CHAPITRE VI
Bataille de Sedan
L'ordre de bataille. — Attaque de Bazeilles. — Marche du corps saxon sur Daigny. — Offensive de la division de Lartigue. — Vive canonnade vers Saint-Menges. — Prise de Daigny et d'Haybes. — Situation du 50® de ligne. — Entrée en ligne de la III® armée allemande. — Vaillante résistance du corps Douay. — Prise de Givonne. — Le plateau d'illy. — Les généraux Ducrot et Margueritte. — Lutte glorieuse de la cavalerie française. — Retraite sur Sedan. — Waterloo. — Sanglantes trouées. — Dernier effort. — Pourparlers. — Kaiser ist da! — Les responsabilités. — La guerre sainte et civilisatrice de M. de Moltke. — L'article 2 de la capitulation. — Le drapeau du 50^. — Projet d'évasion. — Un intendant prévoyant.
1«^ septembre. — Vers 4 h. 1/2 du matin, je suis réveillé par une vive fusillade. Je me sens très dispos : ce sommeil de plomb m'a guéri. Je sers la main de mon hôte et pars à la recherche de mon régiment ; j'ai le bonheur de le rencontrer avant qu'il soit engagé.
La bataille est commencée sur notre droite; l'infanterie de marine défend Bazeilles, attaqué par
les Bavarois^ qui ont franchi le pont du chemin de fer défendu par nous la veille, et qu'on n'a pas fait muter (1).
Les troupes sont disposées en arc de cercle à Test, au nord et à l'ouest de Sedan. A la droite, le 12® corps (général Lebrun) occupe Bazeilles, la Moncelle et la Petite-Moncelle; il fait face, à Test, à Carignan. Au centre, le 1®^ corps (général Ducrot) occupe les hauteurs qui dominent la rivière de Givonne, -^ division de Larti^ue de Daigny à Haybes, avec la division L'Hériller en réserve; division Wolf à Givonne, avec la division Pelle en réserve. — A gauche, face au nord et à l'ouest, le 7® corps (général Douay) est établi sur la crête des croupes qui descendent vers Floing. Une brigade du 5® corps relie la droite du 7® avec la gauche du 1®^ ; le reste du 5® corps est en réserve au nord du Vieux-Camp. La cavalerie est répartie entre la Meuse, Floing et le bois de la Garenne.
L'action engagée sur notre droite paraît très
(i) Un ofiQcier d'état-major m'a assuré qu'on avait réveiUé dans la nuit le maréchal de Mac-Mahon pour lui demander l'autorisation de faire sauter le pont de Bazeilies. L'autorisation aurait été accordée d'assez mauvaise grâce; mais on n'aurait pu trouver à temps la poudre nécessaire pour cette destruction.
vive; mais un épais brouillard empêche de rien distinguer. Le 50® prend les armes et se forme en colonnes à demi distance en arrière des hauteurs de Givonne; nous recevons quelques obus. Vers 8 heures, nous quittons cette position pour nous placer sur la crête au-dessus du vallon de Givonne ; notre arrivée est saluée par de la mitraille, qui jette un instant quelque désordre dans les rangs.
Les Allemands prolongent leur ligne de bataille vers Daigny et, comme à Frœschwiller, ils appuient leur mouvement par le feu d'une formidable artillerie. La division de Lartigue prend vigoureusement l'ofifensive : après avoir franchi le pont de Daigny, elle se met en marche sur le bois Chevalier et, pendant plus d'une heure, soutient le choc du corps saxon.
Sur notre droite, le 12« corps, renforcé par la brigade Carteret-Trécourt, du 1®^ corps, et un régiment du 5®, contient les Bavarois; Tinfanterie de marine leur fait subir de grandes pertes.
Vers 9 heures, une vive canonnade se fait entendre sur notre gauche. L'anxiété se peint sur tous les visages : attaqués déjà sur notre droite et le front, ne sommes-nous pas menacés d'être cernés? Sedan, qui est derrière nous, est dominé par
les hauteurs de l'autre côté^ de la Meuse ; nous ne pourrions franchir le fleuve sous le feu de l'ennemi. Il faut donc se frayer de suite un passage sur un point de l'arc de cercle que nous occupons. Le temps passe^ aucun ordre n'arrive.
Devant nous^ l'ennemi continue à longer le ruisseau de Givonne. La division de Lartigue est obligée de battre en retraite; Daigny^ puis Haybes sont enlevés. Le l®*" bataillon du 50®, sous les ordres du lieutenant-colonel de la Tour d'Auvergne, descend le ravin de Givonne; les 2® et 3® bataillons restent sur la hauteur. Notre colonel, monté sur un cheval blanc, est le point de mire d'une batterie ennemie. Les obus pleuvent ; le commandant du 3® bataillon, un lieutenant et plusieurs soldats sont tués. Une de nos batteries vient se placer sur la crête, à quelques pas de ma compagnie; elle est bientôt obligée de se retirer; un de mes soldats est coupé en deux par un obus, ses vêtements sont en feu. Pendant trois heures, calmes, impassibles, nous essuyons le feu de plusieurs batteries; le colonel persiste à rester à cheval.
Vers midi, le général de Montmarie, à pied, vient dire au colonel de reporter le régiment plus en arrière de la crête. Des fuyards arrivent du
ravin de Givonne ; nous les forçons à retourner vers Tennemi. Le 1®^ bataillon^ déployé en tirailleurs à mi-côte du ravin, empêche les Allemands de franchir le ruisseau.
Sur la gauche, une fusillade intense et le crépitement des mitrailleuses indiquent qu'un violent combat est engagé. Le 7« corps lutte contre les corps de la III® armée allemande qui s'avancent par Saint-Menges pour donner la main, au plateau dllly, à Tarmée de la Meuse. Contre-battu en face et en flanc par une formidable artillerie à laquelle la sienne tient tête vigoureusement, le général Douay repousse vaillamment jusqu'à 2 heures tes attaques de l'ennemi ; sa division de gauche (général Liebert) ne se laisse pas entamer.
Mais Givonne vient d'être enlevé ; l'armée de la Meuse continue son mouvement enveloppant.
Le général Ducrol voit le danger; il lance entre Illy et Floing les troupes disponibles de son corps d'armée et la cavalerie du général Marguerittc : accueillies par une pluie de balles et d'obus, elles sont contraintes de se replier. Notre artillerie de réserve, accourue eq toute hâte, parvient à attirer sur elle les efforts de l'artillerie ennemie. L'épée à la main, le général Ducrot enlève de nouveau les
SouYonirs. 7
troupes : cavalerie et infanterie se précipitent en avant; mais, décimées par le feu convergent de l'ennemi, elles rétrogradent et se retirent derrière le bois de la Garenne.
Il est 3 heures. — L'ennemi est maître d'Illy, le cercle de fer et de feu est formé, la bataille est perdue. Notre artillerie est réduite au silence, les attelages tombent un à un, les affûts sont brisés, plusieurs caissons sautent à la fois. Le bois de la Garenne, où se sont réfugiés les débris de tous les corps, est fauché par les obus et la mitraille ; sous cet ouragan de fer, notre gauche et notre centre battent en retraite sur Sedan. Quelques groupes défendent encore le bois de la Garenne; ils ne tarderont pas à être enveloppés et faits prisonniers, A 4 heures tout est fini de ce côté.
Les deux bataillons du 50® sont restés sur la crête au-dessus de Givonne sans recevoir aucun ordre. Le colonel m'envoie en reconnaissance : je lui rends compte qu'il n'y a plus de troupes sur nos flancs. Complètement isolés, nous n'avons plus qu'à nous replier sur Sedan.
En effectuant cette retraite sous une pluie d'obus, je pense à Waterloo et à la chute de l'Empire. Quel spectacle navrant s'offre à nos regards 1
Canons démontés^ caissons éventrés, chevaux morts ou fuyant dans toutes les directions^ cadavres qui jonchent le sol, blessés suppliant — hélas 1 inutilement — qu'on les emporte; dés soldats s'abritent derrière les maisons, les pans de murs ; d'autres, en plus grand nombre, insouciants du danger, s'arrêtent dans les vergers pour cueillir des fruits.
Les fossés de la citadelle de Sedan sont remplis de soldats qui demandent à grands cris l'ouverture des poternes. On parvient enfin à pénétrer dans la citadelle au milieu d'un encombrement indescriptible.
Une grande batterie, — environ 40 pièces, — placée sur une hauteur de l'autre côté de la Meuse, tire sans relâche sur la citadelle et sur la ville; les obus allument un grand nombre d'incendies. Le pavillon de la Croix-Rouge est cependant hissé sur un bâtiment de la citadelle transformé en ambulance, où se trouve le maréchal de Mac-Mahon, blessé d'un éclat d'obus au commencement de la bataille.
L'artillerie ennemie a couronné les hauteurs de Floing et prend d'écharpe la citadelle; les obus font de sanglantes trouées même dans les fossés, où se sont réfugiés un grand nombre de soldats.
Exaspéré, voulant au moins mourir les armes à la main, je saisis un fusil, des cartouches, et me précipite sur les remparts. J'aperçois un poste prussien à environ 600 mètres : je tire sur lui et le fais déguerpir. Des soldats affolés me crient que je vais faire prolonger le tir de l'ennemi ; un clairon apporte un ordre écrit de l'empereur ordonnant de cesser le feu. Je dois alore me résigner; l'âme navrée, j'appelle à moi les soldats du 50® présents dans la citadelle. Je les réunis, leur fais former les faisceaux et leur annonce que je vais tâcher de trouver un guide pour sortir la nuit; tous me répondent qu'ils me suivront. Ils ont encore toutes leurs cartouches !
Le canon et la fusillade se font de nouveau entendre ; c'est, dit-on, Bazaine qui amve. Les soldats courent aux faisceaux; mais le bruit cesse presque aussitôt. Le général de Wimpffen vient de tenter un dernier effort du côté de Balan, où le 12® corps, après avoir évacué Bazeilles et la Moncelle, a longtemps repoussé les attaques de l'ennemi.
Vers 5 heures, le feu cesse partout. Sur l'ordre de l'empereur, des pourparlers sont entamés avec l'ennemi. Nous sommes, hélas! complètement à sa
merci; il est hors de doute qu'il va nous imposer de dures coDditioas.
Bientôt uae immense acclamation retentit. Les Allemands viennent d'apprendre que l'empereur est avec nous. Des postes les plus rapprochés de Sedan on les entend crier :
(( Kaiser ist da ! Kaiser ist da ! »
Les musiques jouent l'air national, les hourras retentissent ; là joie de nos ennemis est délirante ; elle insulte à notre malheur. Âh I que j'envie le sort de mes camarades morts au champ d'honneur!
Je vais dans la ville; toutes les rues sont encombrées par les voitures de l'armée ; la faim me talonne, — je suis à jeun depuis près de deux jours ; — je me procure avec beaucoup de peine un peu de nourriture.
Fidèle à la promesse faite à mes soldats^ je cherche partout un guide pour sortir de Sedan pendant la nuit. L'air effaré des gens auxquels je m'adresse^ la terreur empreinte sur les visages me font comprendre l'inutilité de mes recherches.
Complètement découragé, j'entre dan d'une manufacture | dont les bâtiments L'incendie a été allumé par les obus al
on a jeté au milieu de la cour ce qui a pu être sauvé du mobilier. Je me couche sur un matelas^ à côté d'un pompier ; grâce à la chaleur des murs, et aussi à une extrême fatigue, je passe une excellente nuit à la belle étoile.
2 septembre. — Réveillé de bon matin, je rencontre mon colonel et le conduis à la citadelle, où, la veille, j'avais réuni ce qui reste du 50®. Après avoir visité les hommes de ma compagnie, je vais déjeuner dans un hôtel, où l'on me donne un peu de viande mais pas de pain. Un grand nombre d'officiers de tous grades sont à table. La conversation s'engage sur la bataille. On blâme le général de Wimpflfen d'avoir revendiqué le commandément en chef lorsque le général Ducrot avait déjà fait exécuter des mouvements de retraite sur Mézières. Nous avons eu, ainsi successivement, dans la même matinée, trois commandants en chef, et, comme le plan de Wimpflfen différait totalement de celui de Ducrot, il y a eu des ordres et des contre-ordres qui ont achevé de mettre le désordre dans nos rangs.
Le projet du général Ducrot, de battre en retraite sur Mézières, était si rationnel que « l'armée de la Meuse avait reçu l'ordre de nous attaquer dans
nos positioas de droite, afia de nous y retenir (1) » . Une fraction du 3® zouaves (division de Lartigue), commandée par le lieutenant-colonel Méric, comprenant 17 officiers et 423 soldats, parvint, dans la matinée, à gagner Fleigneux; de là, après avoir longé la frontière belge, elle se dirigea sur Rocroy, où elle arriva le 2 septembre.
En admettant que la tentative de s'ouvrir la route de Mézières eût échoué, c( on pouvait, tout au moins, concevoir Tespoir de sauver une bonne partie de l'armée en se jetaot sur le territoire belge » (2).
Quoi qu'il en soit, si, dans l'espoir d'un succès (?), le général de Wimpffen a revendiqué le commandement en chef, il ne peut être rendu responsable de la situation presque désespérée où avait été réduite l'armée. La catastrophe de Sedan est la conséquence d'un plan de campagne exécuté à contre cœur par le maréchal de Mac-Mahon, abandonné même le 27 août, et repris sur les instances les plus vives du igouvernement de la régence.
(1) Maréchal de Moltke.
(2) Avis du conseil d'enquête sur les capitulations.
(( Si vous abandonnez Bazaine^ la révolution est dans Paris. » (Dépêche du 27 août.)
« Vous avez trente heures d'avance sur le prince royal de Prusse. )) (Dépêche du 28 août.)
Trente heures d'avance ! . . . N'était-ce pas avouer que notre marche sur Metz était devenue impossible?
Ces dépêches, dictées par des préoccupations uniquement politiques (1), font ressortir la très grave responsabilité que le gouvernement de l'impératrice a assumée devant l'histoire. Si le maréchal de Mac-Mahon, qui avait l'empereur avec lui, avait le droit d'imposer ou de modifier un projet d'opérations, peut-on lui faire un reproche d'a^voir tout
(1) si, pendant l'exécution du plan de campagne, la question politique est seule intervenue, il est juste de reconnaître que des considérations militaires ont influé sur la décision de ce plan. Le 19 août, le maréchal Bazaine avait télégraphié qu'il comptait opérer sa retraite par Montmédy ; d'un autre côté, le vice-amiral Jurien de la Gravière^ resté à Paris auprès de la régente, m'a assuré qu'un convoi de quatre millions de cartouches destinées à l'armée de Metz ayant été égaré, la nécessité de ravitailler cette armée en munitions avait pesé sur les décisions du conseil de régence. Ces cartouches furent retrouvées par hasard, le 24 août, en gare de Metz ; elles avaient été expédiées par la gare de Thionville, sans que l'arrivée en eût été signalée par aucune pièce d'envoi.
tenté pour sauver l'Empire et préserver la France d'une révolution faite en présence de Tennemi ?
Quant à l'armée^ elle a rempli son devoir. Si^ sous le feu d'une artillerie formidable, que le mouvement enveloppant et la configuration du terrain rendaient encore plus meurtrier, quelques défaillances ont pu se produire, elles ont été rachetées par la vaillance des troupes, qui, à Floing, à Illy et à Bazeilles, ont lutté jusqu'au bout pour l'honneur des armes contre une armée deux fois supérieure en nombre. Les pertes subies par l'ennemi (1) sont une preuve d'autant plus significative de notre résistance que l'infanterie allemande attendait presque toujours pour se porter en avant que nous fussions décimés par l'artillerie.
Mais, si, comme à Frœschwiller, tout a été perdu sauf l'honneur, les Allemands n'ont-ils pas souillé leur victoire par les atrocités qu'ils ont commises dans les villages qui entourent Sedan (La Chapelle, Douzy, Givonne) et spécialement à Bazeilles ?
N'ont-ils pas déjà, le 23 août, massacré à Pas-
(i) Les pertes des Allemands ont été de 400 officiers et 8,5U0 hommes ; les nôtres de 17,000 hommes.
savant^ — petit village situé entre Villers-en- Argonne et Clermont-en-Argonne^ — une centaine de gardes mobiles, prisonniers inoflfensifs ?
Les Allemands inaugurent ainsi cette série d'actes de cruauté qui nous ramènent aux jours les plus sanglants des premières invasions barbares.
J'ouvre une parenthèse .
Le maréchal de Moltke a^ depuis la guerre de 1870, développé, à diverses reprises, une théorie de la guerre sainte, d'institution divine, nécessaire, civilisatrice !
Comment concilier cette théorie avec les atrocités commises par les Allemands ?
Comment justifier les bombardements des villes ouvertes, les massacres d'habitants, d'otages, de prisonniers, (T ambulances (1), les incendies au pétrole, les pillages de propriétés privées, etc.?
(1) Un témoin oculaire dont le témoignage ne peut être discuté m'a raconté le massacre de l'ambulance des mobilisés de Saône-et-Loire. dans la nuit du 21 au 22 janvier 1871, au village d'Hauleville (Gôte-d'Or). Cet acte inqualifiable de cruauté et de barbarie, commis par le 61° régiment de Poméranie, suffirait, à lui seul, pour déshonorer l'armée allemande. Jamais les lois de l'humanité, jamais les grands et généreux principes de la convention de Genève n'ont été plus indignement foulés aux pieds.
Est-ce la guerre avec son droit des gens, son humanité, ses respects pour le courage malheureux, sa modération dans le succès, en un mot la guerre avec son honneur ?
Je voudrais que l'Académie française mît au concours l'histoire détaillée de ces iniquités. L'ouvrage couronné par l'Académie serait envoyé à tous les maîtres d'école, pour que le souvenir de cette guerre d'extermination « méthodique », faite au mépris de la justice, du droit, de la civilisation, restât à jamais gravé dans le cœur de nos enfants .
Pour un peuple chrétien, revanche n'est pas un synonyme de vengeance .
Revenons à Sedan. Après le déjeuner, je retourne à la citadelle, où Ton nous communique le texte de la capitulation. Nous savions déjà que, pendant les négociations, le général de Moltke, et Bismarck s'étaient montrés durs et impitoyables. Tous deux étaient dignes de représenter une nation sans générosité, animée de la haine de la France, ce l'ennemie héréditaire » . L'entrevue de l'empereur avec le roi Guillaume avait été retardée jusqu'après la signature de la capitulation, dans la crainte que l'empereur n'obtînt du roi de Prusse de meilleures conditions.
118 SOUVESIItS DE GUERRE
Les officiers qui prendront par écrit l'engagement d'honneur de ne pas porter les armes contre l'Allemagne jusqu'à la fin de la guerre seront remis en liberté ; ils conserveront leurs armes et les objets qui sont leur propriélé personnelle. Cette clause, qui a pour but de séparer notre sort de celui de la troupe, est unanimement repoussée par les officiers du régimeot. Nous accorder cette prétendue faveur eu égard à la valeureuse défense de l'armée est un nouvel outrage : car l'ennemi ne doit pas ignorer que cette exception « tend à affaiblir chez les officiers le sentiment du devoir et de résistance à l'ennemi et n'est qu'une prime à la faiblesse (1) ».
Le fourrier qui nous communique le texte de la capitulation avait écrit « malheureuse défense de l'armée », au lieu de « valeureuse » ; cela concorde mieux, en effet, avec la proposition que l'ennemi ose nous faire.
Après la lecture du texte de la capitulation, les
officiers se réunissent autour du colonel. Nous
nés irrités contre le général de Wlmpffen, qui
pas fait maintenir le principe consenti par
Âvisda conseil d'enquête sur les capitniaf.ons.
rennemi, lors de la première entrevue, de laisser tous les officiers (c sans exception » en possession de leurs armes et bagages. Je brise mon sabre et le jette dans les fossés de la citadelle avec mon rovolver. Nous nous partageons les lambeaux du drapeau; s'il n'a pas vu luire la victoire, du moins il n'ornera pas le triomphe du vain^ queur(l).
Ce mot de capitulation me soulève le cœur.
Puisque je dois subir celte honteuse humiliation, je veux, tout au moins, me dérober à ses conséquences. Dès ce moment, je ne pense plus qu'à m'évader, dussé-je payer de ma vie cette tentative. Aucun devoir, du reste, ne me retient plus auprès de mes soldats, puisque l'ennemi a eu soin de spécifier que les officiers seront séparés de leurs troupes (2).
(1) Reconstitué après la guerre, le drapeau du bO^ est déposé aux Invalides
(2) Un officier de marine qui a joué un rôle important dans la défense de Strasbourg, le si regretté vice-amiral du Petit- Thouars,. — alors capitaine de vaisseau, — est, je crois, le seul officier qui ait pu obtenir d'accompagner sa troupe en captivité.
Ceux qui ont partagé sa captivité, à Rastadt, n'oublieront jamais les soins dont ils ont été l'objet, grâce à son inces-
i20 SOUVENIRS DE GUERRE
Les évasions qui se sont produites au cours de la guerre ont donné lieu à diverses appréciations; celles du général Lebrun s'applique aux officiers qui n'ont pris avec l'ennemi aucun engagement d'honneur :
« U faut admirer la conduite de ces officiers : ' c'est au péril de leur vie qu'ils se sont acquis le droit de mettre encore leur épée au service du pays. y>
Quant aux officiers qui ont cru pouvoir accepter la clause qui leur permettait de rentrer en France après avoir donné leur parole de ne plus servir contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre, ils sont, pour la plupart, plus à plaindre qu'à blâmer. Dans les corps où les officiers supérieurs ont donné l'exemple d'un caractère à l'abri de pareilles faiblesses, aucun officier n'a signé le revers.
On nous distribue le trésor de l'armée. Chaque
santé sollicitude. Par sa ûère attitude, il avait imposé à nos ennemis un tel respect que, tombé gravement malade, les tambours de la garnison avaient reçu Tordre de cesser de. battre pour ne pas troubler son repos.
€ Cet hommage discret rendu par le vainqueur au rival que le sort des armes a trahi n'est-il pas une marque de déférence plus précieuse que bien des sourires de la fortune? » (Contre-amiral Humann.)
officier reçoit un mois de solde et chaque soldat 10 francs.
Le soir^ je retourne dîner à Thôtel ; je me trouve placé à table à côté d'un intendant. Je m'aperçois qu'il a un pain de munition caché sous sa serviette; sur ma demande^ il m'en donne en cachette un petit morceau et m'annonce que, . demain matin, lorsque nous sortirons de Sedan, chaque officier recevra un pain de munition; mais nos pauvres soldats n'auront rien 1 Je passe ensuite la nuit sur les remparts de la citadelle, couché avec mon lieutenant sous une tente-abri.