CHAPITRE VIII
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Après la paix de Bucarest, Berlin avait parié pour le cheval roumain, Vienne pour le cheval bulgare. Cette différence d’attitude aurait été une manœuvre politique de premier ordre si elle avait été la conséquence d’un accord entre les Puissances Centrales. Mais il n’en était rien. A Vienne, on estimait que l’Allemagne n’avait pas un sens suffisant des intérêts austro-hongrois dans les Balkans. C’est une des raisons pour lesquelles l’Allemagne, en juillet 1914, se mit avec une énergie si ostentatoire à soutenir Vienne dans la question serbe. Pour tout homme politique qui embrassait d’un coup d’œil d’ensemble la situation dans les Balkans, il était évident que, dans une guerre qui mettait en jeu l’existence de la Serbie et en même temps les revendications bulgares, la Bulgarie ne resterait point neutre jusqu’à la fin. La haine des Bulgares contre les Serbes déjà en guerre et contre les Roumains encore neutres était très vive, tandis qu’avec Constantinople se préparaient des relations amicales qui, par l’échange de territoires dans la région d’Andrinople et de la Maritza, en 1915, entrèrent dans une phase encore plus cordiale. Le succès initial des armées allemandes facilita les premières démarches en vue d’une alliance entre les Puissances Centrales et la Bulgarie. Dans les premiers jours de septembre 1914, cette alliance était pour ainsi dire accomplie lorsque la bataille de la Marne provoqua
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au dernier moment, de la part des Bulgares, un atermoiement. Le partisan le plus fidèle et le plus sûr de l'alliance avec l'Allemagne était et resta le roi Ferdinand. Après les défaites de l'Autriche en Galicie et la stabilisation du front occidental, le cabinet Radoslavow, francophile, prit une attitude expectative. Je n'en fus pas surpris. Les rapports des hommes politiques bulgares envoyés dans les capitales neutres et amies se résumaient dans cette formule : attendre. Les Allemands, fidèlement appuyés par Vienne, travaillaient infatigablement à décider la Bulgarie à se mettre en campagne contre la Serbie. Mais l'Entente, de son côté, ne restait pas oisive : elle fit à Sofia des propositions tentantes. Les Puissances Centrales pouvaient d'ailleurs en toute conscience surenchérir, puisqu'on était libre de ménagements envers la Serbie. La paix de Bucarest (1913) et les malheureux événements qui l'avaient précédée restaient des blessures douloureuses pour le peuple bulgare. Lorsqu'en septembre 1915, le Grand Quartier Général allemand décida l'offensive contre la Serbie, les résistances contre une participation active de la Bulgarie n'étaient plus si nombreuses ni si difficiles à surmonter à Sofia. Diverses circonstances heureuses me mirent à même de recevoir pendant toute la guerre les rapports les plus sûrs touchant la situation en Bulgarie.
La mobilisation bulgare eut lieu à la fin de septembre 1915 dans un assez grand calme. « Cependant on ne peut dire que les troupes soient enthousiastes. Les hommes craignent les événements à venir et redoutent la complication grecque et roumaine. De désagréables incidents n'ont toutefois pas eu lieu ». Les nombreux milieux russophiles se montraient prudents. Lorsqu'à cette époque le leader démocrate Malinow fut reçu par le roi, le bruit courut que le roi souhaitait l'entrée de Malinow dans le cabinet. La propagande à laquelle l'Entente se livrait était intense. Une série de nouveaux journaux furent fondés. L'ambassade anglaise fit annoncer officiellement par ses organes le débarquement d'une armée de l'Entente à Salonique. Le danger d'une guerre civile se faisait
menaçant; on parlait d’un passage de troupes russes à travers la Roumanie. Par sa fermeté, le gouvernement réussit à empêcher les incidents. Immédiatement avant le conflit, quandl’Entente s’aperçut que la partie était perdue, elle se borna à répandre en Bulgarie la crainte d’une Allemagne puissante et avide. Cet argument fit impression, notamment sur les démocrates. La façon inespérée dont progressaient les opérations militaires en Serbie ne provoqua pas une joie moins vive en Bulgarie qu’en Europe Centrale. Par le train des Balkans, des relations cordiales s’établirent entre l’Allemagne et la Bulgarie. Le principal mérite de cette amélioration progressive revient à l’ambassadeur comte Oberndorff et au plénipotentiaire militaire, von Massow. Pendant le court séjour que je fis à Sofia (du 10 au 14 février 1916), de nombreux entretiens m’avaient laissé en somme l’impression « que l’Allemagne possède en la Bulgarie un allié enthousiaste, décidé à nous conserver pour l’avenir une fidèle amitié. Le ministère Radoslavow, qui ne possède qu’une petite majorité au Parlement, est maintenant soutenu, dans sa politique étrangère, par presque tous les partis. Peu de Bulgares restent encore russophiles. On peut dire que le peuple bulgare a la ferme volonté de rester inébranlablement fidèle aux Puissances Centrales. Beaucoup expriment le vœu que l’Allemagne fasse davantage pour empêcher un retour des tendances russophiles ». Tous les ministres et les députés m’exposèrent avec feu les buts de guerre nationaux de la Bulgarie. La revendication essentielle était relative à l’acquisition de Cavalla. La haine contre la Roumanie était générale. Le peuple bulgare détestait les Roumains plus que les Grecs et les Serbes à la fois et les accusait de lâcheté. Des officiers bulgares m’ont raconté que, durant la deuxième guerre balkanique, il arriva que des bataillons entiers de Roumains prissent la fuite devant une demi-douzaine ou une douzaine de Bulgares.
Pour affermir les relations germano-bulgares, tout le monde demandait qu’on éditât à Sofia un journal allemand bien dirigé, qu’on rétablît le consulat de Roustchouk "et
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qu’on fît venir des députés bulgares en Allemagne. Je m’emparai aussitôt de cette idée, et j’étudiai les préparatifs d’une telle visite. J’insistai pour que des représentants de tous les partis à la Sobranje vinssent en Allemagne. Des difficultés furent provoquées par les partis politiques. Le ministre-président Radoslavow répondit : « Si l’opposition va à Berlin, mes amis devront rester chez eux ». Des Macédoniens me recommandèrent la création d’une fondation macédonienne à Berlin, pour donner à de nombreux Macédoniens la faculté de faire leur éducation en Allemagne. De fidèles amis de l’Alliance attirèrent dès ce moment mon attention sur deux dangers menaçants : l’attitude de beaucoup d’officiers allemands qui ne tenaient pas assez compte des sentiments bulgares, et l’annonce trop bruyante des futures relations commerciales entre l’Allemagne et la Bulgarie. Bien des fautes ont été commises à ce dernier point de vue. A l’occasion de diverses entrevues officielles ou amicales avec des ministres et des parlementaires, j’entendis des affirmations réitérées de fidélité. Dans une harangue publique je montrai que la Bulgarie et l’Allemagne ont beaucoup de points communs : le patriotisme de leur nationaux, l’analogie de leurs destinées, une histoire qui va du morcellement à l’unité nationale. La Bulgarie et l’Allemagne ne sont et ne seront antagonistes ni au point de vue politique ni au point de vue économique. Leurs intérêts sont parallèles. C’est pourquoi leur alliance doit être inébranlable et leur amitié indissoluble. Le résultat évident de ma visite fut le voyage effectué à peu de temps de là (au début de juin 1916) par les députés bulgares les plus notoires de la majorité. La façon dont les députés bulgares furent reçus dans les villes allemandes a produit une profonde impression sur l’opinion publique de leur pays. Jusque-là, on s’était représenté les Allemands comme des hommes froids et réservés. Les Bulgares qui se rendaient en Allemagne craignaient au fond de ne pas pouvoir s’accommoder à l’atmosphère qu’ils allaient y trouver. A Sofia, les hommes politiques ont une tendance naturelle à se figurer la Bulgarie comme un petit Etat qui est traité, par la grande
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puissance qui la prend en tutelle, tantôt avec affection tantôt avec colère, selon les événements. Tel est le résultat de l'expérience russe. Cette fois, la Bulgarie se trouvait considérée par l'Allemagne comme un allié pleinement digne d'elle; elle en recevait les honneurs qui lui étaient dus. Il en résulta d'abord une grande stupéfaction ; puis la fierté nationale s'en trouva accrue et, pendant des journées, le thème des discours fut celui de la confiance aveclaquelle on envisageait l'avenir de la Bulgarie. L'action entreprise malgré de nombreuses difficultés se terminait donc par un succès pour notre propagande. La visite que fit ensuite en Bulgarie une délégation des fractions bourgeoises duReichstag (les social-démocrates s'étaient malheureusement abstenus) fut une marche triomphale à travers le magniiique pays des Balkans, sous le soleil ardent de l'Orient. Même les hommes de l'opposition contre le gouvernement Radoslavow (j'ai eu de nombreux entretiens à Sofia avec leur leader) se comportèrent avec une parfaite correction. Les articles de la presse d'opposition furent presque aussi cordiaux que ceux du gouvernement. Lors de la réception des membres du Reichstag à la gare de Sofia, il se produisit un petit incident qui eut malheureusement pour conséquence que l'opposition dut rester à l'écart des manifestations organisées par le gouvernement. Presque tous les députés des partis démocrates d'opposition s'étaient présentés en habit de cérémonie avec leur chef, l'ancien ministre-président Malinow. On leur avait assuré que Malinow serait présenté aux membres du Reichstag. La promesse ne fut pas tenue. De là l'abstention qu'observa ensuite l'opposition dans les occasions officielles. Mais dans les autres circonstances, en société des Macédoniens, des journalistes, l'opposition n'hésita pas à prendre part aux fêtes et à rechercher autant que possible l'occasion de s'entretenir avec les Allemands. Cette visite eut pour résultat que tous les partis bulgares susceptibles d'entrer au gouvernement se proclamèrent ouvertement et solennellement les partisans de l'Alliance. Le tsar Ferdinand reçut plusieurs fois les députés. Il a fait en ma présence plus d'une remarque très juste au
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sujet de certains parlementaires. Il fut assez désillusionné du « roi non-couronné de Prusse », l'ancien leader conservateur von Heydebrandt. Celui-ci avait dit un jour au Tsar, qu'après la guerre, l'Allemagne serait bien forcée de se réconcilier avec la Russie. Ce fut une douche d'eau froide. Il est difficile d'y voir un chef-d'œuvre de la diplomatie. Autant la politique étrangère de la Bulgarie s'engageait résolument dans les voies de l'alliance, autant la situation intérieure donnait à penser. A partir du milieu de l'année 1916, l'antagonisme s'accusa entre les démocrates et le gouvernement libéral. Le parti démocratique, sous la conduite de Malinow, recherchait le pouvoir. C'est grâce à l'entremise du roi que le conllit ne prit pas dès lors de formes plus aiguës. Le conflit intérieur passa en quelque sorte au second plan lorsque se produisit au mois d'août la déclaration de guerre de la Roumanie à l'Autriche-Hongrie. On estimait inévitable que l'état de guerre dût également se produire entre la Roumanie et la Bulgarie. Les milieux militaires s'en réjouissaient. Au contraire, l'opposition parlementaire prononça une nouvelle offensive; elle agita le spectre d'une avance roumaine à travers la Dobroudja et d'une déclaration de guerre de la part de la Grèce. Elle appela ainsi à tous les esprits la catastrophe encore douloureuse de 1912 ; elle évoqua un malheur qui ne pouvait être évité que par une paix séparée avec entente du côté russe. « L'attitude extrêmement réservée du gouvernement dans les trois jours de la crise provoqua une grande angoisse. Des discussions très vives eurent lieu. Il y eut presque des échauffourées, sans que personne eût pu donner des indications précises sur les résolutions prises par le gouvernement. Le troisième jour de la crise, les amis de Radoslavow commencèrent à parler de la possibilité d'une paix séparée : le ministre-président ne répondait pas clairement à ses amis politiques les plus intimes ; il avait évoqué la possibilité d'un accord avec l’Entente. D'autre part, il avait auprès de l’ambassade de Roumanie à Sofia affecté une certaine confiance sans doute justifiée ».Ce fut un soulagement général lorsque trois jours après la guerre fut déclarée à
la Roumanie. Les partis d'opposition du parlement bulgare surent profiter de ces journées d'incertitude. Les Guéchowistes, les démocrates russophileset la plupart des agrariens se prononcèrent en faveur d'une paix séparée. Les socialistes étaient pour la déclaration de guerre ; mais ils n'exposaient, pas ouvertement leur point de vue et le réservaient pour des entretiens particuliers. Les démocrates décidèrent que leur chef Malinow recommanderait au Roi de convoquer un Conseil de la Couronne pour discuter la question politique et militaire. Mais le Roi, qui connaissait les conceptions russophiles de Malinow, refusa de le recevoir.
(( Le facteur essentiel durant cette crise a été le Roi. On peut être sûr que le Roi, placé devant une situation nouvelle, n'a pas hésité un moment à remplir ses devoirs d’allié et qu’il a été soutenu par le généralissime Jekow. Si le Roi a cependant tardé quelques jours à déclarer la guerre à la Roumanie, cette manœuvre avait un but : il s’agissait d’une part d’obtenir des Puissances Centrales certaines garanties militaires et politiques, d’autre part de tromper les Roumains et l’Entente. En cette occurrence, Radoslavow n’a été qu’un instrument docile entre les mains du Roi. li a excellemment réussi à tromper jusqu’au dernier moment- l’ambassadeur roumain au sujet de la vraie attitude de la Bulgarie. Celui-ci avait communiqué non seulement au gouvernement, mais au chef de cabinet du Roi, les conditions offertes à la Bulgarie pour sa neutralité. Le Roi parvint à lui persuader que l’accord était probable. Le Roi a joué un rôle absolument décisif, et il est certain que le gouvernement, comme tout autre gouvernement l’aurait fait, a exécuté la volonté du Roi. Il a pris le seul chemin praticable. Il lui a été facile, au delà des querelles de partis, de prendre une décision ferme, parce qu’il savait que l’alliance était solide et que la situation militaire et politique dans l’armée comme dans le peuple était excellente. C’est un fait que la déclaration de guerre à la Roumanie a été accueillie avec une grande satisfaction par le peuple tout entier, aussi bien dans la capitale que dans la province. »
Ces jours troublés furent suivis d'une assez longue période de calme. Même l'opposition, quoi qu'elle en eût, garda le silence. La longue absence du roi fut un symp-
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