‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 13 sur 36 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Combat de la Malmaison

Notre ligne de bataille. — La batterie Nismes et son soutien.

— Tir à mitraille. — Prise de la Malmaison et de Buzenval.

— Retour offensif de l'ennemi. — Résistance des zouaves.

— Combat de la porte de Longboyau. — Mes fr^^ncs-tireurs.

— Tir à bout portant. — Retraite de la batterie Nismes. — Dévouement d'un franc-tireur. — Appréciation du général Vinoy sur le combat de la Malmaison.

21 octobre. — Après avoir franchi la Seine sur le pont de Courbevoie, nous nous déployons dans la plaine, protégés par le feu du mont Valérien. Trois colonnes sont formées : celle de droite (gênérai Berthaut) a pour objectif la Malmaison ; celle de gauche (général Noël) doit se diriger sur le côté sud du parc de la Malmaison ; celle du centre (colonel ChoUeton) attaquera Buzenval. La réserve (général Paturel) se tient derrière le centre ; le général Martenot prend position à la Briqueterie, derrière notre extrême gauche. Notre bataillon de francs-tireurs se déploie en avant de la colonne du général NoëL

L'artillerie^ échelonnée de la station de Rueil à la ferme de la Pouilleuse, ouvre le feu à 1 heure de l'après-midi; au centre, sur les pentes du mont Yalérien, une grande batterie de 40 pièces ' couvre d'obus les parcs de la Malmaison et de Buzenval et éteint rapidement le feu de Tartillerie ennemie.

Les colonnes se déploient et se portent en avant. Je reçois l'ordre de soutenir une batterie de six pièces, dont deux mitrailleuses, commandée par le capitaine Nismes. Cet officier se porte avec une remarquable audace jusqu'au mur de Longboyau pour soutenir plus efficacement notre infanterie.

Une fusillade intense est engagée sur toute la ligne; nos troupes marchent avec entrain et en bon ordre de bataille. Le capitaine Nismes fait tirer à mitraille sur l'ennemi et lui fait subir des pertes sensibles; je déploie ma compagnie sur le flanc droit de la batterie, de manière à ne pas gêner son tir.

Nos troupes enlèvent la Malmaison et Buzenval, débouchent dans le ravin qui descend de l'étang de Saint-Cucufa en contournant la Malmaison, puis gravissent les pentes qui montent à la Jonchère. Les zouaves s'avancent de Rueil sur Bougival;

mais, en butte aux feus qui partent <le la Jonchère, ils se jettent, à gauche, dans le parc de Buzenval et en chassent l'ennemi. Malheureusement^ celuici se renforce de pins en plus, tandis que le général Ducrot — qui ne veut faire qu'une simple reconnais- * sance — ne nous fait pas soutenir par les réserves qu'il a sous la main.

Des bois et des maisons où ils sont abrités, les Allemands dirigent un feu violent sur nos troupes et arrêtent leur élanj puis, traversant au pas de charge la hauteur de la Jonchère, ils se jettent sur le parc de la Malmaison. I,es zouaves opposent une résistance acharnée j forcés de céder au nombre, ils reculent lentement et disputent le terrain pied à pied.

L'ennemi s'avance en même temps sur la porte de Longboyau et contourne la batterie Nismes par le parc. J'envoie mon lieutenant avec un peloton pour protéger le flanc gauche de la batterie ; mais plusieurs déchaînes de mousqueterie abattent une partie des attelages : il faut batf retraite.

Pendant que le capitaine Nismes hâte le < de sa batterie, je prends mes dispositions ' sa retraite. L'ennemi, en poussai

hourras, s'avance par la plaine et le parc, dont il cherche à défoncer la porte à coups de crosse.

La situation devient critique ; il faut que noMS puissions tenir assez longtemps pour sauver la batterie. Heureusement, mes francs-tireurs ne se laissent pas intimider ; les uns, par un feu nourri et bien ajusté, modèrent l'élan des Allemands du côté de la plaine; les autres s'arc-boutent pour empêcher la porte de Longboyau d'être défoncée. Là s'engage un combat presque à bout portant ; des coups de feu et des coups de baïonnette s'échangent à travers les fentes de la porte ; quelques Prussiens cherchent à grimper sur le mur : ils en sont bien vite délogés.

Enfin, la batterie est hors de portée du feu de l'ennemi. Pendant qu'un de mes francs-tireurs, un vrai colosse, se dévoue pour soutenir la porte le plus longtemps possible (1), nous nous replions en bon ordre, sans être sérieusement inquiétés par le feu de l'ennemi (2).

(1) Ce franc-tirenr, nommé Maire, a pn se retirer sain et sauf, malgré la fusillade dont il a été l'objet. Je lui ai fait obtenir la médaille militaire.

(2) Cet épisode du combat de la Malmaison a fait l'objet d'un très beau tableau du peintre de Neuville.

En battant en retraite, je rencontre le général Ducrot; il adresse des félicitations à mes francstireurs; ces braves gens les ont, certes, bien méritées.

J'apprends, après le combat, qu'une pièce est restée entre les mains de l'ennemi, faute d'attelages pour la ramener. Le capitaine Nismes ne m'a pas prévenu; il m'aurait été, du reste, impossible de l'emmener.

Nous rentrons à la nuit tombante à notre qantonnement de Boulogne. Le bataillon de francstireurs a été très éprouvé; le capitaine Chapuis — de ma promotion de Saint-Cyr — a été tué ; les deux autres capitaines ont été blessés. Le commandant m'annonce qu'il a reçu l'ordre de me proposer pour chef de bataillon.

Le régiment de zouaves, qui s'était honteusement conduit à Ghâtillon, s'est vaillamment battu et a fait des pertes sensibles. Si (( l'habit ne fait pas le moine », il finit à la longue par déteindre sur celui qui le porte.

Pendant le combat de la Malmaison, — nous l'avons su plus tard, — l'entourage du roi, à Versailles, et l'état-major général ont été très inquiets. Des ordres auraient été donnés pour préparer les

bagages et atteler les voitures. Le roi de Prusse est monté précipitamment à cheval et a assisté au combat du haut de l'aqueduc de Marly.

Il est probable que, si le général Ducrot avait poussé à fond son attaque, en se faisant soutenir par le 13® corps, nous aurions pu aller jusqu'à Versailles. Mais, après avoir eu trop de confiance dans la valeur de ses troupes, quand il livrait le combat de Châtillon, le général n'en avait plus asse^ maintenant, tout en reconnaissant qu'elles avaient fait de réels progrès; il ne pouvait, du reste, supposer que l'ennemi n'était pas prêt à nous recevoir. Dans tous les cas, — la suite du siège le démontrera, — ces circonstances favorables ne se reproduiront plus.

L'appréciation du général Vinoy sur le combat de la Malmaison me semble parfaitement juste.

(( Cette sortie eut pour résultat de faire voir aux Prussiens la faiblesse de leur ligne d'investissement de ce côté, et elle les décida à entreprendre les travaux considérables qui ont fait de ce point l'une des positions les plus fortifiées et les plus redoutables occupées par eux. Il est à regretter que des dispositions n'aient pas été prises pour profiter immédiatement du commencement de suc-

ces obtenu par le général Ducrot; les conséquences d'une opération mieux combinée et menée plus à fond eussent peut-être été considérables. »

Du 22 octobre au 29 uoTembre

Chïteandon, — Prise et perte du Bourget. — Capitnlation de

ïetz. — Négociations. — L'émente, — Ud problême ardu.

— Le plébiscile. — Rupture des négociaLons. — Formation de trois armées. — Victoire de Conlmiers. — Notre inaction. — Le m» de ligne. — Le Moulln-Saquei. — Travaux de contre -approche. — La meilleure chaussure de campagne.

— Les b&taillons de marche de la garde nationale. — Fermeture des portes de Paris. — Mort ou victorieux ! — Concentration de la S' armée.

) octobre. — Nous apprenons la vaillante use de Cbâteaudun. Si toutes les villes itniit ce bel exemple de résistance, l'heure de la Tance sonnerait peut-être bientôt. Cbâteaudun !n mérité do la patrie 1

on beau-frère a rendu ses galons de sergent quitté ses fonctions chez le trésorier pour ;her avec sa compagnie. Il est à Courbevoie ■étend avoir tué un Prussien dans une reconjance : il est ravi !

28 octobre. — Le général de Bellemare fait enlever et occuper le Bourget^ grand village situé à deux kilomètres en avant du fort d'Aubervilliers.

Le gouvernement décrète que, « à l'avenir, la décoration de la Légion d'honneur sera exclusivement réservée à la récompense des services militaires et des actes de bravoure et de dévouement accomplis en présence de l'ennemi » .

Un autre décret constitue en régiments de ligne les régiments de marche qui se trouvent à Paris ; ils conservent leurs numéros actuels en y ajoutant le chifire 100 ; ainsi, le 23® de marche devient le 123® de ligne.

Enfin les jeunes gens de la classe 1870 sont appelés sous les drapeaux par anticipation.

29 octobre. — Les Allemands canonnent le Bourget ; ils cessent le feu vers 1 heure de l'aprèsmidi.

30 octobre. — Le Bourget est repris par l'ennemi, après un combat très meurtrier.

31 octobre. — L'armée de Metz a capitulé 1 Thiers négocie un armistice. Telles sont les deux graves nouvelles annoncées ce matin par le gouvernement.

SouTODin. Il

i72 SOUVENIRS DE GUERRE

Quant à la reprise du Bourget par rennemi, elle est présentée au public comme un fait sans gravité^ (( Toccupation de ce village, en pointe en avant de nos lignes, étant d'une importance très secondaire » .

Pourquoi alors s'en était-on emparé ? Dans tous les cas, il fallait l'évacuer ou prendre des dispositions pour le garder^ ce qui n'a pas été fait. Cette faute impardonnable nous a coûté 1,500 hommes.

La douloureuse nouvelle de la capitulation de Metz cause partout une profonde émotion. Ne vat-elle pas abattre notre courage ? J'entends autour de moi des personnes qui font des vœux pour que Thiers réussisse dans ses négociations; ils disent que la lutte est désormais impossible et que ce la guerre à outrance » est une absurdité.

i^^ novembre. — Nous l'avons échappé belle 1 Le gouvernement a été prisonnier, hier, de l'émeute; il n'a dû sa délivrance qu'à un concours de circonstances fortuites. Ce qu'écrivait le général Trochu peu de temps après son arrivée à Paris vient de se réaliser :

« Il peut arriver un moment oii Paris, aux prises avec les épreuves d'un siège, sera, pour ainsi dire, livré à cette classe spéciale de gredins qui

n'aperçoivent dans les malheurs publics que l'occasion de satisfaire des appétits détestables. »

Le Journal officiel contient un décret convoquant les électeurs pour le 3 novembre. Ils auront à se prononcer par « oui » ou par « non » sur le maintien du gouvernement.

Faire ratifier ses pouvoirs par un plébiscite^ envoyer aux: urnes dans une ville assiégée l'armée et la garde nationale^ quelle faiblesse et quelle folie !

Le gouverneur, d'après les règlements militaires, n'est-il pas investi du commandement suprême? A-t-il le droit de soumettre ses pouvoirs au suffrage populaire?

Le général Trochu, je le sais, est un partisan convaincu de « l'autorité morale. L'idée de maintenir l'ordre par l'ascendant de la baïonnette et du sabre le remplit d'horreur et de dégoût. L'idée de maintenir l'ordre par l'ascendant du patriotisme s'exprimant librement le remplit d'espérance et de sérénité. Mais le problème est ardu » (1).

Oui, le problème est ardu ! L'insurrection du 31 octobre n'a-t-elle pas dû convaincre notre gouver-

(1) Lettre adressée à un journal par le général Trochu peu de temps après son arrivée à Paris.

neur que a le concours moral » est un système de gouvernement insuffisant pour « contenir les ardents qui ne savent pas se contenir eux-mêmes » ?

Les intérêts de la défense^ les intérêts de la patrie ne doivent-ils pas l'emporter sur des considérations d'ordre moral, quelque élevées qu'elles soient ?

Quant aux autres membres du gouvernement, comment osent-ils aujourd'hui avoir recours à un mode de suffrage qu'ils ont critiqué sous l'Empire, alors qu'ils étaient dans l'opposition ?

4 novembre. — Le résultat officiel du vote d'hier est proclamé : par 600,000 voix contre 60,000 les pouvoirs du gouvernement sont maintenus. Ne doit-il pas maintenant laisser de côté la politique pour se consacrer uniquelnent à la défense de Paris ?

6 novembre. — Les négociations sont rompues ; l'ennemi n'accepte qu'un armistice sans ravitaillemetU; ses dispositions se sont, paraît-il, modifiées depuis l'insurrection du âl octobre. Je dois donc renoncer à la douce perspective de recevoir des de ma famille, dontje suis privé depuis tembre. Ma chère malade, que devient-

La lenteur des négociations, les perspectives de paix ont amolli les cœurs; il nous faut réagir contre le courant démoralisateur et lutter maintenant pour l'honneur. Nous devons graver dans nos cœurs cette parole si vraie d'un membre du gouvernement :

« Ce n'est pas seulement pour le présent qu'il faut savoir mourir : c'est pour préparer l'avenir à nos enfants. »

Le général Trochu annonce qu'il a formé trois armées. La première sera placée sous les ordres du général Clément Thomas, commandant en chef des gardes nationales de la Seine; la deuxième aura pour commandant le général Ducrot; le général Trochu s'est réservé le coramandemc' '"" la troisième armée (1).

C'est aujourd'hui dimanche; il fait un I superbe ; la population de Paris se répand di

(I) Le 8 novembre, le commandement de cette 3* est donDË au général Vinoy ; un corps d'armée spécial, Saint-Denis, est, en outre, constitué sons les ordres di amiral La Ronci&re le Nourry, qui conserve égaleu commandement de la division des marins et des foils dépendent. L'ensemble des défenseurs de Paris peut être à iOO.OOO bommes, sans compter la garde nationale sède dont l'effectif est environ de ïOO.OOO hommes.

banlieue et va visiter les travaux exécutés sous Paris. Les physionomies sont riantes. Allons^ le patriotisme n'est pas encore mort en France !

9 novembre. — Le feu des forts, qui s'était considérablement ralenti pendant les négociations avec l'ennemi, devient plus intense : allons-nous bientôt reprendre l'offensive ? N'est-il pas urgent de montrer à l'ennemi que nos trois armées existent ailleurs que sur le papier ?

12 novembre. — Notre rôle de francs-tireurs se borne, pour le moment, à protéger des corvées envoyées dans la presqu'île de Gennevilliers pour arracher des pommes de terre. Nous devons, en outre, reconnaître avec soin les postes ennemis échelonnés sur la rive gauche de la Seine ; quelques coups de feu sont échangés avec celui de Bezons (1).

14 novembre. — Le gouverneur dément les bruits de négociations qui circulent de nouveau

(1) Un plan de sortie par la presqulle de Gennevilliers avait été préparé ; il devait être exécuté de concert avec les armées du Nord et de la Loire, qui auraient fait leur jonction avec nous vers la basse Seine. Après la victoire de Coulmiers, on ne pensa plus qu'à une sortie dans la direction d'Orléans, abandonnant ainsi un plan de campagne sérieusement préparé par le général Ducrol.

depuis plusieurs jours ; il fait eatrevoir dans sa proclamation que la garde nationale sera prochai- Dement en mesure d'entrer en ligne. Une grande activité règne à l'usine Cail, où se fabriquent des canons de campagne. La 2® armée (général Ducrot) est pourvue de son matériel d'artillerie ; elle est la seule qui puisse, en ce moment, agir en rase campagne; son efiTectif est environ de 100.000 hommes.

Deux décrets appellent sous les drapeaux les hommes de 25 à 35 ans célibataires ou veufs sans enfants, ainsi que le contingent de la garde nationale mobile de 1870.

15 novembre. — Victoire ! Le général d'Aurelle de Paladines vient de battre l'ennemi à Coulmiers et de lui reprendre Orléans. Cette heureuse nouvelle raffermit tous les cœurs. Il faut que Paris donne aussi un grand exemple et seconde, par une offensive incessante, quotidienne, les efforts de nos armées de province.

20 novembre. — Les opérations sont nulles sous Paris. Ni canonnade ni reconnaissance. Cette inaction n'est-elle pas de nature à abattre l'élan et l'espoir qu'avait fait naître la nouvelle de la victoire de Coulmiers ?

21 novembre. — Je suis nommé chef de batail- Ion au 111^ de ligne. J'écris la bonne nouvelle à Julia; recevra-t-elle ma lettre (1)?

22 novembre. — Je dois rejoindre d'ui^ence mon nouveau régiment. Je fais mes adieux à ces braves francs-tireurs, auxquels je dois ma nomination.

23 novembre. — Après avoir choisi un cheval à la remonte, je me rends au 111®, qui occupe la redoute du Moulin-Saquet, près de Villejuif. Le 111®, commandé par le lieutenant-colonel Scholer, fait partie de la division de Maud'huy, du i^^ corps (général Blanchard) de la 2® armée (général Ducrot). Notre brigadier, le général Biaise, est au Moulin-Saquet avec le régiment. J'ai la bonne fortune de trouver au 1 H « le commandant Charrier, mon professeur de gymnase à Saint-Cyr.

24 novembre. — La redoute du Moulin-Saquet a été construite à la hâte après nos premiers revers; il n'y a pas de casemates : médiocrement armée de quatre pièces de 12, elle est mal abritée

(1) Le 8 décembre (fête (Je rimmaculée-Conception), ma femme recevait une lettre de moi, datée du 6 décembre, dans laquelle je faisais allusion à mon nouveau grade; ma lettre du 21 novembre ne lui est jamais parvenue.

des vues de l'ennemi^ insaffisamment flanquée par le fort d'Ivry et nullement par le fort de Bicêtre. Une tranchée la relie à Villejuif, dont les rues sont barricadées et les murs crénelés. Le village est relié à la redoute des Hautes-Bruyères par une tranchée armée d'une batterie de mitrailleuses. La redoute des Hautes-Bruyères, que j'ai occupée au commencement du siège, est complètement achevée et bien armée.

En avant de ces positions, des travaux de contre-approches ont été exécutés sous les ordres du général Tripier pour cheminer vers l'ennemi et reculer la ligne d'investissement. Ces tranchées permettent, en outre, à nos jeunes troupes de surveiller l'ennemi et de le combattre avec plus d'assurance; elle^ favorisent leurs sorties sur les positions de Thiais, Chevilly et THay, qu'elles ont courageusement attaquées, mais sans succès, le 30 septembre.

Les tranchées en avant du Moulin-Saquet sont occupées par un bataillon du 111®, — ce service d'avant-postes est de vingt-quatre heures; — un officier supérieur les visite chaque nuit. Le Moulin-Saquet et ses alentours sont un véritable cloaque : on patauge dans la boue. Presque tous

les officiers, y compris le général, portent des sabots. Pour la ronde de nuit, il est interdit d'avoir un falot; aussi dans quel état l'officier en revient-il ! Je renonce à porter des bottes; en campagne, la seule chaussure commode est le brodequin avec des houseaux dont la partie inférieure tombe sur le cou-de-pied en imitant la botte.

25 novembre. — Les bataillons de marche de la garde nationale vont commencer leur service en dehors de Paris. Hier, un de ces bataillons, secondé par un bataillon de francs-tireurs, a fait ses débuts en enlevant le village de Bondy; les avant-postes ennemis ont été ensuite refoulés avec un entrain de bon augure pour l'avenir. La garde nationale contient de bons éléments ; mieux encadrée, elle pourrait être un auxiliaire très utile pour la défense de Paris ; on devrait l'amener peu à peu à remplir son rôle en lui faisant faire le service des tranchées et la guerre d'avant- postes.

La redoute des Hautes-Bruyères lance des obus sur Rungis.

26 novembre. — Les forts du sud tirent dans la matinée dans toutes les directions. Nous sommes informés qu'à partir de demain les portes de Paris ne seront ouvertes, jusqu'à nouvel ordre, que-

pour le service de rarmée. Il devient évident qu'une grande opération se prépare ; mais^ en interdisant subitement la circulation, ne donne-t-on pas l'éveil à l'ennemi? Pourquoi le gouverneur n'a-t-il pas pris cette mesure dès le commencement du siège?

27 novembre. — Les forts du sud renouvellent, dans l'après-midi, la canonnade de la veille. Ce bombardement a, sans doute, pour but de faire croire à l'ennemi que nous l'attaquerons de ce côté. Se laissera-t-il tromper par cette démonstration inopinée, qui n'est suivie d'aucune action de notre infanterie? Ne lui fera-t-elle pas plutôt supposer que l'attaque aura lieu dans une autre direction ?

28 novembre. — Le colonel donne l'ordre de réunir le régiment pour lui donner connaissance de la proclamation du général Ducrot.

« Je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux 1 En avant donc 1 En avant 1 et que Dieu nous protège ! »

Ce mâle et patriotique langage enflamme tous les cœurs; il est acclamé par le cri unanime de : « Vive la France ! »

La 2® armée achève de se concentrer aux environs de Vincennes; elle doit, dès l'aube, franchir

la Marne sur des ponts de bateaux qui seront établis pendant la nuit. Le pont de Joinville^ quoique protégé par le canon de la Faisanderie^ avait été^ comme tant d'autres^ détruit inutilement au commencement du siège.

Le 111® doit, jusqu'à nouvel ordre, rester au Moulin-Saquet. Si Tattaque du général Ducrot réussit, la division de Maud'huy, passée momentanément sous les ordres du général Vinoy, sera, dit-on, appelée à former Farrière-garde.

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