‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 16 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Du ler au 26 janTler 1871

Un dîner de jour de l'an. — La femme du peuple. — Bombardement des forts du sud, du Moulin-Saquet et de Paris.

— Les mitrailleuses des Hautes-Bruyères. — Les fusillades de la garde nationale. — Sortie de nuit. — Les marins du fort de Montrouge. — Le comble de l'impudence. — Lassitude de la guerre. — Deux déserteurs meclclembourgeois.

— Parlementaire allemand. — Rationnement du pain. — Le chant du cygne. — Bataille de Buzenval. — Prise de la redoute de Montretout. — Le plateau de la Bergerie et la porte de Longboyau. — La retraite. — Un bataillon oublié.

— Bombardement de Saint-Denis. — L'émeute. — L'agonie.

1®' janvier 1871. — Quel temps! Un froid excessif et, pour toute distraction, le bruit du canon allemand du côté des forts de Test. Cependant, les officiers supérieurs du Moulin-Saquet invitent à dîner quelques amis et la soirée se passe assez gaiement. Notre cuisinier s'est surpassé : avec du cheval, du riz et du biscuit pilé, il a trouvé le moyen de faire des plats que nous trouvons excellents, même une bombe glacée à la Sébastopol I

2 janvier. — Dans la nuit, l'ennemi a fait sauter la Tour-aux- Anglais près du plateau de Châtillon ; c^est un indice que le bombardement des forts du sud va bientôt commencer. A Test, le feu de l'ennemi se concentre surtout sur le fort de Nogent.

Depuis le 14 décembre, nous ignorons ce qui se passe en province; le gouvernement en conclut que (( pas de nouvelles, bonnes nouvelles ». « Le silence même gardé par Pennemi permet de supposer des événements favorables. » Nog gouvernants en sont-ils arrivés à se bercer eux-mêmes d'illusions, après en avoir bercé tout le monde ?

Le commandant Charrier me fait faire la connaissance de M. François Beslay, rédacteur en chef du Français; nous montons ensemble au clocher de Villejuif, qui sert d'observatoire. 'Au déjeuner, ce charmant causeur nous renseigne sur l'état d'esprit de la population, sur les soufirances supportées par la femme du peuple avec une résignation et un courage admirables : les pieds dans la neige, grelottant, misérablement vêtue, elle attend, pendant des heures entières, son tour de distribution, et quelle distribution I . . . quelques grammes de viande de cheval, un peu de mauvais pain ; quant

au combustible, c'est à peine si elle en reçoit assez pour faire cuire ses aliments.

Pourquoi faut-il que^ à côté de ce consolant spectacle, on ait à constater l'attitude détestable des gardes nationaux de Belleville et des autres quartiers de Montmartre? Mauvais soldats, indisciplinés, braillards, vantards et grossiers, ils pullulent sur les places publiques, jouent au bouchon, insultent nos soldats et passent leur temps chez les mastroquets. Ces gens-là sont prêts pour toutes les émeutes.

5 janvier. — A3 heures du matin, nous sommes réveillés par le bruit d'une canonnade intense : des batteries de siège, établies sur les hauteurs de Meudon, Clamart, Châtillon, tirent sur les forts d'issy, de Vanves et de Montrouge ; ceux-ci ripostent bientôt vigoureusement.

A 8 heures, l'ennemi démasque de nouvelles batteries à Bagneux, Fontenay-aux-Roses, Sceaux, L'Hay et Chevilly ; une batterie de pièces de campagne, établie en avant de Thiais, tire sur le Moulin- Saquet ; la redoute des Hautes-Bruyères est bombardée par les batteries de siège de Chevilly.

Au Moulin-Saquet, il n'y a que deux casemates

pour s'abriter des obus; les hommes se placent contre les remparts, l^'artillerie de la redoute riposte ; mais son tir est peu efficace : la portée de ses pièces est très insuffisante. Un cantinier a la tête emportée par un obus au moment oii il pénètre dans la redoute avec sa voiture. Des tranchées en avant du Moulin-Saquet^ on distingue nettement avec la lorgnette le matériel et le personnel de la batterie qui tire sur nous.

Vers midi, — l'heure du repas, — le feu cesse pour repreadre à 1 heure. Les officiers allemands reviennent à la batterie le cigare aux lèvres et, pour se distraire, nous envoient de temps en temps des obus ; à la tombée de la nuit, ils nous laissent tranquilles. L'artillerie des Hautes- Bruyères, occupée à répondre au feu des batteries de Chevilly, n'a pu nous venir en aide.

6 janvier. — Le bombardement continue; il s'étend à tous les forts du sud, sa\if celui d'Ivry, et à tous les forts de l'est. Hier, des obus sont tombés dans les quartiers Saint-Jacques, Montrouge et Auteuii. Le bombardement du Moulin- Saquet est fort gênant; nos soldats, sans abris, se blottissent derrière les remparts et éprouvent de grandes difficultés pour faire cuire leurs aliments.

L'artillerie de là redoute a renoncé à la lutte; le tir du fort de Montrouge redouble d'intensité, tandis que celui de Vanves et d'Issy se ralentit.

7 janvier. — Dans une nouvelle proclamation affichée, hier, sur les murs de Paris, le général Trochu déclare que « le gouverneur de Paris ne capitulera pas ».

8 janvier. — Les batteries de Châtillon et de Meudon tirent pendant la nuit sur Paris, en prenant pour objectifs les édifices publics, tels que le Panthéon, les Invalides, l'Observatoire, etc.; beaucoup d'habitants de la rive gauche se réfugient sur la rive droite.

Le gouvernement annonce que nos armées de province ont remporté des succès : dans le Nord, à Bapaume et à Pont-Noyelle (général Faidherbe), dans l'Est (général Bourbaki), au Mans (général Chanzy ) .

9 janvier. — La ville a été bombardée pendant toute la nuit. Les Allemands paraissent choisir pour nouveaux objectifs les hôpitaux, les églises, les musées : le Val-de-Grâce, l'hospice de la Pitié, les églises Saint-Etienne-du-Mont, Sainte-Geneviève, Saint-Sulpice, la Sorbonne, la bibliothèque Sainte-Geneviève, le musée du Luxembourg ont

été atteints. Les éaormesobus de leurs piècesde siège ont fait de nombreuses victimes; àFhôpital du Valde-Grâce, deux blessés ont été tués dans leur lit.

Le gouvernement, les médecins des hôpitaux protestent contre ces actes de barbarie. Les membres du corps diplomatique présents à Paris adressent également une protestation à Bismarck; leurs nationaux restés dans la ville n^ont pu se mettre à l'abri, le bombardement n'ayant été précédé d'aucun avertissement.

Si les règles actuelles du droit des gens autorisent l'assiégeant à bombarder l'intérieur d'une place assiégée, il ne doit pas se porter à cette extrémité sans des raisons graves, et, le cas échéant, il est tenu de prendre des mesures pour épargner les édifices consacrés aux sciences, aux arts, aux cultes et à la bienfaisance. A Paris, comme à Strasbourg, les Allemands ont, au contraire, pris ces édifices comme points de mire de leurs batteries ; ils appliquent à rebours la maxime de Montesquieu :

(( Les diverses nations doivent se faire, pendant la paix, le plus de bien et, dans la guerre, le moins de mal qu'il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts. »

L'Europe n'a pas protesté : il n'y a plus maintenant d'autre droit que celui de la force !

Le bombardement de Paris, loin d'intimider la population, ne fait que la surexciter; il n'avancera pas d'une heure le moment de la capitulation; Paris ne se rendra que sous les menaces de la famine.

10 janvier. — Hier soir, des fusiliers-marins ont enlevé le Moulin-de-Pierre, en avant du fort d'Issy, où les Allemands construisent une batterie; malheureusement, le génie n'a pas été exact au rendez-vous et, faute d'outils, les ouvrages commencés n'ont pu être détruits.

Nous avons reçu, hier, la visite du capitaine commandant la batterie de mitrailleuses établie dans la tranchée reliant Villejuif aux Hautes- Bruyères; nous l'avons plaisanté sur la portée restreinte des mitrailleuses, qui l'empêche de prendre une part active à la défense de nos positions.

Aujourd'hui, à midi, au moment où la batterie de pièces de campagne établie en avant de Thiais recommence à bombarder le Moulin-Saquet, le bruit strident des mitrailleuses de Villejuif se fait entendre. Je monte sur le parapet de la redoute et j^aperçois les Allemands qui fuient à toutes jam-

bes, abandonnant leurs pièces. Si nos soldats de service aux tranchées se précipitaient sur la batterie, il leur serait facile de détruire les ouvrages et de mettre les pièces hors de service.

Le reste de la journée se passe dans le plus grand calme. Nous adressons nos plus chaudes félicitations au capitaine de la batterie; il s'est bien vengé de nos plaisanteries de la veille !

Ce fait démontre que les mitrailleuses peuvent rendre de bons services si l'on sait en tirer parti ; elles ne peuvent évidemment remplacer les canons de campagne et, au début de la guerre, on avait exagéré leur importance : l'exagération a fait place au dénigrement.

1 1 janvier. — Le bombardement du Moulin- Saquet n'est pas repris ; l'ennemi a retiré pendant la nuit les pièces de la batterie qui tiraient sur la redoute.

Le feu contre les forts et Paris redouble de violence. Issy et Vanves ne tirent plus; mais Montrouge et les batteries placées à droite et à gauche du fort de Vanves, ainsi que celles des bastions du Point-du-Jour, répondent vigoureusement.

Au Moulin-Saquet, nos nuits sont souvent troublées par les fusillades désordonnées auxquelles se

livreot les gardes nationaux de service dans les tranchées en avant du fort d'ivry ; ua seul coup de fusil d'un factionnaire ennemi ou ami suffit pour faire éclater la fusillade. Aussi, lorsque la garde nationale est de service aux tranchées, l'enneuii s'amuse à lui faire brûler ses munitioas. Le général ' qui commande le Moulin-Saquet est d'une nature inquiète ; nous lui faisons comprendre difBcilement que, du moment où le bataillon de notre régiment de service aux tranchées en avant du Moulin- Saquet ne tire pas, il n'y a pas à se préoccuper de la fusillade de la garde nationale. Gomment, du reste, les Allemands pourraient-ils enlever le Moulin-Saquet par surprise? Ne laisseraient-ils pas leurs bottes dans la boue pendant le trajet des traochées à la redoute ?

13 janvier. — Le fort de Vanves reprend son tir sur les batteries de Ghâtillon ; il tire également sur la batterie du Moulîn-de-Pierre, qui lui fait beaucoup de mal et contre laquelle a été dirigée la reconnaissance du 9 janvier.

14 janvier. — Je viens de rentrer au Mt Saquet; j'en étais parti hier soir, à 5 heures mon bataillon complété à 1,000 hommes et caissons de munitions, pour une reconnaissai

nuit dans la direction de Cachan. Arrivé dans cette localité, j'y ai trouvé un bataillon de mobiles de Saône-et-Loire ; le capitaine de Rambuteau m'a offert rbospitalité, ainsi qu'aux oflSciers de mon bataillon, en attendant des ordres que j'ai demandés en vain : le général, qui était aux avant-postes, m'a fait répondre qu'il ne savait oii m'envoyer.

Mon bataillon a passé la nuit dans les rues de Cachan. Les Allemands ont envoyé de temps en temps des obus dans le parc Raspail ; ils sont, paraît-il, convaincus qu'on y construit une batterie* Ce matin, j'ai télégraphié à mon général de division (de Maud'huy), au fort de Bicêtre, que j'avais passé la nuit à Cachan sans avoir reçu aucun ordre, que mon bataillon n'avait ni vivres ni marmites, etc.; le général m'a ordonné de rentrer au Moulin-Saquet.

Notre retour a été masqué par un épais brouillard ; mais l'ennemi, averti sans doute par le bruit de notre marche, a envojé quelques obus qui n'ont fait de mal à personne.

Arrivé au Moulin-Saquet, j'ai appris que la sor- . tie de nuit avait eu lieu sur le Moulin-de-Pierre et qu'elle avait échoué, les réserves sur lesquelles on comptait n'étant pas arrivées. L'ennemi était sur

ses gardes; la démonstration n'a pas été poussée à fond.

Mon colonel m'a demandé un rapport. Si ce compte-rendu pouvait être lu par le général Tro- Qhu, notre gouverneur saurait de quelle façon les ordres sont exécutés.

15 janvier. — Jamais le bombardement n'a été aussi violent qu'aujourd'hui; il n'empêche pas la population d'être fidèle à sa promenade hebdomadaire du dimanche. Nos forts, l'enceinte du sud et surtout le fort de Montrouge répondent avec vigueur au feu de l'ennemi. Les marins font vaillamment leur devoir; leur situation est critique, car les forts sont dominés par les batteries ennemies, dont les obus produisent de grands dégâts. Les casernes sont détruites; des batteries ont été construites en avant des forts devenus intenables. La poudrière du fort de Montrouge saute; un grand incendid^ est allumé ; les Allemands en profitent pour redoubler la vitesse de leur tir ; leurs obus éclatent au milieu des flammes. Une femme du peuple s'écrie à mes côtés, en montrant le poing à Gbâtillon : « Lâches, mais venez donc le prendre 1 »

Quel spectacle grandiose que cette lutte achar-

née, quoique inégale ! Nous pouvons être fiers de la conduite de nos marins et de nos artilleurs; jusqu'au dernier jour, ils lutteront sans défaillance. Le général Trochu, à cheval, se rend au fort de Montrouge. Son sang-froid, son mépris du danger produisent un excellent effet; les marins Tacclament.

16 janvier. — Le général de Moltke, en réponse à une lettre du général Trochu, proteste contre la supposition que les batteries de l'assiégeant auraient pris les hôpitaux comme points de mire.

(( Les armées allemandes sont suffisamment à couvert contre tout soupçon de toute nature par l'humanité dont elles ont fait preuve au cours de la guerre, dans la mesure compatible avec le ca ractère que les Français ont imprimé à cette dernière depuis le 4 septembre. »

Affirmer Vhumanité des armées allemandes!

En vérité, n'est-ce pas le comble de l'impudence?

VOfj^ciel publie une longue liste de nominations dans la Légion d'honneur. Le testament du gouvernement est l'objet de nombreuses critiques : pourquoi décore-t-on des personnes qui n'ont jamais vu le feu?

17 janvier. — De service aux avant-postes, je

constate, en les visitant^ que, entre nos soldats et les ÂUemaads, il existe un accord tacite : en plein jour, à 500 mètres de nos tranchées, la pose et le service des sentinelles ennemies se font ostensiblement ; on correspond même de part et d'autre par signes et gestes. Je fais des observations à ce sujet; on me répond : « Bah! pourquoi tirer des coups de fusil ? Nous sommes bien plus tranquilles ainsi. » Indigné, et voulant réagir contre une inertie qui pourrait devenir dangereuse, je prends quelques hommes avec moi et, profitant du moment où un caporal allemand vient avec quelques soldats relever les sentinelles, je fais exécuter un feu d'ensemble. Les Allemands prennent la fuite, laissant un des leurs tué ou blessé. Quelques coups de feu s'échangent ensuite; mais, des deux côtés, le cœur n'y est plus : Allemands et Français ont vidé leur sac. La lassitude de la guerre est un fait indéniable, aussi bien du côté des Allemands que du nôtre.

Le bombardement continue; le fort de B rouge lutte toujours vaillamment; il rend pour coup à l'ennemi.

18 janvier. — Deux déserteurs allemands sous-officier et un soldat — se présentent i

avant-postes. Ils prétendent que le régiment de Mecklembourgeois qui est devant nous est démoralisé. (( Depuis plus de deux mois, disent-ils, oa nous annonce la reddition de Paris; mais nous sommes persuadés que la guerre durera encore longtemps. » Ils nous montrent une proclamation

— un ordre du jour — dont voici le sens :

« Paris va bientôt se rendre; la place n'a plus de pain que pour quelques jours; vous ne vous battrez plus ! »

c( Vous ne vous battrez plus I » Oserait-on tenir un pareil langage à des soldats Français?...

Cette double désertion inquiète évidemment les officiers allemands; c'est un symptôme de découragement. Aussi, avec un certain apparat, — pour frapper sans doute l'imagination de leurs soldats,

— un officier se présente en parlementaire à nos avant-postes. Le commandant du fort d'Ivry (contre-amiral Krantz) envoie à sa rencontre un officier de marine.

Le parlementaire demande si les deux militaires allemands ont réellement déserté, ou s'ils ont été faits prisonniers.

« — Nous pourrions ne pas répondre à votre demande, lui répond l'officier de marine; cependant.

nous voulons bien vous dire que vos soldats ont déserté. »

Les Allemands ont décidément manqué leur petite manifestation, et le ton résolu avec lequel il a été répondu au parlementaire a produit un excellent effet sur le moral de nos soldats; mais nous avons la douleur de constater que l'assertion de l'ennemi : ce Paris n'a du pain que pour quelques jours », est exacte. Dès demain le pain sera rationné à 300 grammes et à 150 grammes pour les enfants au-dessous de cinq ans.

19 janvier. — Bataille de Buzenval. — Pour donner une apparente satisfaction à la population, énervée par les misères du siège et les insanités •des journaux avancés, le gouverneur a préparé une nouvelle sortie, dans laquelle on fera jouer un rôle important à la garde nationale. Depuis longtemps elle demande à combattre. Son patriotisme bruyant ne se refroidira-t-il pas après une i)ataille oii elle aura été engagée sérieusement? Dans tous les cas, le moment est venu de mettre à profit sa bonne volonté.

La proclamation du général Trochu est lithographiée; uniquement destinée à l'armée, elle ne doit pas être publiée. La tristesse de ses accents

fait pressentir l'échéaace fatale : « C'est le chant du cygne ! » *

Quant à la proclamation du gouvernement, — non signée par le général Trochu, — elle est conçue en des termes qui contrastent avec la situation actuelle.

a Souffrir et mourir », nous le pouvons; mais avons-nous encore Tespoir de « vaincre » ?

Le temps a manqué pour préparer de longue main tous les détails de l'opération d'aujourd'hui ; le gouvernement est pressé d'agir. Il s'agit de forcer les lignes allemandes (?) depuis Saint-Cloud jusqu'à Bougival et de marcher ensuite sur Versailles. Nous allons donc, sur une plus vaste étendue, attaquer les mêmes positions que le 21 octobre. Depuis ce combat, qui — nous l'avons su depuis — a été une surprise pour l'ennemi, les Allemands ont dû accumuler des obstacles considérables; aussi, chercher à se frayer un passage dans cette direction nous paraît à tous une « héroïque folie ». Le gouverneur ne peut avoir aucune confiance dans ce suprême effort; maisdevons-nous capituler avant d'avoir livré une dernière bataille ?

L'armée — 100,000 hommes, dont 40,000

gardes nationaux — est divisée, en trois corps : à gauche Vinoy, au centre de Bellemare, à droite Ducrot. Trochu est général en chef; il a son quartier général au mont Vaiérien.

L'espace sur lequel doivent se mouvoir ces 100,000 hommes est assez restreint; en outre, les trois corps d'armée n'ont à leur disposition que le pont du chemin de fer d'Asnières et celui de Courbe voie.

A 7 heures du matin, le mont Vaiérien tire trois coups de canon précipités : c'est le signal du départ des points de concentration pour l'attaque des positions.

Vers 2 heures, un oflScier de l'état-major du général de Maud'huy vient au Moulin-Saquet ; il nous annonce que tout va bien. Le corps de gauche a enlevé la redoute de Montretout; celui du centre est parvenu sur la crête de la Bergerie, où il se maintient. Quant au corps de droite, sa marche a été retardée par l'encombrement et le mauvais état des chemins; il attaque, en ce moment^ la porte de Longboyau, où mes francs-tireurs se sont si vaillamment battus le 21 octobre.

Ces bonnes nouvelles nous réchauffent le cœur ; mais pourquoi la 3® armée resle-t-elle inactive? Le

corps de la rive gauche ne pourrait-il, tout au moins, tenter une diversion (1) ?

20 janvier. — Tout est fini 1 La suprême tentative a échoué; le champ de bataille est évacué. Tous les efforts de la colonne du centre sont venus se briser contre le plateau de la Bergerie, hérissé d'obstacles ; la colonne de droite a rencontré une résistance acharnée à la porte de Longboyau, en arrière des murs et des maisons crénelés qui bordent le parc. Plusieurs fois de suite, le général Ducrot a ramené ses troupes à Tattaque de cette position sans pouvoir l'enlever.

Vers 4 heures, l'ennemi a fait un violent retour offensif contre notre centre et notre gauche ; nous avons résisté, mais la marche en avant n'a pas été reprise.

Le général Trochu, reconnaissant l'impossibilité, au moment où la nuit arrive, de s'établir solidement sur les positions conquises, a donné l'ordre de battre en retraite. L'ennemi n'a pas contrarié ce mouvement, exécuté au milieu de l'obscurité,

(1) Le général Vinoy, commandant la 3® armée, avait été mis à la tête du corps de gauche, quoique aucune fraction de son armée ne prit part à la bataille de Buzenval.

à travers des terrains détrempés par le dégel et des chemins défoncés qui rendaient très difficile la marche de l'artillerie . Si les Allemands avaient été un peu audacieux^ la retraite aurait pu se changer en déroute.

En résumé, le plan de bataille n'a pas été suffisamment étudié; le signal de l'attaque a été donné avant que toutes les colonnes fussent arrivées à leurs points de rassemblement; elles ne se sont pas, par suite, présentées simultanément, de manière à produire un grand eflfort d'ensemble; enfin, l'artillerie, embourbée dans les mauvais chemins, n'a pas appuyé à temps les mouvements de l'infanterie.

Pour expliquer nos échecs, il serait trop commode, en vérité, d'invoquer la fatalité, un concours de circonstances malheureuses, etc.; pourquoi ne pas reconnaître qu'une préparation souvent insuffisante, la transmission défectueuse des ordres, leur mauvaise exécution ont grandement contribué à l'insuccès de nos opérations ?

Nos pertes, àBuzenval, sont fortes : 4,000 hommes ont été mis hors de combat, y compris 500 prisonniers. L'armée a plus souffert que la garde nationale; celle-ci, sauf quelques défaillances.

s'est cependant honorablement comportée. Parnai les tués, figure un jeune peintre de grand talent^ Henri Regnault. L'ennemi, qui s'est battu à couvert pendant la plus grande partie de la journée, a dû subir des pertes bien moindres que les nôtres (1).

Ce matin, un bataillon de la garde nationale de la Loire-Inférieure, commandé par M. de Lareinty, (c oublié à la gare de Saint-Gloud », a mis bas les armes, après avoir épuisé ses munitions. L'ennemi, rendant justice à son courage, lui a accordé les honneurs de la guerre.

21 janvier. — Chanzy a été battu au Mans et Bourbaki, vainqueur à Villersexel, marche sur Belfort : telles sont les nouvelles communiquées par le gouvernement. L'éloignement des armées de province ne permet plus d'espérer notre délivrance; la faim va bientôt nous forcer à capituler. On parle déjà d'armistice : c'est un euphémisme .

Hélas I nous en sommes réduits à jouer sur les mots. Ainsi, le général Trochu a déclaré que a le gouverneur de Paris ne capitulera pas » ; il va

(1) Les Allemands ont en 40 officiers et 673 hommes hors de combat.

donner sa démission et un autre général capitulera à sa place I

Le bombardement redouble de violence ; il a commencé ce matin sur les forts et sur la ville de Saint-Denis, jusqu'ici épargnés. Le feu de l'enceinte a fait sauter une poudrière au Moulin-de-Pierre. Puisse cette explosion avoir enseveli beaucoup de Prussiens I

22 janvier. — L'émeute gronde ! Cette nuit, les portes de Mazas ont été forcées, etFlourens, délivré, s'est emparé de la mairie du XX® arrondissement. La place de l'Hôtel-de-Ville est envahie par des bandes de gardes nationaux qui crient : « Vive la Commune ! » Quelques coups de feu sont échangés avec les mobiles qui gardent l'intérieur du bâtiment ; les abords de la place sont bientôt occupés par des troupes et les émeutiers se dispersent. Dans cette échauffourée une quinzaine de personnes sont tuées ou blessées.

VOfficiel de ce matin contient la nomination du général Vinoy au commandement en chef de l'armée de Paris; le général Trochu conserve la présidence du gouvernement; le titre et les fonctions de gouverneur de Paris sont supprimés: Acta est fabula !

234 SOUVENIRS DK GUERRE

23 janvier. — La proclamation du général Vinoy nous apprend — ce que nous savions déjà — « qu'il ne faut pas se faire illusion et que nous sommes arrivés au moment critique ». Lorsqu'un brave soldat comme le général Yinoy, lorsque tous les généraux — y compris le général Le Flô, ministre de la guerre — déclarent qu'une nouvelle sortie est plus impossible que jamais^ qu'il ne faut pas faire tuer de braves gens sans résultat et sans objet, nous sommes bien obligés de reconnaître que tout espoir est perdu, que l'heure fatale a sonné.

Le gouvernement, du reste, ne s'est pas contenté l'avis des généraux; il a convoqué hier à une ince solennelle les maires de Paris, à l'effet ntendre l'avis des jeunes officiers supérieurs de rmée — parmi lesquels se trouvait le colonel ulanger — sur la possibilité d'une grande sortie masse. A l'unanimité, les officiers se sont proicés contre une entreprise qui aboutirait à un ssacre sans résultat moral ou matériel, [leuxqui, du reste, affichent le patriotisme le plils lyant et demandent à combattre quand même nt-ils pas fait preuve devant l'ennemi d'une inné faiblesse? Après la bataille de Buzenval^ le

général Clément Thomas n'a-t-il pas déclaré que (( les bataillons les plus calmes ont tenu le plus solidement^ tandis que les plus fous de bruyant héroïsme ont été les plus faibles au feu ! » (1).

24 janvier. — Le bombardement de Saint-Denis cause de grands dégâts et fait de nombreuses victimes ; une partie de la population se réfugie dans Paris. Les forts du sud continuent leur tir contre les batteries ennemies; comme les jours précédents^ le fort de Montrouge se fait remarquer par la vigueur avec laquelle il soutient la lutte. Hier^ les batteries de l'enceinte ont fait sauter la poudrière de la batterie à gauche de Châtillon.

Le bombardement de Paris s'étend sur tout le périmètre, sauf à l'ouest. Les Allemands redoublent d'efforts pour hâter le dénouement ; le bruit court que des négociations sont engagées. L'ennemi, pour clore dignement la série de ses méfaits, brûle Saint-Cloud.

26 janvier ! Jour néfaste 1 Dans la soirée le bombardement redouble d'intensité; tous nos forts, les batteries de l'enceinte ripostent vigoureusement; l'horizon est en feu.

(1) Conseil du gouvernement. Séance du 20 janvier.

Souvenirs. i5

A 1 1 heures du soir, le commandant Charrier me donne l'explication de ce tir à outrance : par suite d'une suspension d'armes, le feu doit cesser partout à minuit ; marins et artilleurs brûlent avec rage leurs dernières cartouches.

A minuit, le canon se tait sur toute la ligne; Paris vaincu par la famine va déposer les armes.

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