‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 12 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du 20 septembre au 21 octobre

Boulogae-sur-Seine. — Un stratagème. — Les batteries flottantes. — Acta, non verba. — Heureux engagement. — Campement au bois de Boulogne. — Tous les génies en mouvement. — Salas patriœ suprema lex. — Le coup de pied de l'âne. — Combat de Chevilly. — Capitulation de Toui et de Strasbourg. — Héroïsme des Strasbourgeoises. — Thiers en mission. — Les francs-tireurs de notre division. — Manifestation à l'hôtel de ville. — Le roi de Prusse à Versailles. — Reconnaissance offensive sur la Malmaison. — Départ de Gambetta. — Nouvelle manifestation à l'hôtel de ville. — Mon arrestation. — Combat de Bagneux. — Incendie du château de Saint-Cloud.

20 septembre. — Le 14® corps quitte Paris; il a pour mission de défendre tout le périmètre nord. Le général Ducrot s'installe avec son état-major en dehors de la porte Maillot. Mon régiment est chargé de défendre Boulogne-sur-Seine; ma compagnie est placée en face de Saint-Cloud^ en arrière du pont^ qu'on a fait sauter en partie et dont les abords de notre côté sont barricadés.

Des bruits d'armistice circulent ; Jules Fâvre serait en train de négocier avec Bismarck.

21 septembre. — Les nouvelles positions sont mises en état de défense ; je fais créneler les murs donnant sur la Seine. On a essayé inutilement d'incendier le bois de Boulogne avec du pétrole; des bataillons de gardes mobiles sont employés à couper les arbres pour dégager le champ de tir des bastions. Qu'il est triste de voir ainsi massacrer la plus jolie promenade de Paris I Jamais on ne me fera croire que cette destruction soit pour le moment nécessaire.

22 septembre. — L'ennemi est installé à Saint- Cloud. Avec ma lorgnetle je distingue des sentinelles placées à côté de la Lanterne du parc; elles cherchent à se dissimuler derrière les arbres. Pour passer le temps, je fais fabriquer un mannequin ; après l'avoir revêtu d'un costume de soldat, je le fais promener de manière à ce qu'il puisse être pris pour une sentinelle, et je me place, muni d'un fusil, près d'un créneau. Mon stratagème réussit à merveille : les sentinelles ennemies se mettent à tirer; je profite du moment oii elles se découvrent pour faire feu à mon tour, et j'ai la satisfaction de voir déguerpir les hommes du poste, qui disparaissent en se courbant jusqu'à terre.

Si je narre ici ce simple épisode, c'est qu'il a

mis mes hommes en gaieté : faire rire des soldats — surtout des soldats français — aux dépens de i'ennemi, n'est-ce pas un bon moyen de relever leur moral ?

A la tombée de la nuit, une batterie flottante qui remontait la Seine est accueillie près du pont de Saint- Cloud par des feux de peloton ; elle riposte par quelques coups de mitraille ; l'ennemi se disperse dans le parc.

Les journaux publient le rapport de Jules Favre à ses collègues du gouvernement sur sa démarche à Ferrières.

(( Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre 4e nos forteresses. »

C'est une fière déclaration. En avant donc 1

Acta, non verba.

23 septembre. — Dans la matinée, la division de Maud'huy (13® corps), soutenue par le feu des forts de Montrouge et de Bicêtre, réoccupe la redoute du Moulin-Saquet, Villejuif, le fort des Hautes- Bruyères, et repousse quelques retours ofiensifs de l'ennemi. Dans cet engagement, nos troupes ont fait bonne contenance ; il est évident que la situalion morale de l'armée s'améliore.

25 septembre. — Je reçois l'ordre de quitter

les bords de la Seine pour aller au bois de Boulogne. Me voici campé, en face de l'ennemi, sur le champ de courses, où, cet été,, j'ai vu courir le grand prix de la ville de Paris. Les tribunes y sont encore. Que de réflexions me suggèrent ce triste retour des choses d'ici-bas ! Nous avons été amollis par le luxe et le bien-être; nous retremperons-nous dans l'adversité?

On nous fait construire des tranchées dans le bois de Boulogne, sur la lisière faisant face à la Seine ; ces travaux ont, sans doute, pour but de favoriser des sorties sur les positions ennemies. Une grande activité règne sur les remparts. Les abords de la porte d'Auteuil se garnissent de défenses accessoires : tambours avec palanques, chevaux de frise, trous de loup, torpilles, abattis, etc..., rien n'y manque! Je me demande si nos gouvernants ont perdu la tête, ou s'ils veulent simplement faire croire aux gardes nationaux qu'ils peuvent avoir à repousser une attaque de vive force. Tous les génies se donnent libre carrière : génie volontaire, génie auxiliaire, génie de la garde nationale, génie civil, génie municipal, et, pour couronner le tout, la fameuse commission des barricades, qui va élever une seconde enceinte

en arrière de la première et entraver ainsi la circulation .

Que diront tous ces braves gens lorsque, des hauteurs de Meudon, Châtillon, etc., Tennemi leur enverra ses premiers obus? N'auront-ils pas le droit de dire que le gouvernement s'est f... d'eux ?

Deux ballons montés partent de Paris ; ils emportent les lettres et des pigeons (1). Puisse ma chère femme recevoir ma correspondance !

26 septembre. — Le vice-amiral Fourichon, qui fait fonction de ministre de la guerre en province, déploie une grande activité ; il a déjà constitué un 15® corps d'armée, sous les ordres du général de La Motterouge ; ce corps se concentre derrière la Loire.

Pendant que les corps d'armée s'organisent en province, des partisans ne devraient-ils pas harceler sans cesse l'ennemi, menacer ses communications, rinquiéter jour et nuit, partout et toujours?

Les populations devraient-elles se laisser terroriser par les procédés des Allemands, quelque barbares qu'ils soient? La patrie n'est-elle pas en

(i) Ce service postal par ballons montés fut promptement organisé ; l'affranchissement des lettres était de irigueur.

droit de leur réclamer le sacrifice de leurs biens et même de leur vie ?

Salus patrÙB suprema lex !

28 septembre. — On annonce que les Italiens sont entrés à Rome, d'où nous avons dû retirer notre corps d'occupation. Encore une humiliation : le coup de pied de l'âne.

30 septembre. — Le 13® corps, commandé par le général Vinoy, a combattu, ce matin, au sud de Paris, à Thiais, Chevilly et THay. Le 35« et le 42« de ligne ont entraîné les régiments de marche et les mobiles. Quoique obligées de battre en retraite, nos troupes se sont bien comportées; les pertes cruelles qu'elles ont éprouvées — plus de 2,000 hommes sont tombés sur le champ de bataille — montrent assez l'acharnement de la lutte ; le général de brigade Guilhem a été tué.

1«^ octobre. — Une proclamation du gouvernement annonce que Toul et Strasbourg viennent de succomber.

Strasbourg a capitulé le 28 septembre. Je suis bien inquiet sur le sort de mon beau-frère, le capitaine de vaisseau du Petit-Thouars, enfermé dans cette place avec le contre-amiral Exelmans et les équipages de la flottille du Rhin. Le maté-

riel a pu être retourné à Paris avant le blocus; il est utilisé sur la Seine.

J'intercale ici un extrait du journal de du Petit- Thouars, publié par le Correspondant. Les femmes de Strasbourg peuvent être fières de Thommage qui leur a été rendu par le vaillant marin.

« Le général ennemi avait compté sur la frayeur des femmes de Strasbourg pour lui ouvrir un passage. Les femmes de Strasbourg ont répondu par le plus admirable exemple de résolution, de patriotisme, qu'ait enregistré l'histoire. Durant tout ce siège, sans que jamais la pluie de fer et de feu qui tombait de toutes parts dans les rues les arrêtât, on les a vues, intrépides et tremblantes, se pressant dans les églises, où elles priaient le Dieu toutpuissant de les sauver par un miracle; dans les hôpitaux, où elles se multipliaient auprès des ma lades et des blessés. Et, lorsque, revenant du Contades, je rentrais en ville, le matin, maintes fois j'en ai rencontré, la figure pâle et défaite, les traits amaigris, frissonnant de tous leurs membres à chaque détonation, qui me disaient : « N'est-ce pas. Monsieur, on ne se rendra pas ?»

Du Petit-Thouars termine ainsi son trop court récit : « Pour moi, au-dessus de ces ruines, de ces

débris, le souvenir de l'héroïsme des femmes de Strasbourg plane et se confond déjà avec une pensée vivifiante : celle qu'avec de semblables gar- -dîennes du foyer domestique les Strasbourgeois ne deviendront jamais Allemands, et, aujourd'hui •comme durant le siège, mettant ma confiance dans Je Dieu tout-puissant, f espère quand même. »]

2 octobre. — Le Journal officiel annonce que Thiers est en mission à Saint-Pétersbourg ; l'organe 4u gouvernement laisse supposer que la Russie se prononcera « pour le maintien absolu de l'intégrité de notre territoire » , Dieu le veuille !

3 octobre. — On organise dans chaque régiment de notre division une compagnie de francstireurs ; un choix est fait parmi les hommes de bonne volonté. Ces compagnies sont destinées à éclairer l'armée, à l'entraîner par leur exemple. €omme signe distinctif, les francs-tireurs auront un <;or de chasse à leur képi. Plusieurs capitaines demandent à commander cette compagnie; le choix du colonel se porte sur moi.

4 octobre. — Le feu de nos forts, surtout au sud de Paris, s'accentue . Est-ce pour donner satisfaction à l'opinion publique, et notamment à la garde nationale, qui commence à trouver son rôle

ridicule ? Quoi qu'il en soit, ou se sent revivre au bruit du canon.

8 octobre. — Le mont Valérien et les batteries flottantes canonnent le parc de Saint-Gloudet toutle pays compris entre Montretout et leBas-Meudon.

Dans la matinée, une manifestation a eu lieu à rhôtel de ville, oii le major Flourens s'est présenté à la tête de la garde nationale de Belleville; il a demandé au gouvernement de faire faire des sorties à la garde nationale, de décréter la levée en masse de Paris et des départements et de procéder immédiatement aux élections municipales. Au lieu de repousser par la force cette première manifestation en armes, qui, en raison des circonstances, offre un caractère incontestable de gravité, le gouvernement — y compris le général Trochu — se contente de recevoir les manifestants et de leur faire des discours. Flourens se retire en disant qu'il donne sa démission. Quelle perte !

6 octobre. — Les quatre compagnies de francs tireurs de la division forment un bataillon; le commandant Conti — frère du secrétaire de l'empereur (1) — en a le commandement; Boulogne-

(i) Le commandant Gonti a été tué en Algérie par un gendarme.

sur-Seine lui est assigné comme cantonnement. Nous quittons avec plaisir le bois de Boulogne, où plusieurs d'entre nous ont contracté des rhumatismes. Les olÏÏciers du bataillon sont logés dans une grande maison, où se trouvent d'excellents lits. N'alloDS-Dous pas nous endormir dans les délices de Capoue ?

7 octobre. — Le roi de Prusse a fait, avanthier, son entrée à Versailles et s'est installé dans le palais de Louis XIV; il couche, sans doute, dans le lit du grand roi qui a chassé les Allemands de Strasbourg I

Le général Ducrot exécute une reconnaissance offensive sur la Malmaison, sous la protection du mont Valérien, qui ouvre le feu contre Bougival, la Jonchère et Buzenval. Après avoir pénétré dans le parc de la Malmaison, que l'ennemi abandonne sans combat, nos troupes se retirent.

Gambetla quitte Paris en ballon pour rejoindre à Tours la délégation du gouvernement.

8 octobre. — Encore une manifestation devant l'hôtel de ville I Elle échoue devant l'attitut quelques bataillons de garde nationale accour toute hâte.

9 octobre. — Les Allemands postés sur les

teurs de Saînt-GIoud tirent sur nos francs-tireursqui s'aventureot dans les rues de Boulogne perpendiculaires à la Seine. L'inaction nous pèse : pourquoi créer des corps spéciaux si on ne les utilise pas?

La garde nationale de service aux remparts prend son rôle au sérieux. Il n'est pas facile de pénétrer dans Paris, surtout en uniforme.

Entré dans Paris par la porte d'Auteuil, je suis bientôt arrêté comme espion et conduit de poste en poste, escorté par une populace qui hurle et m'injurie. Mon costume, le sabre-baïonnette dont je suis porteur contribuent à augmenter les soupçons. Un officier veut me faire conduire à l'étatmajor du gouverneur, lorsqu'un garde national du premier poste où j'ai été arrêté accourt porteur d'un papier : c'est le contrôle des hommes de ma compagnie, que j'ai laissé tomber en fouillant dans mes poches. On me relâche de mauvaise grâce, et e à la porte d'Auteuil au moment où l'on va oer.

Ktobre. — Vers 9 heures du matin, le ca- '■ fait entendre au sud de Paris. La division lard, du 13° corps, soutenue par le feu des le Montrouge, Vanves et Issy, attaque Cla-

mart^ Ghâtillon et Bagneux. Bagneux est enlevé par les mobiles de la Côte-d'Or et de l'Aube ; le commandant de Dampierre est tué à la tète de ses

mobiles, dont l'entrain est remarquable. L'inten-

tion du gouverneur n'étant que de faire une simple reconnaissance offensive, l'ordre de battre en retraite est donné vers 3 heures. Inquiéter l'ennemi, aguerrir nos jeunes soldats, c'est fort bien ; mais ne pourrait-on essayer de garder une des positions conquises ? L'obtention d'un résultat matériel ne produirait-elle pas un effet moral excellent sur la population et les troupes ?

Ce même jour, nous voyons brûler le château de Saint-Cioud. Est-ce l'ennemi ou les obus du mont Valérien qui y ont mis le feu ? Il y a deux mois à peine, l'empereur quittait sa résidence d^été pour se rendre à l'armée 1 . . .

14 octobre. — Le général Trochu adresse aux maires de Paris une lettre au sujet de l'organisation des bataillons mobilisables de la garde nationale. Ces bataillons, composés de volontaires, sont appelés à concourir à des opérations extérieures avec l'armée régulière et la garde mobile.

18 octobre. — Le gouvernement fait publier divers renseignements transmis par la délégation

de province à Taide de pigeons voyageurs. Les Allemands se sont emparés d'Orléans; le général de La Motterouge a été destitué et remplacé par le général d'Aurelle de Paladines. Le général Bourbaki est à Tours. Nous avons dans TEst une armée (?) commandée par le général Cambriels.

Gambetta remplit les fonctions de ministre de la guerre, en remplacement du vice-amiral Fourichon, qui conserve celles de ministre de la marine. 20 octobre. — Enfin nous recevons Tordre de quitter Boulogne pour marcher à l'ennemi. Le 14® corps se concentre dans les avenues de Neuilly j il doit, le lendemain, faire une reconnaissance offensive sur Bougival, la Malmaîson et Buzenval. Mes francs-tireurs sont animés d'un excellent esprit ; j'espère qu'ils feront leur devoir.

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