‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 14 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Combat de l'Hay. — Bataille de Champigny.

Combat de THay. — Premiers succès. — Echec devant le parc. — Retraite. — Une crue de la Marne. — Bataille de Champigny. — Prise de Champigny et de Montmesly. — Démonstration sur Thiais et Choisy. — Echec de la division Susbielle. — Retard du 3® corps. — Les parcs de Villiers et de Cœuilly. — Le plateau de Chennevières. — Repos. — Brusque attaque des Allemands. — Panique. — Reprise de l'offensive. — L'ennemi chassé de Champigny et du plateau «de Villiers. — Cruelle nuit. — Retraite.

Au point du jour, l'artillerie des forts et des redoutes du sud ouvre un feu des plus vifs sur les positions ennemies; le fort de Bicêtre, les redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet concentrent leur tir sur THay, objectif de notre attaque.

Les troupes de la brigade Valentin (109% 110^ et mobiles du Finistère), massées dans les tranchées, se précipitent bientôt en avant, refoulent Tennemi dans le village et s'emparent des premières maisons ; la brigade Biaise, ayant le 111^ en réserve, appuie ce mouvement.

Vers 8 heures, l'aile droite et le centre font de sensibles progrès : le cimetière est pris; mais les efforts de l'aile gauche viennent se briser devant le mur d'un parc organisé défensivement, d'où l'ennemi dirige sur elle un feu des plus meurtriers. Pour détruire cet obstacle, nous ne possédons ni poudre ni outils. — Ce matériel ne fut apporté qu'à 10 heures, après notre retraite.

Le général Vinoy donne l'ordre de se replier sur les tranchées; il vient d'apprendre que la bataille sur la Marne n'a pas lieu, les ponts de bateaux n'ayant pu être établis par suite d'une crue de la Marne. Cette nouvelle nous jette dans la consternation. Quelle fatalité nous poursuit donc depuis le commencement de cette guerre! Nous avons sacrifié dans un combat inutile un millier d'hommes, dont trente officiers; nous ne pouvons plus compter sur la surprise de l'ennemi, notre meilleure et peut-être notre seule chance de succès. Faut-il croire que Dieu nous abandonne et que tant d'efforts n'aboutiront pas? Enfin, espérons encore : demain sera peut-être plus heureux qu'aujourd'hui.

Pendant que nous attaquions l'Hay, l'amiral Pothuau, qui commande le fort d'Ivry, s'était emparé

de la Gare-aux-Bœufs et y avait fait prisonnier un poste allemand; sur l'ordre du général Vinoy, il s'était retiré sans être nullement inquiété. Les bataillons de la garde nationale qui secondaient les marins danf: ce coup de main se sont parfaitement comportés.

A l'est, le plateau d'Avron est fortement occupé ; on travaille avec activité à y construire de& batteries ; l'importance de cette position a été depuis longtemps signalée par l'amiral Saisset.

30 novembre. — Dès le lever du soleil, nous entendons dans la direction de Vincennes une canonnade des plus intenses; ce sont les forts de r^t et les batteries de position qui protègent le passage de la Marne par l'armée du général Ducrot ; le plateau d'Avron et les bords de la Marne sont couronnés de feux. Je m'installe avec le commandant Charrier sur le rempart est du Moulin- Saquet ; nous orientons notre carte, et avec nos lorgnettes nous suivons assez distinctement te mouvement des troupes, dessiné par les ligm feu de l'infanterie et de l'artillerie de campagi est évident, tout d'abord, que nous fiagnoc terrain; Ghampigny doit être enlevé, ainsi qi pentes du plateau de Villiers. .

Devant nous^ la division Susbielle attaque les hauteurs de Montmesly, au sud de Créteil ; vers

10 heures cette position est enlevée. Du côté de la Marne^ le combat d'artillerie se ralentit^ sans doute pour ne pas gêner l'action de Tinfanterie. A

11 heures, le combat sur Montmesly reprend avec une nouvelle intensité; l'ennemi, renforcé, cherche à réoccuper cette position, d'où nous pouvons gêner la marche de ses troupes vers Chennevières et Ghampigny.

A midi, nous sommes obligés de quitter notre poste d'observation ; notre brigade vient de recevoir l'ordre de faire une démonstration sur Thiais, afin de forcer les colonnes ennemies en marche à rester sur la rive gauche de la Seine; la division Pothuau doit, en même temps, renouveler son attaque de la veille sur la Gare-aux-Bœufs et s'avancer jusqu'à Ghoisy.

A 1 heure, le régiment et une batterie d'artillerie se portent en avant des tranchées; l'artillerie tire sur les positions en avant de Thiais, pendant que nos tirailleurs échangent des coups de feu avec les postes ennemis, qui se replient sur le village.

Le régiment est alors formé en trois colonnes d'attaque; elles se portent en avant à 1 h. 1/2.

L'ennemi ne se montre pas : il nous attend derrière ses positions, organisées défensivement. Mais le général Biaise a reçu Tordre de ne pas pousser à fond cette démonstration; l'inutile combat de la veille a^ du reste, sensiblement refroidi l'ardeur des troupes. Vers 3 heures nous rentrons dans les tranchées.

La division Pothuau, protégée par le feu du fort d'Ivry et des wagons blindés du chemin de fer d'Orléans, ainsi que des canonnières de la Seine, s'est emparée de la Gare-aux-Bœufs et a poussé jusqu'à Choisy, dont elle a occupé les premières maisons; elle reçoit également l'ordre de se replier sur le fort d'Ivry.

Cette double diversion a été exécutée trop tard. Pourquoi n'a-t-elle pas eu lieu en même temps que l'attaque de Montmesly? Après trois heures de résistance, la division Susbielle a dû abandonner cette position; ses pertes sont très fortes; le général de brigade de la Charrière est tué.

Les Allemands ont donc maintenant le champ libre; leurs réserves peuvent continuer leur mouvement dans la direction de Cœuilly et de Villiers.

La 'nuit est venue; nous n'entendons plus que quelques coups de canon du côté de Champigny.

L'échec de la division Susbielle nous fait craindre pour l'issue de la journée ; dans tous les cas, nous sommes persuadés que l'armée du général Ducrot n'a pas encore complètement franchi les lignes ennemies.

i^^ décembre. — Beau soleil. Est-ce un heureux présage? Aucun bruit vers l'est, ni canonnade, ni fusillade : on ne se bat donc pas ! Nous attendons avec anxiété les nouvelles de la journée d'hier; elles nous parviennent vers 10 heures du matin. Champigny, le plateau de Villiers et Brysur-Marne sont en notre pouvoir; mais les parcs de Villiers, de Cœuilly et le plateau de Chennevières n'ont pu être enlevés, malgré de nombreuses et vigoureuses attaques. Les braves francs-tireurs de la ligne ont entraîné le 2® corps à l'attaque du parc de Villiers'; son chef, le général Renault — dit Renault de l'arrière-garde — a été blessé mortellement. Le 3® corps (général d'Exéa), sur lequel on comptait pour tourner le parc de Villiers, n'est arrivé sur le champ de bataille que dans la soirée, alors que le combat tirait à sa fin.

Ne pourrons-nous livrer un seul combat sans qu'un grave incident ne vienne en compromettre le succès ?

Après l'entrée en ligne du 3® corps, l'attaque du parc de Villiers a été reprise. Le régiment de zouaves a chargé à fond ; mais l'ennemi n'a pu être délogé des abris derrière lesquels il dirigeait un feu meurtrier sur les troupes qui gravissaient la partie supérieure du plateau.

La nuit étant venue, le général Ducrot a fait cesser le combat et donné l'ordre de rester sur les enaplacements conquis.

Nous couchons donc sur le champ de bataille ; mais nos soldats, épuisés par de si grands efforts, pourront-ils renouveler leurs attaques et déloger Tennemi de positions où il s'est fortement retranché?

Pendant la nuit dernière, on a entendu des tranchées du Moulin-Saquet le bruit ininterrompu de voitures sur la route de Versailles à Choisy-le- Roi ; des renforts considérables en troupes et munitions ont dû être envoyés à l'armée du prince royal de Saxe. Le froid est excessif. Nos pauvres soldats, sans couvertures, sans feu ni abri, vont passer une seconde nuit sur la terre gelée.

L'armée de Ducrot a subi de grandes pertes.

L'artillerie, les francs-tireurs de la ligne, les zouaves, les 35® et 42® de ligne ont été les plus éprou-

vés; par leur exemple, ils ont entraîné les régiments de marche et les mobiles. Les Allemands étaient protégés par des épaulements en terre, des tranchées et les murs des parcs organisés défensivement, tandis que nos troupes combattaient à découvert ; l'artillerie s'est sacrifiée pour soutenir l'infanterie. Le général Ducrot a largement payé de sa personne : pour arrêter un mouvement de retraite qui pouvait avoir les plus graves conséquences, il s'est jeté, l'épée à la main, au milieu des lignes ennemies ; les troupes se sont reportées en avant et ont reconquis les positions qu'elles venaient d'abandonner. Deux officiers de l'étatmajor du général ont été mis hors de combat; un d'entre eux, de Néverlée, a été tué.

2 décembre. — Au point du jour, le canon se fait entendre vers Champigny ; la bataille recommence. Nous recevons l'ordre de quitter le Moulin- Saquet ; nous nous dirigeons sur Vincennes pour former la réserve de l'armée de Ducrot et parer à toutes les éventualités. On nous arrête en arrière de la Marne, en avant du fort de la Faisanderie ; les soldais allument des feux pour faire la soupe : l'ordre est donné de les éteindre.

Depuis deux heures de l'après-midi, le feu s'est

ralenti partout ; nous sommes bientôt au courant des événements de la journée.

Dès l'aube, les Allemands ont attaqué avec vigueur toutes nos positions ; grâce à un brouillard épais, ils ont surpris les avant-postes. Une panique, qui menaçait de se terminer par une déroute, a rendu la situation très critique; l'armée pouvait être jetée dans la Marne. Heureusement, le général Ducrot avait fait garder solidement les ponts par la gendarmerie; les fuyards n'ont pu les franchir. Grâce aux tranchées-abris qui avaient été construites dans les journées d'hier et d'avant-hier, une partie des troupes a tenu l'ennemi quelque temps en échec; néanmoins, il nous a enlevé le plateau de Villiers et a pénétré dans Champigny, où un combat acharné s'est livré de maison en maison, de barricade en barricade. Nous avons enfin repris l'oflTensive, et l'ennemi a été chassé de Champigny et du plateau de Villiers après avoir subi de grandes pertes.

Cette journée, quoique stérile par rapport à la marche en avant, fait honneur à nos jeunes troupes. L'artillerie a été admirable et les officiers ont fait preuve d'un grand dévouement.

Nos pertes, dans ces deux batailles et les com-

bats livrés autour de Paris depuis le 29 novembre, s'élèvent à environ 11,000 hommes et 500 officiers (1).

Le froid devient de plus en plus vif. Quelle nuit vont passer nos soldats et surtout les pauvres blessés 1

3 décembre. — Le gouverneur et le général Ducrot visitent, le matin, les bivouacs; ils trouvent les soldats épuisés, grelottant de froid et de misère; quelques-uns ont des membres gelés. Comment, avec des hommes abattus par les privations et les fatigues, poursuivre une entreprise qui, en réalité, ne fait que commencer et dont la suite ne doit être qu'une longue succession de combats?

D'un autre côté, prolonger les souffrances de l'armée en restant sur les positions péniblement conquises, n'est-ce pas s'exposer à une catastrophe ?

La retraite s'impose. Elle s'exécute en bon ordre, par échelons, pendant que l'artillerie canonne les positions occupées par l'ennemi, comme si nous allions reprendre l'offensive. Les troupes; sans être

(1) Les Allemands ont perdu 259 officiers et 5,913 hommes ; les Français, 539 officiers et 11,546 hommes.

inquiétées, reprennent leurs cantonnements du 28 novembre. Mon régiment s'installe dans les baraques du camp de Vincennes.

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