‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 3 sur 36 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De Langres à Wissembourg

Les adieux. — Le 50^ de ligne de Langres à Haguenan. — L'Âme guerrière de l'Alsace. — La division Abel Douay. — Avaut-postes. — Pointes audacieuses de cavalerie allemande. — Surprise de Schirlenhof. — Marches et contremarches. — Eparpillement du 1®"* corps. — Visite au curé de Soultz. — Proclamation de l'empereur à l'armée. — Lettres de ma femme. — Camp de Soultz. — Départ poui Wissembourg.

Le 15 juillet, — jour de ma fête, — j'envoie une dépêche à ma femme pour lui annoncer mon arrivée ; elle comprend que c'est la guerre et des adieux. Je la retrouve sur sa couche de douleur, — depuis près de deux ans elle est atteinte d'une grave maladie. Nous passons ensemble la journée du 16, douce et cruelle à la fois !

L'heure est venue de remplir mon devoir de soldat : à 4 heures de l'après-midi nous nous disons le dernier adieu. Je vais rejoindre à Langres le §0® de ligne^ auquel j'appartiens comme capitaine.

Ce régiment, — formé en 1651, sous le nom de Vendôme y — a un glorieux passé; il s'est particulièrement illustré en Crimée : Aima, Inkermann/ Mamelon-Vert, Tracktir, Malakoff, autant de noms autant de victoires dont le SO® prit sa part. Sur son drapeau brillent les noms de Zurich, léna, Lutzen et Sébastopol; mais, à côté de ceuxlà, on aurait pu, parmi cent autres, y ajouter ceux: d'Elchiiigen^ à'EylaUy de Friedland, de Bautzen, de Dresde, de Montmirail, de Toulouse et de Ligny.

Les traditions de bravoure, d'honneur et de dévouement se sont perpétuées au régiment; aussi la déclaration de guerre y est fort bien accueillie.

Je reçois des lettres de ma femme. Chère Julial elle est bien la femme forte.

« Te voilà déjà loin de moi ! Que Dieu ait pitié du déchirement de mon cœur, et que mes larmea retombent en bénédictions sur ta tète bien-aimée ! Et, maintenant, je veux être forte comme toi et

n'écouter aucune faiblesse. Ne te tourmente pas à mon égard^ je t'en conjure, car il te faut toutes tes forces et toute ta liberté d'esprit. Je tâcherai de lire quelque livre intéressant pour n'avoir pas ma pauvre tête par trop fixée toujours sur le même point. Je vais me procurer les Frontières de la France^ par Lavallée : c'est de l'actualité. Allons, adieu! Jamais je n'ai écrit w mot avec tant de douleur et d'espérance à la fois. Dieu te garde! »

Calmes et confiants, nous quittons Langres les 20 et 21 juillet, en deux colonnes, pour aller par étapes à Belfort, où nous arrivons après quatre jours de marches, rendues pénibles par l'extrême chaleur et le port du shako ( 1 ) .

A Belfort, après une étape de 32 kilomètres, on nous embarque en chemin de fer à destination de Strasbourg. Aux gares de Mulhouse, Golmar, Schlestadt, enthousiasme indescriptible. Tous les

(i) Cette coiffure incommode fut abandonnée au moment d'entrer eti campagne. Le port du shako occasionna des actes d'indiscipline, surtout dans les régiments endivisionnés avec les troupes d'Afrique, munies d'une coiffure légère. Un grand nombre de soldats jetèrent leur schako sur les routes et même sur les voies de chemins de fer.

buffets sont mis à notre disposition. Les femmes agitent leurs mouchoirs, envoient des fleurs et des baisers. On sent vibrer l'âme guerrière de cette Alsace, pépinière de soldats, patrie des Kléber, Lefebvre et Kellermann.

A Strasbourg, nous recevons l'ordre d'aller à Haguenau ; nous y arrivons à minuit, harassés de fatigue. Pour nous remettre, nous couchons à la belle étoile ; nous n'avons pas encore reçu le campement.

Le 50® fait partie de la 1^® bngade (général de Montmarie) de la 2® division (général Abel Douay) du 1®^ corps d'armée (maréchal de Mao- Mahon).

Ce corps d'armée, formé avec les troupes d'Afrique (zouaves et turcos) et les régiments de l'Est, comprend quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie. Nous faisons brigade avec le 74« de de ligne et le 16^ bataillon de chasseurs; le 78® de ligne et le 1®^ tirailleurs algériens forment la 2® brigade. Haguenau est le point de concentration de notre brigade. On raconte que notre corps d'armée, à l'effectif de 60,000 hommes, doit franchir le Rhin, pénétrer dans le grand-duché de Bade et, par une offensive vigoureuse, décider les

Etats du Sud de rÂIlemagne à abaadonner la Prusse.

25 juillet. — Nous allons camper à 2 kilomètres environ au nord de Haguenau. Le 50®, au moment de son départ de Langres^ avait un effectif de 1^394 hommes pour trois bataillons de six compagnies. Jusqu'au 4 août, il reçoit, en trois détachements, 740 réservistes. Le dernier détachement devait arriver pendant le combat même de Wissembourg.

26 juillet. — Le i^^ bataillon est dirigé par le chemin de fer sur Souitz, où des patrouilles ennemies ont été signalées; elles ont même occupé la gare de Hunspach. Aussitôt arrivé, le bataillon fait une reconnaissance ; Tennemi a abandonné la gare d'Hunspach.

On apprend que, la veille, une reconnaissance de quatre officiers badois et wurtembergeois, avec plusieurs dragons, a été poussée juqu'au delà de Wœrth. Ces cavaliers, surpris dans une auberge, à Schirlenhof, par un peloton de chasseurs de la brigade de Bernis, ont été tués ou faits prisonniers; mais le capitaine, chef de la reconnaissance, est parvenu à s'échapper.

Les 2® et 3® bataillons quittent également

Haguenau et occupent Oberbetschdorff, village situé en avant de la forêt de Haguenau^ à 16 kilomètres en arrière de Wissembourg.

28 juillet. — Le 1^' bataillon quitte Souitz et va camper sur le plateau de Wœrth; le 2® bataillon remplace le 1®^ à Souitz; le 3® reste à Oberbetschdorff.

Le bruit se répand que, Pavant- veille, une troupe d'infanterie bavaroise a essayé de pénétrer dans Wissembourg par la porte de Landau, dont le pont-levis se trouvait baissé et qu'on est parvenu à relever à temps.

Les pointes audacieuses de l'ennemi, nos marches et contre-marches, « les parties de drogue » énervent les troupes.

Pourquoi nous éparpiller ainsi? Pourquoi la concentration de notre division n'est-elle pas encore effectuée ?

A Souitz, je vais toe confesser au curé ; cet excellent prêtre me fait goûter de son meilleur vin du Rhin, m'embrasse et me promet de prier pour moi pendant toute la campagne.

Voilà de quoi réjouir ma chère Julia, qui ne cesse de me demander « si je me sens calme sous l'œil de Dieu».

Ah ! qu'ils sont coupables ceux qui veulent nous arracher la foil N'en avons-nous pas plus besoin que jamais ?

Un des plus sûrs moyens de développer chez le soldat les grandes vertus militaires, l'amour du devoir, l'esprit de sacrifice, le mépris de la mort, n'est-il pas de respecter, d'honorer, d'encourager ses sentiments religieux ?

Une armée vraiment chrétienne sera toujours disciplinée et brave; le mépris de la mort n'est-il pas une vertu chrétienne avant d'être une vertu militaire?

31 juillet. — Proclamation de l'empereur à l'armée. Elle est conçue en termes réservés :

« Vous allez combattre une des meilleures armées de l'Europe; la guerre sera longue et pénible. »

L'empereur a pris le commandement en chef à Metz, à dater du 28. Notre mauvaise humeur se dissipe; nous allons donc marcher à l'ennemi, « taper sur les casques en cuir », suivant l'expression pittoresque de nos soldats.

Le vaguemestre me remet à la fois plusieurs lettres de ma femme.

a Je reçois ta lettre où tu m'annonces ton départ

pour Strasbourg. J'avais donc raison en te disant que vous seriez du 1®^ corps. En avant! mon bien-aimé. La patrie est devenue ma l'ivale triomphante dans ton cœur. Le mien bat douloureusement depuis que je te sais là-bas, et à ses sentiments se mêle l'orgueil de te voir parmi les premiers défenseurs de la patrie. Le bon Dieu te gardera aussi bien là que dans un poste moins périlleux. »

1®^ août. — Notre régiment est toujours aux avant^posles; les trois bataillons, éloignés les uns des autres, couvrent un espace très étendu. La concentration de notre division est, paraît-il, effectuée à Haguenau; la i^® division (général Ducrot) est à Wœrth avec un régiment (96% colonel de Franchessin) au col du Pigeonnier, qui commande la route de Wissembourg à Bitche. La 3® division (général Raoult) et la 4® (général de Lartigue) sont en arrière de Wœrth. La cavalerie du corps d'armée est repartie entre Soultz, Seltz et Haguenau.

2 août. — A4 heures du matin, le 2® bataillon, avec le colonel Ardouin, part pour Seltz, en face de Rastadt, pour surveiller les mouvements de cette place.

Arrivé à Seitz, ce bataillon va camper dans la forêt près du village ; il est placé^ avec la brigade de lanciers et le 16® bataillon de chasseurs àpied^ sous les ordres du général de Nansouty.

A peine installé, il est averti que trois compagnies d'infanterie ennemie et de la cavalerie, après avoir franchi la frontière entre Lauterbourg et Wissembourg et occupé Altenstadt, s'avancent sur Seltz, dont ils ne sont plus qu'à trois kilomètres. Quatre compagnies du bataillon et le 16® bataillon de chasseurs se portent immédiatement à leur rencontre ; ils rentrent à 4 heures, n'ayant vu que des vedettes ennemies qui observaient à distance leurs mouvements.

La belle prestance de ces cavaliers, montés sur d'excellents chevaux, est très remarquée.

On signale la présence d'un espion, qui aurait franchi le Rhin sur une barque ; il est recherché sans succès. Une grande surveillance eût été nécessaire, le camp étant entouré de bois. Pourquoi Taccès du camp n'est--il pas interdit? Des civils^ d'une tenue fort correcte, vont, viennent et regardent avec attention les fusils formés en faisceaux.

3 août. — La journée se passe sur le qui-vive. Une compagnie d'infanterie fait une reconnais-

sance et rencontre des dragons ennemis qui^ comme la veille^ s'en vont et reviennent. Au milieu de la nuit^ on prend les armes par une pluie battante : un détachement ennemi aurait passé le Rhin sur des bateaux. Fausse alerte.

Les 1®^ et 3® bataillons quittent Wœrth et Oberbetschdorff et se réunissent à Soultz^ lieu de rassemblement de la brigade. Ces deux bataillons, sous les ordres du lieutenant-colonel de la Tour d'Auvergne, se mettent en marche le même jour, à 4 heures du soir, ave^ la brigade (général de Montmarie), sur Wissemhourg, où elle est précédée par la 2^ brigade (général Pelle). Il pleut à verse. Notre brigade arrive vers 7 heures du soir, -et, au milieu de l'obscurité, installe son bivouac à 2 kilomètres en arrière et à droite de la ville, au plateau de Geissberg ; plus en arrière et dominant le camp, se trouvent le château du même nom et ses dépendances.

Le 50® place une compagnie de grand'garde {capitaine OEsinger) devant son front, entre la colline au sommet de laquelle se trouvent trois peupliers et le Geissberg. Nos sentinelles forment une -chaîne continue au-dessous de la crête du plateau.

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