CHAPITRE I" lavestissement de Paris
Mon ciouvean régiment. — Les régiments de marche. — Lettres de Julia. — Le garde d'artillerie Henriot. — Bombardement de Toul. — Le général Ducrot à Paris. — Revue de la garde nationale. — Bivonac de Villejuif. — La redoute des Uanles-Bruyëres. — Scènes de désolation. — Occupation de Bagnenx. — Honteuse journée. — Paris bloqué.
8 septembre. — Aus-sitôt arrivé à Paris, je me rends au minislère de la guerfe. Le directeur du persoDoel de l'iafauterie me propose d'aller à Laugres, où se trouvent le 4^ bataillon et le dépôt de mou régiment: « Il est probable, me dit-il, qu'ils auront bientôt à soutenir uu siège. » Cette perspective me sourit médiocrement. Je préfère rester à Paris pour faire la guerre sur une plus vaste échelle. Ma demande est acceptée, et le directeur m'adresse à l'état-major de la place.
Je suis placé au 14* corps d'armée, composé de
régimeats de marche formés par les 4®^ bataillons des régiments de ligne ; ils sont commandés par des lieutenants- colonels. Le 35® et le 42® de ligne, revenus récemment de Rome, sont les seuls régiments normalement constitués. On m'indiquera demain le numéro de mon régiment.
9 septembre. — Je me rends de nouveau à l'état-major de la place : le 23® régiment de marche m'est assigné ; il est commandé par le lieutenant-colonel Dupuy de Podio et caserne à la Pépinière. Le régiment fait partie de la 3® division (général de Maussion) du 14® corps (général Renault).
10 septembre. — Je suis très bien accueilli à mon nouveau régiment. Son chef est un ancien major, comme presque tous les lieutenants-colonels commandant les régiments de marche : restés dans les dépôts^ ils ne devaient pas, suivant les probabilités, faire campagne ; ils ont profité du manque de chefs de corps et obtenu ainsi un avancement inespéré.
Mon bataillon (le 1®^) appartient au 21® de ligne; le 2® a été formé par le 3® de ligne. Pour l'administration, les bataillons comptent toujours à leur ancien corps. Quelle complication ! Les régiments
manquent d'unité, de cohésion; les officiers ne se connaissent pas.
Nous ne recevons aucune nouvelle importante.
Les Allemands sont à La Ferté-sous-Jouarre; Paris se prépare à les recevoir. Malheureusement, Tarlillerie de campagne manque; on fait des canons et des mitrailleuses. Les mobiles des départements arrivent. On a de bonnes nouvelles du maréchal de Mac-Mahon; sa blessure se cicatrise rapidement.
Ma chère femme m'écrit : « Vois-tu, j'aurais la mort dans l'âmç si tu avais signé cette honteuse capitulation, et j'aime mieux cent fois souffrir de nouvelles inquiétudes que de t'avoir à mes côtés ramené par une faiblesse. Dieu te gardera à Paris comme à Sedan. Demande-lui de garder ton âme pure et ta vie sauve dans l'accomplissement constant du devoir. »
11 septembre. — Me voilà habillé avec une capote de soldat, un képi et un pantalon; il m'est impossible de trouver un sabre; je le remplace provisoirement par un revolver. Nous recevons l'ordre d'être prêts à prendre notre poste de siège. Mon beau-frère vient déjeuner avec moi; il est très content. 11 a dû s'équiper à ses frais : son
Souvcsirs. 9
costume noir de franc-tireur de Paris se compose d'une vareuse, d'un pantalon et d'une casquette avec cocarde ; la solde est de un franc par jour avec les rations de troupe. Il me quitte à midi pour aller avec sa compagnie chercher des chassepots à Yincennes.
Je vois sur les boulevards, à la devanture d'Alophe, un grand et beau portrait de mon beaufrère du Petit-Thouars. Je pense à ma belle-sœur si inquiète de son mari enfermé à Strasbourg. Je rencontre le docteur Richet, — il a soigné Julia. Nous causons de la guerre; la solidité de mon moral lui fait plaisir. J'ai pris la ferme résolution de ne pas me laisser influencer par les événements, quels qu'ils soient, et de ne jamais perdre courage.
Je quitte promptement les boulevards, ennuyé des regards et des chuchotements provoqués par ma longue barbe et ma grande capote, sur laquelle brille une croix neuve. — Ce costume m'a fait arrêter plus tard comme espion par la garde nationale.
12 septembre. — Nous ne recevons aucun ordre de départ; on dit cependant que l'ennemi arrivera sous Paris le 14.
Je ne suis pas très satisfait de ma compagnie : mon sergent-major a mauvaise réputation et je serai obligé de le surveiller ; les soldats de 25 à 35 ans ne sont pas suffisamment disciplinés et il faudra un certain temps pour les mettre au pas. J'achète le sabre-baïonnette d'un fusil de chasse anglais, pour remplacer le sabre réglementaire que je ne puis me procurer; l'arme est courte, mais la lame est excellente. « Rapportez- le moi après la guerre, me dit l'armurier, je vous le reprendrai au même prix. » — Je l'ai gardé comme souvenir.
Les journaux annoncent que le 9 septembre, au moment oii les Prussiens sont entrés dans la place de Laon, une explosion de poudrière a fait sauter la citadelle ; un assez grand nombre de Français et de Prussiens ont été tués. Nous avons su plus tard que cette explosion était due à un garde d'artillerie nommé Henriot. Pour protester contre la capitulation de la place, il a fait sauter le magasin à poudre et s'est enseveli sous ses ruines. Les Prussiens se sont alors livrés à un acte de sauvagerie sans nom : se jetant sur les gardes mobiles, qui fuyaient sans armes, ils les ont massacrés à coups de baïonnette et à coups de crosse jusque dans les maisons.
13 septembre. — Nous apprenons le bombardement de Toul : la place résiste vigoureusement; .■ — . .- ~y[pçg villes fortes en faire autant! r l'invasion, il faut que la province ne. Paris supportera bien un long sont les armées de province qui doidélivrer.
oie les encouragements les plus chale suis qu'une pauvre femme malade; |ue si tout Français sentait ce que je Prussien ne sortirait de France... »
irt que le général Ducrot a pu -s'én et qu'il est à Paris.
Frochu passe la revue de la garde s mobiles : plus de 200.000 hommes )uis la Bastille jusqu'à la barrière de général est acclamé, ainsi que la lieu veuille que les actes répondent
i Strasbourg, entourée de couroDues, de drapeaux, et illuminée tous les
et d'un pèlerinage incessant. S'auraprofît l'enthousiasme de la popula-
re. — Le temps est mauvais. Les
Allemands avancent lentement ; ils amènent peutêtre avec eux le matériel de siège. Comme je regrette de n'être pas resté plus longtemps auprès de ma chère malade I Le devoir me poussait ; je n'ai consulté que lui.
Je commence à ressentir le contre-coup des fatigues de ma campagne de Sedan. J'étais surexcité ; la réaction se fait maintenant. J'ai toujours faim et envie de dormir après mes repas : il est temps de me secouer.
L'ordre de départ arrive. Nous allons bivouaquer près de Villejuif, en avant du fort de Bicêlre. Je recommence aujourd'hui une nouvelle campagne^ la troisième depuis le commencement de la guerre.
Avant le départ je vois mon beau-frère ; il est nommé sergent secrétaire du trésorier. J'insiste pour qu'il fasse un service de guerre ; il ne s'est pas engagé pour rester enfermé dans des bureaux.
15 septembre. — Nous venons de passer une mauvaise nuit au bivouac; la terre est mouillée et nous n'avons ni feu ni paille. On fait sauter des ponts; le bruit des détonations arrive jusqu'ici. Quelle utilité ont ces destructions ? Cela retardera peut-être de quelques heures la marche de l'ennemi.
16 septembre. — Je pars avec mon bataillon pour travailler au fort des Hautes-Bruyères, situé eu avant de notre bivouac. Après nos premières défaites, des ordres avaient été donnés pour la construction d'ouvrages sur les principales positions en avant de la ligne des forts ; malheureusement, le génie militaire n'a pas voulu se contenter de simples redoutes de campagne et tout est inachevé ; en revanche, on exécute à l'enceinte de Paris des travaux qui pourraient être retardés.
L'ennemi est signalé entre Créteil et Neuillysur-Marne; hier, les uhlans ont paru à Charenton. Les habitants des environs de Paris rentrent en toute hâte dans la ville; les routes sont encombrées de voitures chargées de mobilier. On brûle les meules de paille et d'autres récoltes qui, avec un peu de prévoyance, auraient pu être utilisées. Tout flambe dans la campagne ! Pour la seconde fois depuis le commencement de cette funeste guerre, les mêmes scènes de désolation se présentent à mes regards attristés.
17 septembre. — Le 23® de marche va occuper Bagneux; ma compagnie s'installe dans un parc. Les Allemands passent la Seine à Choisy-le-Roi; nous allons donc bientôt les recevoir. Je constate
avec plaisir que mes soldats commencent à avoir meilleure tournure.
Le général Ducrot a pris le commandement des troupes au sud de Paris; il doit s'opposer à la marche de l'ennemi sur Versailles et a placé ses troupes sur les hauteurs qui dominent la gauche de la vallée de la Bièvre, à Bagneux, Fontenayaux-Roses, Plessis-Piquet, Châtillon^ Clamart et Meudon, en s'appuyant sur les forts de Bicétre, de Montrouge, de Vanves et d'Issy et une redoute inachevée sur le plateau de Ghâtillon. En marchant de Choisy-le-Roi sur Versailles par la route qui passe à Petit-Bicêtre et à Villacoublay, les Allemands présentent le flanc aux positions que nous occupons ; nous pourrons donc les attaquer dans des conditions favorables.
Je reçois une lettre de Julia datée du 1 5 septembre (1).
(( Ton régiment a un poste dangereux à défendre; mais l'honneur n'est que là aujourd'hui. En
(1) Pendant les cinq mois de siège, je n'ai pas reçu d'autre Jettre, bien que ma femme eût recours à tous les moyens e^ que ses lettres fussent expédiées par un membre du gouvernenement de la Défense nationale.
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avant donc, eacore une fois, mon biea-aimél Moa âme est avec toi et Dieu te protégera. »
Le canon se fait entendre dans la direction de Montmesly.
Nous apprenons, dans la soirée, que le 13* corps, commandé par le général Vinoy, en faisant une reconnaissance, a rencontré l'ennemi et a engagé avec lui un combat de courte durée.
18 septembre. — Notre installation à Bagoeus est terminée. Le parc que j'occupe est admirablement situé : it domine tous les environs; ses murs, assez bas, peuvent permettre aux hommes de tirer, abrités, dans la position à genou. Quelle belle défense on peut faire ici! Le bruit court que l'en-
: œcupe Petit-Bicétre et Villacoublay et qu'il
vé un poste avancé de zouaves. Tout fait «rque nous livrerons bataille demain, septembre, — Honteuse journée I Au point ir, j'installe mes hommes à leur poste de it et je fais des vœux pour que l'ennemi ! nous attaquer. Bientôt, sur notre droite, entendons le canon, puis une vive fusillade; ;re côté, rien ne se présente. Sur le plateau àtillon, des troupes sont massées; elles sont serve, car la bataille a lieu dans la plaine.
Le combat s'accentue surtout vers Plessis-Piquet ; il devient bientôt évident que nos troupes reculent et battent en retraite.
Vers 10 heures, Tennemi canonne vivement le plateau de Châtillon. Les troupes qui occupent cette position sont prises de panique; nous les voyons descendre du plateau en courant : c'est xin sauve-qui-peut général. L'artillerie seule fait bonne contenance et protège par son feu cette déroute.
Le régiment reçoit Tordre de quitter Bagneux et de se diriger sur Paris. Ainsi, comme à Sedan, je dois abandonner le champ de bataille sans avoir pu faire brûler une .cartouche à mes soldats! En battant en retraite, nous passons devant le fort de Bicêtre, défendu par les marins. Ces braves gens sont à leurs pièces, prêts à faire feu. Nous rentrons à Paris et restons aux remparts, . attendant des ordres.
Le signal de la débandade a été, paraît-il, donné par les zouaves, qui, déjà, la veille, avaient abandonné un poste sans le défendre. Le régiment de marche de zouaves fait partie du i¥ corps; il a été formé à la hâte; les hommes ont l'uniforme de zouaves, mais c'est tout.
Quel triste début I Si l'ennemi connaissait notre découragement^ il se montrerait plus entreprenant. Mais les Allemands font tout avec méthode; ils marchent à leur but sans rien risquer^ sans rien compromettre. S'ils n'ont pas la « furia francese ))^ ils ont le sang-froid et sont^ par suite, moins accessibles à ces paniques, comme celle qui vient de déshonorer le régiment de zouaves.
Que dire aussi du gouvernement? Ce même jour, conformément au décret du 16 septembre, la garde nationale mobile procède à l'élection de ses ofQciers. En présence de l'ennemi, on désorganise les cadres pour les reconstituer par l'élection; les soldats sont appelés à discuter et à juger leurs chefs! Les mobiles, en renommant la plupart de leurs officiers, font preuve de bon sens et réparent la grave erreur commise par nos gouvernants (1).
L'ennemi a coupé les voies ferrées et les lignes
(1) Le 19 décembre, un décret rétablit dans la garde nationale mobile le mode de nominations en usage dans l'armée ; dans les armées de province, Gambetta interdit la nomination des ofiQciers à l'élection : c'était reconnaître bien tard une erreur capitale.
télégraphiques aboutissant à Paris; nous sommes bloqués I
Parviendrons-nous jamais à rompre ce cercle de fer?