voiture les voyageurs pour Dinant! » J'insiste pour qu'on me laisse partir avec mon camarade; les officiers y consentent enfin; ils nous font jurer sur l'honneur de ne pas dire, si nous sommes repris ailleurs, qu'ils nous ont vus ici.
Arrivés devant la diligence, un nouvel incident se produit. Dans le coupé, se trouve le général
qui commande le territoire dont dépend Houdraimont; les oflSciers belges n'osent plus assumer la responsabilité de notre départ sans avoir pris l'avis du général. La chance nous favorise; le général est avec un aide de camp de l'empereur Napoléon ; il nous fait délivrer un sauf-conduit pour traverser toute la Belgique. Faute de places, nous montons sur le haut de la diligence, où nous nous accotons tant bien que mal, car il n'y a ni bâche ni rebords. Le lieutenant en second monte à côté du conducteur, qui ne veut pas attendre que nos saufconduits soient rédigés. Le bourgmestre vient assister à notre départ. Pour compromettre les officiers belges, il me crie : « Eh bien I capitaine, on vous rend donc la liberté? » J'ai besoin de faire appel à tout mon sang-froid pour ne pas lui reprocher publiquement sa trahison ; je me contente de lui répondre : a Ah! ce n'est pas de votre faute! »
Enfin nous partons.
A peu de distance du bourg, le lieutenant belge descend de la diligence, après nous avoir remis un sauf-conduit écrit au crayon. Je serre cordialement la main de cet officier, qui nous a témoigné beaucoup de sympathie, en souvenir sans
doute de la canopagne du Mexique, qu'il a faite dans la légion. belge.
On a dû nous signaler par le télégraphe, car, au prenoier relai, avant la descente des voyageurs, des officiers belges nous disent : « Messieurs les officiers français, venez donc vous réchauffer. » L'offre est acceptée avec empressement; nos pauvres blouses nous préservent mal de la fraîcheur de la nuit. Je bois un verre d'eau-de-vie et demande pour moi et mon camarade une botte de paille.
Nous arrivons à Dinant transis de froid. La ville est bondée de troupes ; nous ne pouvons trouver un abri, même dans les écuries. Nous en sommes réduits, mon camarade et moi, à nous blottir sous une meule de paille aperçue dans la cour de la gare.
5 septembre. — Au point du jour, nous quittons notre abri. Au moment où, les vêtements couverts de paille, nous sortons de la cour de la gare par escalade, nous rencontrons un commissionnaire, qui, nous prenant sans doute pour des voleurs, nous demande des explications. Après les avoir entendues, il se met à rire : « Je suis sûr, dit-il, que vous êtes des militaires français. Mais
rassurez-vous (1)! Ma grand'mère était cantinière sous le premier empereur; elle a eu la médaille de Sainte-Hélène. » Nous allons prendre le café ensenable : ce On a souvent besoin d'un plus petit que soi. » Ce brave homme^ — dont j'ai gardé religieusement le nom, — nous engage à prendre le premier train pour Namur et nous donne un petit mot pour son beau- frère, chef de train à la gare de cette ville.
Arrivés à Namur, l'employé auquel nous sommes recommandés nous fait un excellent accueil ; il nous conduit à une auberge tenue par sa femme. Après un copieux déjeuner, nous allons acheter des vêtements, et, à 4 heures du soir, le chef de train nous conduit à Ja gare, oii nous devons prendre l'express pour Paris.
Je rencontre à la gare le général Montauban, que j'ai connu à Lyon ; il m'annonce la révolution du 4 septembre, la proclamation de la République, que l'on crie, du reste, dans les rues de Namur. Obligé d'abandonner le ministère de la guerre, le général est venu en Belgique pour avoir des nou-
(1) Notre profession n'était pas indiquée sur les saufconduits; par prudence, je n'avais même fait inscrire que mon premier nom de famille, — des Françoir.
velles de son fils, colonel de cavalerie à l'armée de Mac-Mahon; il croit qu'il a. été tué à Sedan. Je raconte en quelques mots au général notre désastre, mais ne puis lui fournir aucun renseignement sur son fils. Je trouve aussi à la gare un jeune ofiicier en uniforme qui rentre en France après avoir signé le revers. Je l'ai connu dans une de mes dernières garnisons; mon accueil doit lui faire comprendre la faute qu'il a commise.
J'envoie une dépêche à mon beau-père, et je prends, ainsi que le lieutenant d'artillerie, un billet pour Erquelines, première station française. Notre brave employé nous fait mettre dans un compartiment réservé, avec recommandation au chef de train de ne laisser entrer personne avant Erquelines ; nous le remercions vivement de toutes ses bontés.
Arrivés à Erquelines, le chef du train vient nous ouvrir la portière. Vive la France!... Le commissaire de la gare nous fait délivrer gratis^ nos billets pour Paris; il nous dit que, la veille, il a eu la visite du général d'infanterie de marine Martin des Pallières, mon ancien chef de bataillon en Cochinchine, évadé de Sedan en chiffonnier.
Nous voici en route pour Paris. A la gare de
Maubeuge la portière de notre compartiment s'ouvre; un ecclésiastique, accompagné d'un gros monsieur, entre brusquement en jurant. Un attroupement s'est formé à la gare ; on crie : « Arrêtez le curé ! C'est un espion ! C'est un Prussien ! » Le train 'part. Le prétendu espion est un lieulenant d'infanterie qui s'est évadé de Sedan* Le costume de prêtre lui a été donné par le curé de la ville. Il porte très bien ce costume; mais « l'habit ne fait pas le moine » : on l'a entendu jurer et il a été immédiatement dénoncé comme espion. Son compagnon est un capitaine de la garde nationale de Sedan.
6 septembre. — Me voici à Paris! Rien n'est changé dans l'aspect de la ville; les boulevards sont seulement plus animés. J'entends des conversations extraordinaires : optimistes et pessimistes pérorent en public ; ils disent des choses extravagantes. Quant aux journaux, leur lecture me fait mal : l'ineptie, l'ignorance, la présomption s'étalent à chaque page. Pauvre France!... Les épreuves qu'elle vient de subir n'ont pu amoindrir la vanité nationale.
J'envoie une nouvelle dépêche à ma famille pour annoncer mon arrivée; je la préviens que je
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ne pourrai rester qu'une journée près d'elle. Paris peut être bientôt bloqué, et je ne veux pas m'exposer à ne pouvoir y rentrer : c'est à Paris, sans doute, que tous les eSbrts de la défense nationale vont être concentrés. Le soir, à il heures, je prends le train pour Vendôme.
7 septembre. — Ma belle-sœur dn Petît-Thouars vient au-devant de moi par un train se dirigeant vers Paris; nous nous rencontrons à la gare de GhàteauduQ ; elle me dit toutes les émotions éprouvées en recevant mes dépêches; celle de Namur n'est parvenue que deux heures avant celle de Paris.
J'arrive à VilUers, où je trouve ma pauvre femme bien changée I Je ne puis plus me faire illusion, Julia ne guérira pas; le cruel dénouement s'approche à grands pas. Cette triste guerre, les s, les inquiétudes constantes ont achevé de une santé déjà si compromise. Je voudrais is jouir avec ma femme des quelques heures restent; mais la maison est envahie par les its du village, qui viennent me voir, et aux- I faut raconter mon évasion, mdemain matin, nous nous disons le der- Itew après un cri suprême vers le ciel. Je
quitte Villiers pour aller m'enfermer dans Paris. J'emmèoe avec moi moQ je^ne beau-frère; il désire s'engager dans un des corps francs en formation.
"ir.-