‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 10 sur 39 · tome évident de l'absolue sécurité où se trouvait le pays · texte numérisé non relu

tome évident de l'absolue sécurité où se trouvait le pays

Mais, dès le début de 1917, un besoin général de paix se fit sentir. La situation économique du pays empirait chaque mois. Avec la hausse constante du prix de la vie, l’opposition gagna du terrain. D’autres facteurs entraient en jeu. Une discorde funeste règne entre le gouvernement et le Grand Quartier. Elle dégénère parfois en insultes personnelles échangées par les ministres et par les généraux. Il en est résulté des crises qui heureusement n’ont jamais été irréparables. Le gouvernement et ses partisans accueillirent avec joie la nouvelle de la révolution russe, parce qu’ils en attendaient une prompte fin de la guerre. Mais les milieux russophiles pensaient qu’à l’avenir ils pourraient beaucoup mieux s’entendre avec une Russie démocratique. La crise intérieure fut retardée, dans la deuxième moitié de l’année 1917, par la visite de l’Empereur d’Allemagne. L’opposition prit part aux fêtes. La retraite du ministre de l’alimentation, Protogerow, fut considérée un moment comme un symptôme menaçant. Jusqu’àla fin de l’année 1917, on avait pu parler d’une alliance inébranlable. Mais les négociations de paix de Bucarest lui furent fatales : elles amenèrent la chute du cabinet germanophile Radoslavow. La cause de ce revirement était la solution apportée au problème de la Dobroudja. Le traité d’alliance entre l’Allemagne et la Bulgarie avait garanti à ce pays la réacquisition de la Dobroudja du sud, perdue par la paix de Bucarest. Mais les revendications bulgares avaient crû avec les succès militaires. L’empereur d’Allemagne avait, sans l’approbation des directeurs de la politique allemande, promis au ministre-président bulgare la Dobroudja tout entière. En séance publique de la Chambre, Radoslavow invoqua formellement cette promesse. Mais l’attitude des militaires allemands, lors des négociations de Bucarest, ne répondit pas aux espérances des Bulgares. Une propagande adroite avait persuadé à l’opinion publique du pays que l’existence même de la Bulgarie dépendait de la Dobroudja. La situation devenait donc extrêmement dangereuse. Si Radoslavow n’obtenait pas la Dobroudja, il

était forcé de démissionner. Son successeur né pouvait être que le leader démocrate Malinow. La Dobroudja devint une question d'alliance. Mes amis bulgares m'écrivirent de Solia et de Bucarest (quelques-uns assistaient aux négociations de la paix) des lettres désespérées. Au Reichstag, je pris donc en main les vœux légitimes de la Bulgarie et j'exigeai que l'Allemagne ne recommençât point à parier sur le cheval roumain. De nombreuses manifestations bulgares contribuèrent à renouveler les sentiments de fidélité à l'Allemagne. En même temps, je fus invité à Solia. Je ne pus répondre à l'invitation. Il y avait une autre difficulté : les négociateurs turcs demandaient la cession des territoires perdus lors de la rectification des frontières en 1915. Au début d'avril 1918, on me signala que le mécontentement envers l'Allemagne faisait des progrès. Le Roi lui-même se plaignait, qu'en récompense de sa fidélité, il reçut un coup de pied après l'autre. La principale brutalité à son égard était, disait-il, le traité de Bucarest. La chute du cabinet Radoslavow et son remplacement par le leader démocrate Malinow furent les conséquences de celte paix. Gomme je le déclarai à des personnages officiels berlinois, c'en était fait aux yeux de tous de l'unité de la Quadruple Alliance. Les bureaux essayèrent de tranquilliser l’opinion allemande en publiant des dépêches affectueuses et des déclarations loyalistes du nouveau ministre-président. Je ne me laissai pas tromper pour ma part par ce que je considérais comme des formalités. D'ailleurs, les nouveaux ministres ne cachaient pas leurs convictions politiques. Ils parlaient ouvertement d'une nouvelle orientation politique possible, d'une paix séparée nécessaire. Ils montraient l'Allemagne incapable de se maintenir longtemps au point de vue militaire et économique. En ce qui le concerne, le Roi resta jusqu'au bout fidèle à l'Alliance et, par son abdication, il mit le sceau à son loyalisme. Les négociations avec l'Entente ont été ignorées de lui. Elles ont été poursuivies en partie par ses adversaires personnels. Le gouvernement et le grand quartier général allemand n'eurent pas le droit d'être surpris par ces événements. Ils avaient été

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assaillis par les avertissements envoyés de Sofia. Ce que j’avais dit si souvent durant la guerre aux hommes politiques de Berlin s’était réalisé : le malheur pour les Puissances Centrales avait été de permettre à l’Entente de pousser et de maintenir le verrou de Salonique. On n’a pas voulu croire à mes prédictions, jusqu’au moment où elles sont devenues des faits.

Pendant le séjour que je fis en février 1916 à Sofia, plusieurs personnalités bulgares m’entretinrent de la possibilité d’une union de l’Eglise bulgare avec Rome. L’idée n’était pas pour me surprendre. L’ère la plus brillante de la Bulgarie, celle de sa plus grande extension territoriale, celle de son influence politique la plus puissante dans les Balkans avait été la période de l’union avec Rome. Le souvenir en était resté si vivace que, dans les jours sombres de 1913, ses regards s’étaient tournés à nouveau vers Rome. L’idée de l’Union était devenue tellement puissante que l’Exarque, poussé par la Russie, s’était décidé à lancer un message contre elle. Certes, ces tendances avaient surtout une teinte politique. Elles s’inspiraient moins de l’insuflisance morale et religieuse de l’orthodoxie que de considérations politiques, et elles disparurent quand la situation politique se trouva modiliée. Le gouvernement Radoslavow ne considérait pas ce mouvement avec antipathie, car il savait qu’il avait tout à craindre de la Russie, tandis que l’union religieuse avec Rome barrerait la route aux influences russes. Pour lui, l’Union pouvait être la conséquence de l’alliance germano- bulgare. Le Roi lui-même, qui m’avait dit un jour qu’il considérait comme sa tâche principale d’orienter la Bulgarie *vers l’Ouest, se montrait extrêmement bienveillant à l’égard du mouvement. Le professeur d’Université D r Bastgen, qui séjournait à Solia d’abord pour ses études, puis en qualité d’aumônier militaire, eut, à l’occasion de ses travaux, la possibilité d’entrer en relations étroites avec l’Episcopat catholique, de même qu’avec les évêques, les ecclésiastiques uniates et orthodoxes. Les voyages qu’il fit en Allemagne lui procurèrent l’occasion de s’entretenir longuement avec des autorités ecclésiastiques. Des démarches publiques eurent

lieu. Plusieurs prêtres latins bulgares se rendirent en Allemagne pour continuer leurs études. Ils furent suivis par des étudiants en théologie. Le Roi lui-même assista, pour la première fois depuis de longues années, à la procession de la Fête-Dieu à Sofia. L'église roumaine orthodoxe fut mise à la disposition des catholiques après la déclaration de guerre à la Roumanie. Le ministre-président Malinow révoqua ces mesures, donnant ainsi un éloquent témoignage du revirement qui, sous ses auspices, se produisait dans la politique. Le rapprochement avec l'Ouest fut également favorisé par l'adoption du calendrier grégorien à partir du 1 er avril' 1916. Cependant, le Synode conserva le calendrier Julien, d'après lequel il continua de célébrer les fêtes. Le gouvernement céda et fixa les jours de fête civile, comme par le passé, d'après le calendrier orthodoxe. Il est regrettable queles écoles catholiques de Sofia n'aient pas été soutenues suffisamment par l'Allemagne. L'Autriche montra plus d'intelligence. Le Roi et le gouvernement répondirent immédiatement à une prière du Saint-Siège relative à l'établissement d'une liste de tous les prisonniers de guerre italiens. Sur le désir du Pape, les officiers italiens prisonniers de guerre furent transportés à Philippopoli, où leur sort fut amélioré.

A la fin de juin 1916, le Tsar de Bulgarie me chargea d'exprimer au Pape le vif désir qu'il avait de rétablir les relations diplomatiques entre Sofia et Rome, tout d'abord par la création d'une nonciature. Après la paix, le Roi enverrait un ministre à Rome. Ensuite, un concordat serait, à l'exemple de la Serbie, conclu avec Rome. Le kronprinz Boris avait, lors de l'entrée de ses troupes à Nisch, trouvé dans les archives du gouvernement serbe le texte du Concordat qui avait été conclu entre la Serbie et Rome, immédiatement avant la guerre. Dès le 12 juillet, je fus informé que le Vatican rétablirait avec joie les relations diplomatiques entre la Bulgarie et le Saint- Siège, mais qu'il fallait attendre la fin de la guerre, parce que d'autres Puissances avaient fait des démarches analogues (le Japon, la Serbie et la Turquie), et que Je Saint- Père ne voulait donner la préférence à aucune de ces

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Puissances. Je crus pouvoir faire remarquer qu'on perdait ainsi un temps précieux et, qu'après la guerre, la situation politique pouvait se trouver changée. La conclusion d'un concordat serait facilitée en outre par la présence du Nonce, et la neutralité pontificale ne serait point compromise si, en même temps, des nonciatures étaient créées en Bulgarie et au Japon. Rome attachait la plus grande importance à cette question. Elle en confia l’examen à la Congrégation des Cardinaux, qui décida que les relations diplomatiques ne seraient rétablies qu’après la guerre. En 1918, des négociations eurent lieu avec le gouvernement bulgare par l’intermédiaire de la Nonciature de Vienne, mais la tournure prise par les événements politiques y mit rapidement un terme.

Une collaboration poursuivie avec le peuple bulgare pendant des années d’épreuves ne restera pas stérile : il est permis d’en attendre pour plus tard d’heureux résultats.

ffv

La convention militaire conclue par le roi Garol et l'Empereur d'Allemagne fut, en août 1914, considérée par le Cabinet roumain comme n'ayant pas un caractère juridique. Il n'y avait pas lieu d'y donner suite. Des relations de parenté entre les dynasties n'ont pas d'importance dans les grands conflits qui mettent les peuples aux prises. Après la paix de Bucarest, l'Allemagne s'était déclarée ouvertement en faveur de la Roumanie. Elle n'en fut pas récompensée. Le roi Carol qui, après cet échec, voulut abdiquer, mourut, au sens strict du mot, le cœur brisé. Son successeur, le roi Ferdinand, manquait de l'autorité nécessaire pour exercer une influence décisive sur la politique de son pays. Je crois qu'il ne l'a jamais essayé. La reine qui, malgré son origine à moitié allemande, s'était placée ouvertement du côté de l'Entente, avait plus de puissance politique, bien qu'à Berlin on ait essayé de prétendre le contraire. Tant que le verrou serbe n'était pas brisé à Negotin, la Roumanie constituait la clef de l'Orient. La position qu'elle prenait était décisive pour la défense des Dardanelles et par conséquent pour la fin plus ou moins prompte de la guerre. La Roumanie laissait tranquillement passer les transports de munitions qui remontaient le Danube vers la Serbie, et elle empêchait le transit des munitions vers la Turquie. Elle suscita pour l'exportation des blés et des pétroles des difficultés presque

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insurmontables. On pourrait écrire les romans politiques les plus passionnants si Ton voulait raconter les efforts qui furent faits pour amener un changement de cette attitude ou pour satisfaire de quelque autre façon les intérêts allemands. Les hommes politiques roumains me déclarèrent qu'ils n'avaient rien contre l'Allemagne. Ils étaient forcés — disaient-ils — de reconnaître que l'Allemagne avait beaucoup fait pour la prospérité économique et pour le développement intellectuel de la Roumanie ; que sans l'aide allemande, leur pays n'aurait jamais accompli tant de progrès. Mais ils ajoutaient que c'était l'Autriche- Hongrie qui empêchait des relations amicales de s'établir entre la Roumanie et les Puissances Centrales. « La façon — disaient-ils — dont sont traités les Roumains qui vivent en Hongrie est un véritable scandale, et la brutale politique du comte Tisza soulève le peuple roumain tout entier contre les Puissances Centrales. Les Roumains de Transylvanie, d'après la loi électorale hongroise, devraient avoir au moins 70 mandats de députés, et ce nombre est réduit à 5 ou 6 par une ingénieuse géométrie électorale et par toutes sortes de mesures arbitraires. Il en résulte que les Roumains ne peuvent même pas constituer à Budapest une fraction roumaine. Les persécutions politiques et même les condamnations à mort dont sont victimes les chefs roumains de Transylvanie exaltent les passions nationales. » J'ai moi-même eu souvent l’occasion de m'entretenir à Vienne et ailleurs avec des députés et des hommes politiques roumains. Je m'informai ainsi de la politique hongroise à l’égard des non-magyars. Les deux millions d'Allemands qui vivaient en Hongrie faisaient entendre les mêmes plaintes.

La position prise par la Roumanie dans la guerre dépendit longtemps de l'attitude que prendrait l'Italie. Avant mon départ de Rome, des gens bien informés m'assurèrent qu'un accord tacite existait entre les deux nations, bien qu'on n'eût pas conclu un véritable traité. En un certain sens, les intérêts des deux pays étaient parallèles : tous deux avaient des prétentions territoriales à faire valoir visà-vis de l'Autriche-Hongrie. Le raison pour laquelle le

ministre-président hongrois comte Tisza résista si longtemps et si obstinément à la cession du Trentin (bien que ce désavantage, imposé à l'Autriche, dût être à priori sympathique à ce Magyar pur sang), était qu'il redoutait les conséquences qu'une concession de ce genre pût avoir au point de vue des revendications des Roumains de Transylvanie. En juillet 1915, il m'a fait à cet égard des aveux significatifs ; il fut soulagé lorsque la déclaration de guerre de l'Italie mit un terme aux négociations politiques. Dans lesmilieux politiques allemands, on craignait, après l'entrée en guerre de l'Italie, celle de la Roumanie. Si, à ce moment, la trouée de Gorlice, la retraite des Russes n'avaient exercé une pression militaire considérable sur Bucarest, je suis fermement convaincu que déjà le Roumanie aurait marché contre les Puissances Centrales. On gagna du temps. Immédiatement avant mon départ de Rome, des personnes bien informées me recommandèrent de faire en sorte que l'Allemagne empêchât la Roumanie de se mettre du côté de l'Entente. C'est à quoi servit mon voyage à Vienne et à Budapest en juin 4915. Le jour de la Fête-Dieu, j’eus un long entretien avec le ministre autrichien des Affaires Etrangères. Des observations faites à Rome, je concluais qu'il fallait éviter à tout prix que la même tragédie se répétât à Bucarest. Puisque la , monarchie danubienne avait été dispensée de faire dans le Trentin des sacrifices politiques, il devait lui être d'autant plus facile de consentir certaines concessions à la Roumanie. Il ne s'agissait pas de concessions territoriales, si l'on exceptait les deux cercles roumains méridionaux de la Bukovine. Il s'agissait de tenir compte en Hongrie des aspirations nationales légitimes des Roumains. Le baron Burian, qui était considéré comme 1' « éclaireur » à Vienne du Comte Tisza, repoussa énergiquement toute idée de conciliation envers la Roumanie. Il assura que l'armée roumaine, de valeur médiocre, serait battue sans peine par nos soldats. Je lui répondis qu'il ne devait pas se faire d'illusions, que le sang allemand ne devait pas continuer à couler pour laver les fautes commises par la politique austro-hongroise. Pourquoi serions-nous con-

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damnés ■— disais-je — par suite de fautes politiques évidentes, à faire la guerre à des Etats dont une politique prudente et large aurait pu nous assurer l'aide? Pour finir, le baron Burian déclara que c'était le comte Tisza dont l'opinion était à cet égard décisive. Le lendemain, je me rendis chez lui. Je fus encore moins compris. Le comte Tisza ne voulait même pas reconnaître la légitimité des plaintes roumaines. Il trouvait que tout marchait pour le mieux. Les Roumains habitant la Hongrie étaient moralement beaucoup mieux traités que ceux du royaume de Roumanie. Il y avait seulement parmi eux quelques têtes brûlées qui créaient des troubles au sein d'une population par ailleurs tranquille. Aucune puissance — disait-il — n'avait envers les nationalités une politique aussi tolérante que la Hongrie. Il se livra à une violente sortie contre quelques leaders roumains que je connaissais et dont l'attitude était fort modérée. Le comte Tisza refusait toute négociation avec la Roumanie au sujet de droits nouveaux à accorder aux Roumains de Hongrie. Je lui répondis que l'Allemagne n'avait pas du tout l'intention de négocier avec Bucarest à cet égard : c'était la Hongrie elle-même qui devait montrer de la bonne volonté. Son esprit de conciliation tranquilliserait la Roumanie et répandrait la satisfaction dans les régions frontières de la Transylvanie. Ceci ne fut pas du goût du comte. Tisza qui me répéta que les plaintes des Roumains n'étaient aucunement justifiées. Il promit pourtant d'accorder quelques faveurs aux Roumains. Les députés roumains de Transylvanie auxquels je parlai, à Budapest et à Vienne, me firent entendre un tout autre langage. Leur chef était énergiquement partisan du maintien de la doaible monarchie ; il voulait la transformer dans le sens fédératif, conformément aux vues du prince assassiné. Il voulait lui donner une constitution analogue à celle de l'Empire allemand. Les Roumains de Hongrie exigeaient une réforme fédérative de la double monarchie avec un accroissement considérable de puissance au profit du pouvoir central, auquel devaient être confiés non seulement la politique étrangère, mais l'armée, la politique économique, les transports, les

finances. Les différents Etats fédérés n’auraient une liberté complète que dans les questions de culture et de religion. De nombreux Autrichiens, notamment les chrétiens sociaux, partageaient ces vues. Il en résultait que les vœux des Roumains de Hongrie n’étaient pas en général favorablement accueillis à Vienne. A Budapest, on fit peu de chose. On laissait les événements suivre leur cours.

Ce dolce farniente politique répondaitexcellemmentaux calculs du gouvernement roumain qui gardait le silence, bien qu’on le questionnât sur les conditions qu’il mettait à une bienveillante neutralité. Les Puissances Centrales laissaient entendre à Bucarest que des cessions de territoires en Bukovine, des promesses touchant l’acquisition de la Bessarabie, de l’argent, des concessions d’ordre national en faveur des Hongrois roumains, n’étaient pas des choses impossibles. A la Pentecôte 1915, l’ambassadeur d’Allemagne à Bucarest reçut mission d’établir exactement quelles étaient les prétentions de la Roumanie. Durant plusieurs semaines, il s’efforça en vain d’obtenir une audience du Roi. Quand elle lui fut accordée, il se vit adresser au Ministre-Président qui s’abstint d’ailleurs de prendre clairement position.

En revenant de Constantinople et de Sofia, je passai quelques jours à Budapest (du 18 au 20 février 1916). En Bulgarie, j’avais gardé l’impression d’une grande haine contre les Roümains. Dans les milieux bulgares, on avait hâte d’en venir aux mains avec la Roumanie. Le général commandant la première armée bulgare, que je rencontrai à Roustchouk, me déclara qu’il attendait avec peine le signal de la guerre; que l’infanterie bulgare, couverte et appuyée par de l’artillerie allemande, serait invincible. Les milieux bulgares influents, les ministres bulgares à Constantinople et Bucarest me dirent au contraire que la Roumanie resterait neutre jusqu’à la fin de la guerre, si la guerre ne prenait pas une tournure plus décisive que jusqu’alors ; que la Roumanie se mettrait au dernier moment du côté des Puissances Centrales, quand le triomphe de celles-ci serait éclatant ; mais que la Roumanie

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marcherait contre les Puissances Centrales si un échec militaire notable, même transitoire, se produisait de leur côté. Les Bulgares estimaient qu'alors la Roumanie ne marcherait pas tout d'abord contre rAutriche-Hongrie, mais contre la Bulgarie. Durant mon séjour à Bucarest, j'acquis la conviction que la conception bulgare était en générale exacte, mais qu'il y fallait cependant changer quelque chose : la Roumanie ne s'allierait jamais de son propre mouvement aux Puissances Centrales. Dans tous les milieux politiques de Roumanie où j'eus l'occasion de m'expliquer, je constatai qu'on craignait que l'Allemagne, si les événements militaires continuaient à la favoriser, n'exigeât de la Roumanie qu'elle prît une décision politique. La bonne volonté qu'on montrait dans le domaine économique n'était dictée que par cette crainte : on voulait faire des concessions économiques à l'Allemagne alin d'éviter qu'elle ne s'avisât d'exiger de la part de la Roumanie une décision définitive. Dans un rapport que j'adressai au Chancelier d'Empire, je dus donc écrire :

« Tant que notre situation militaire restera bonne, la Roumanie continuera ses concessions économiques. Tout changegement de la situation militaire au détriment des Puissances Centrales provoquera une réduction ou une interruption complète de ces concessions. Il ne faut donc pas se laisser abuser par l’attitude de la Roumanie dans les questions économiques. Le pays, c’est-à-dire les milieux influents, sont contre les Puissances Centrales. Ce n’est que la peur, le souci de son existence, les succès des armées allemandes qui empêchent la Roumanie de marcher contre les Puissances centrales. »

Je fus confirmé dans cette opinion par l'entretien de deux heures environ que j'eus avec le roi Ferdinand de Roumanie. J'eusalors la conviction que le Roi n'entreprendrait pas de son propre mouvement de graves démarches politiques, que, personnellement, il préférerait garder jusqu'à la fin sa neutralité, mais qu'il n'était pas à même d'amener par ses propres forces un changement de cabinet ou de s'opposer à une déclaration de guerre aux Puissances Centrales. Le Roi avait certainement — il me

l'affirma à différentes reprises — la meilleure volonté envers les Puissances Centrales'. Il ferait tout ce qu'il pouvait faire en tant que roi de Roumanie. Mais il se plaignait vivement que Berlin n'eût pas fait à temps les représentations suffisantes à Vienne pour régler la question des Roumains de Hongrie, de telle sorte que l'alliance entre les Puissances Centrales et la Roumanie eût pu, au début de la guerre, devenir un fait accompli. Le roi Carol avait pourtant insisté là-dessus. Mais à Berlin et à Vienne on avait eu peur des orgueilleuses résistances des Hongrois... Son oncle, le défunt roi, l'avait déploré devant lui à diverses reprises. Leroi Ferdinand ajouta qu'il ne demandait pas à l'Autriche-Hongrie la cession de territoires ; son seul vœu était que les Roumains de Hongrie fussent traités exactement comme les Tchèques en Autriche. Je rappelai les efforts faits à Berlin, les tentatives auxquelles je m'étais livré aux mois de mai et de juin 1915, et je dis qu'à mon avis le ministre-président Bratiano ne tenait pas à une entente entre Bucarest et Vienne, car les premières démarches qui avaient été faites n'étaient qu'un commencement. L'attitude du Cabinet roumain — disais-je — avait provoqué en Allemagne l’étonnement et la mauvaise humeur. Le roi me répondit que l'Allemagne n'avait pas opéré adroitement en Roumanie pendant la guerre. Il songeait par exemple à faire venir certaines personnalités allemandes à Bucarest ; mais ces Allemands étaient des malotrus et des mal-appris. Il savait bien qu'à Berlin on en voulait systématiquement à Bratiano. Mais lui, le Roi, n'était pas à même d'opérer un changement de cabinet, puisque les libéraux disposaient d'une grande majorité au Parlement et dans le pays. Si le gouvernement roumain prenait une décision contraire aux intérêts du pays, chaque ministre roumain démontrerait que le Roi est coupable d'avoir mis le pays dans une situation malheureuse. A ce point de vue, il n'y avait pas de différence entre Bratiano et Majorescu. 11 était pour le moment impossible — continuait le Roi — que la Roumanie entrât en guerre; c'était un petit pays, qui, dans une guerre, risquait son existence tout entière, tandis que l'Allemagne

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ne s’exposait à perdre que quelques provinces. Dans le cours de la conversation, je fis remarquer que l’Allemagne avait le plus grand intérêt à être au courant des intentions politiques de la Roumanie, puisque le début de nouvelles opérations militaires, par exemple une avance en Ukraine, ne pouvait avoir lieu sans tenir compte de l’attitude de la Roumanie. La question était dès lors de savoir si la Roumanie marcherait avec les Puissances Centrales si l’Allemagne avançait sur Kiew. A ce sujet également, le Roi ne pouvait provisoirement répondre. Mais quand les armées allemandes et autrichiennes seraient en Bessarabie, et si l’administration du territoire occupé était offerte à la Roumanie, ce pays ne se déroberait pas. Je fis encore remarquer que la Roumanie pourrait se trouver dans une situation désagréable si des troupes russes entraient dans le pays. Le Roi répondit : Alors les fusils partiront. Je déclarai qu’on était vraiment en droit de se demander si ces coups de fusil ne se produiraient pas trop tard et si la Roumanie ne se trouverait pas alors forcée d’entrer en guerre contre la volonté du Roi. Il faudrait prendre au moins des mesures préparatoires. L’une d’elles pourrait consister en une déclaration nette du gouvernement à la Chambre : le gouvernement affirmerait que la Roumanie garderait une neutralité bienveillante envers les Puissances Centrales jusqu’à la fin de la guerre et donnerait à ce sujet les garanties nécessaires : retrait des troupes roumaines de la frontière bulgare et transport de ces troupes contre le front russe. Mais le Roi craignait que l’Entente répondît à une telle déclaration par un redoublement d’insistances à son égard. La conséquence pourrait en être défavorable aux intérêts des Puissances Centrales. Il est des Roumains — dit le Roi — qui ne sont pas convaincus de la victoire des Puissances Centrales, mais qui comptent fermement sur le triomphe de l’Entente. En Allemagne, on n’estime pas toujours à sa vraie valeur la résistance économique de l’Entente. Le cours de la livre sterling est inébranlable à l’étranger. De cette remarque, d’autres encore que fit le Roi, je conclus qu’il était personnellement persuadé que l’Angleterre ne pourrait pas être abattue.

A la fin du rapport que j'écrivis, je traçai le programme politique suivant :

<( J’estime impossible qu’un changement de cabinet se produise en Roumanie pour des raisons intérieures ou par la volonté du Roi. 11 ne peut avoir lieu que par une pression de l’extérieur. Le ministre bulgare à Bucarest m’a déclaré qu’il serait bientôt à même de faire tomber Bratiano à cause des échecs subis par le présent cabinet. Une question précise de la Bulgarie à Bucarest pousserait la Roumanie vers les Puissances Centrales qui dès lors pourraient exiger toutes les garanties d’une neutralité durable. Mais il me semble douteux que de pareilles garanties soient possibles si la Roumanie ne consentait pas à notre grand quartier général le droit d’utiliser les lignes de chemins de fer roumaines. Par ce moyen la Roumanie serait enchaînée aux Puissances Centrales, même si elle ne prenait pas part à la guerre. C’est exactement ce qu’a fait l’Entente envers la Grèce à Salonique. S’il faut entreprendre une pareille démarche, elle doit être rapide. Elle doit avoir lieu si possible avant l’expédition contre Salonique. C’est le seul moyen de faire la clarté. Comme le roi Ferdinand l’a affirmé à plusieurs reprises, l'attitude de la Roumanie doit être considérée comme provisoire et non pas définitive. J’insiste encore une fois sur ce point que les preuves de bonne volonté données par le gouvernement roumain dans le domaine économique n’ont pour but que d’empêcher l’Allemagne de poser des questions décisives sur le terrain politique. Tout affaiblissement de notre position militaire présente amènerait un changement immédiat de la situation en Bulgarie. C’est pourquoi il est bon de profiter du moment où nous sommes forts pour parer à tout danger de ce côté. »

Cet exposé écrit n'amena pas Berlin aux conclusions commandées par la situation, bien que j'eusse l'occasion d'élargir et de préciser mes vues par des communications orales à des personnes compétentes. On attendit malheureusement jusqu'au moment où la Roumanie, six mois plus tard, déclara la guerre aux Puissances Centrales. Le ministre-président Bratiano joua son double jeu avec un art consommé. Aux Russes, il disait qu'une guerre contre l'Autriche-Hongrie était pour la Roumanie le risque le plus mince, puisqu'après la destruction de la double-monarchie

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il n'y avait pas à craindre de guerre de revanche, au lieu qu'en prenant la Bessarabie, comme le proposait l'Allemagne, on se ferait de la Russie un ennemi éternel. Aux Allemands, on disait que l'existence même du pays ne pouvait pas être mise en jeu. Pendant ce temps l'Entente travaillait en grand. Un bel exemple de corruption fut l'achat du blé roumain par l'Angleterre, moyennant la promesse formelle delà Roumanie de commencer la guerre au plus tard le 15 août 1916. En mai 1916, le Roi me fit dire encore par un intermédiaire que les relations avec l'Allemagne resteraient bonnes comme par le passé. Au commencement de juillet, on m'apporta des informations extrêmement inquiétantes, que je communiquai aussitôt au Quartier Général et qui d'ailleurs furent confirmées en août par la déclaration de guerre. Dès le 14 août, je sus de source absolument sûre que le Roi avait dit : que la situation générale était entrée dans une phase critique. L'opinion à Bucarest était ouvertement favorable à l’Entente dès le temps de mon séjour dans cette ville. Une chanteuse d'opérettes avait tous les jours beaucoup de succès avec ce refrain :

Philipescu — c’est l’homme du rouble.

Take Jonescu, c’est l’homme du franc.

Marghiloman. c’est l’homme du mark.

Le public applaudissait joyeusement les deux premiers vers. Le troisième provoquait des hurlements et des sifflets. Ce petit tableau de la vie politique exprime fidèlement l'opinion publique d'alors.

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