CHAPITRE X
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Mes rapports avec les milieux politiques viennois remontent à une quinzaine d’années. Ils devinrent particulièrement étroits au moment de la crise bosniaque. Avant la guerre, j’ai, en diverses occasions, pris la parole en Autriche-Hongrie sur des questions politiques et ecclésiastiques, et j’y ai assisté à plus d’une conférence. La fraternité des armes entre Berlin et Vienne développa naturellement ces relations et les rendit plus cordiales. Dans les premières années de la guerre, je faisais presque un voyage par mois à Vienne pour m’entretenir avec des hommes politiques, des parlementaires, des ministres, des ecclésiastiques. Ces voyages ont paru suspects aux pangermanistes. Ils ont voulu faire passer mon activité à Vienne pour nuisible aux intérêts allemands. Mais ils n’ont jamais fait la moindre tentative de preuve. J’ai profité de mes nombreuses relations en Autriche-Hongrie pour servir les intérêts allemands et la cause de l’alliance. En même temps, je n’ai jamais oublié que l’Autriche- Hongrie n’est pas un Etat national, mais un conglomérat, selon l’expression d’un Autrichien delà haute aristocratie, un Etat devant compter avec d’innombrables difficultés dans tous les domaines. Le rythme et la durée de cette guerre de coalition ne dépendaient pas seulement, comme je le fis toujours remarquer, de la force de l’Empire allemand, mais de celle de ses alliés. Ce sont des choses que
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les militaires et les politiciens allemands sans largeur de vue ne pouvaient comprendre. J’ai observé que, dans les mess d’officiers allemands, dans d’autres milieux allemands, pendant la guerre, on médisait plus de la mollesse autrichienne que de tous nos ennemis à la fois. Ces gens n’ont aucune notion de la psychologie des peuples. Ils sont habitués à considérer le monde à travers le tube d’un canon : c’est dire l’étroitesse de leur horizon politique. Quand j’exposais aux militaires et même parfois à des hommes politiques les difficultés naturelles auxquelles se heurtait la monarchie danubienne, non seulement je n’étais pas compris, mais on ne craignait pas de traiter de « conception autrichienne » ces considérations strictement positives. L’enthousiasme qui, au début de la guerre, régna à Vienne comme à Budapest ne fut malheureusement pas de longue durée. La pression prussienne répandit bientôt une atmosphère de morne résignation. D’innombrables erreurs furent commises et les fautes de tact étaient à l’ordre du jour.
Même l’avocat le plus zélé de la diplomatie allemande ne saurait affirmer que l’Allemagne ait eu à Vienne, pendant la guerre, une représentation diplomatique heureuse et adroite. Le dernier ambassadeur d’Allemagne, comte Wedel, ne réussit aucunement à gagner la confiance des milieux officiels. A la Cour, ni sa personne, ni son action n’étaient sympathiques, et il y paraissait. Une des causes principales de cette antipathie ouverte fut que sous sa direction l’ambassade allemande devint un ouvrage avancé du protestantisme pour ne pas dire de la Ligue évangélique. Les méfiances de ••la Cour catholique croissaient donc. A chacune de mes visites, j’entendis des plaintes à ce sujet.
A Vienne, c’est dans les rangs du parti chrétien-social que je trouvai les partisans les plus chauds et les plus lidèles de l’alliance. Ils n’oubliaient pas cependant que la population de l’Etat autrichien n’est pas, dans sa majorité, allemande. En des occasions critiques, ce furent des parlementaires chrétiens-sociaux qui, sur mon intervention, influencèrent le gouvernement autrichien de façon déci-
sive en faveur des désirs de l'Allemagne. Je ne citerai qu'un exemple : la question d'un arrangement à l'amiable avec l'Italie et avec la Roumanie. Or, l'ambassade allemande n'avait aucune relation avec ce puissant parti, probablement parce qu'il était clérical. Il y avait là un énorme capital, donl on n'a pas su se servir pour raffermir l'alliance.
Mes relations avec la Maison de Parme-Bragance n'étaient pas essentiellement de nature politique. Nous fûmes surtout rapprochés par le désir de sauvegarder les intérêts généraux du catholicisme. Il est faux, historiquement faux, que la Maison de Parme ait favorisé ou fait une politique contraire à l'alliance. On exagère fortement l’influence des femmes de la Maison de Parme. A la fin d'octobre 1918, je reçus de source très sûre un rapport où se lisaient ces lignes :
(( Les observations que j’ai faites m’ont permis de constater que la note séparée austro-hongroise est partie le 27 octobre au matin, et que, le soir du même jour, S. M. l’Impératrice et ses parents n’en étaient pas encore exactement informés. »
Quand on affirme que la Maison de Parme-Bragance a dirigé la politique autrichienne ou l'a fortement influencée, c'est de la superstition politique. Au contraire, pendant le gouvernement de l'empereur François-Joseph, les milieux officiels se sont montrés hostiles, non seulement à la Maison de Parme, mais encore au prince héritier Charles. Le prince héritier fut éloigné systématiquement de Vienne et de la politique. On ne voulut pas l'informer des événements politiques. On alla jusqu'à lui interdire de venir à Vienne pour le baptême de son enfant. Il est également faux de prétendre que le changement de souverain provoqua un complet revirement, et que le jeune empereur se soumit à l’influence politique de son épouse Zita, princesse de Parme. La famille de Parme se signalait, il est vrai, depuis de nombreuses années, par une dévotion sincère et qui s'affirmait en public, selon les principes mêmes de la vie privée. Lorsque le défunt duc de Parme se mit à la tête de la Ligue contre les duels, la garnison de Vienne
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boycotta tacitement les filles de la Maison de Parme : à l'occasion des bals et autres cérémonies analogues, les dames de la Maison de Parme « faisaient tapisserie ». Lorsqu'une fille de cette Maison monta sur le trône impérial d'Autriche, on peut imaginer quels sentiments provoqua cet événement.
L'impératrice Zita fut appelée par les uns 1' « Italienne ». On disait qu'elle ne parlait qu'italien, qu'elle ne pensait qu'en Italienne, et qu'elle souhaitait de rendre à l'un de ses frères le duché de Parme. Les autres prétendaient qu'elle avait des préventions contre l'Allemagne, et qu'elle parlait à peine l'allemand. Ce sont des fables. L'ancienne impératrice d'Autriche est une bonne Allemande. Elle fut élevée avec des enfants de la bourgeoisie et de la noblesse dans un pensionnat bavarois; elle a toujours montré qu'elle comprenait pleinement les intérêts allemands. Elle défendit toujours chaudement l'alliance avec Berlin. Elevée au trône, elle n'oublia jamais ses devoirs envers les plus pauvres. Femme de cœur, noble créature, elle s'est consacrée exclusivement aux œuvres de charité, soulageant autant qu'elle le put les misères de la guerre. J'ai pu fréquemment observer qu'elle ne s'est jamais mêlée de politique. 11 est faux que ses frères aient combattu dans l'armée belge. Aussitôt après la déclaration de guerre, tous les membres de la famille de Parme qui étaient capables de porter les armes se mirent à la disposition de l'empereur d'Autriche. Celui-ci rejeta leurs offres. II n'est pas encore sûr — faisait-il remarquer — que l'Autriche ne soit pas entraînée dans une guerre contre l'Italie, et comme la Maison de Parme possédait alors des propriétés en Italie, des conflits de conscience pourraient se produire. Les jeunes princes ne voulurent pas rester inactifs. Ils s'adressèrent donc au Comité International de la Croix Rouge à Genève qui les renvoya au détachement belge de la Croix Rouge. Après la mort du vieil Empereur, des membres plus jeunes de la Maison de Parme entrèrent dans l'armée autrichienne. Un des princes sauva, au péril de sa vie, l'empereur Charles lors de l'accident dont il fut victime sur l'Isonzo.
Quant à l'offre autrichienne de paix séparée du printemps de 1917 et à la lettre de l'empereur Charles à son beau-frère Sixte, je ne les ai connues comme les autres que par la publication qu'en fit le président du Conseil français, Clemenceau, au printemps de 1918. Différentes personnes m'avaient informé de Vienne au printemps de 1917 qu'en Autriche on inclinait fort à la conclusion d'une paix séparée, et qu'il fallait s'y attendre. Un député autrichien arrivé de Vienne en mai 1917 jeta l'alarme parmi les membres de la fraction du Centre en annonçant que la paix séparée était pour ainsi dire conclue. Je pus immédiatement démontrer que l'information était inexacte. Le jeune Empereur avait toujours songé à procurer la paix à ses peuples, même au prix de sacrifices. Dans les milieux politiques de Vienne, on pensait, contrairement à ce qu'on estimait à Berlin, que ces sacrifices ne devaient pas être faits seulement par Vienne, mais aussi par Berlin. Dès le printemps de 1915, le ministre baron Burian me déclara qu'il ne pouvait comprendre qu'on poussât Vienne à céder le Trentin à l'Italie. Si l'Allemagne — disait-il — donnait l'Alsace-Lorraine aux Français, on pourrait conclure la paix en quelques jours. Or les Autrichiens tenaient autant au Trentin que les Allemands à l'Alsace-Lorraine. Les raisonnements de ce genre étaient assez généralement répandus dans la diplomatie autrichienne. L'empereur Charles suivait ces traces en s'offrant, dans une lettre adressée à Paris, à appuyer l'idée d'une paix dont l'article essentiel serait la cession de l'Alsace-Lorraine. D'ailleurs, cette attitude de Vienne, on la connaissait à Berlin. Le comte Czernin et l'empereur Charles, lors de leur visite au Grand Quartier Général allemand, au printemps de 1917, ont demandé avec insistance que l'Allemagne renonçât à l'Alsace-Lorraine. C'était le moyen, disaient-ils, d'obtenir aussitôt la paix. On leur opposa un refus catégorique. L'histoire tout entière de Tolfre de paix séparée que je connais aujourd'hui jusque dans le détail ne peut pas être encore complètement écrite, mais il est faux de prétendre que le ministre autrichien des Affaires étrangères, Czernin, n'ait pas été, dès le début, informé de
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tout. Je sais très exactement que l'empereur Charles n'a pas commencé ses importantes démarches sans s'être entendu au préalable avec le ministre responsable. Ceux qui ont prétendu le contraire n'ont pas dit la vérité. Il est vrai qu'un exposé officiel obtenu par une menace de suicide a répandu à Vienne, au printemps de 1918, une autre version. Mais cet exposé ne change rien à ce que j'ai dit. Le jeune Empereur se chargea volontairement d'une faute qu'il n'avait pas commise.
Le comte Czernin se comportait en représentant convaincu de l'alliance, et il encourageait tout ce qui pouvait la développer. Il me déclara souvent que, tant qu'il resterait au Ministère, l'alliance ne serait jamais compromise, et que Vienne n'entreprendrait point d'action politique séparée. Il ajouta un jour que, s'il s'en allait, ce serait le signal de la fin de l'alliance. Les entretiens personnels que j'eus alors furent complétés par ceux d'un ami politique qui voyageait souvent entre Berlin et Vienne. Ce fut lui qui, au début de juillet 1917, m'apporta d'importantes nouvelles du comte Czernin et que j'informai à cette époque de la nécessité d'une manifestation pacifique de la part du Reichstag. Mais il est faux que j'aie été, ainsi que le député social-démocrate Südekum, poussé par le comte Czernin à entreprendre cette action. Certainement, ainsi que je le dis dans mon discours à la Commission du Reichstag, la situation en Autriche était une des raisons de cette démarche politique. Mais l'initiative n'en est due ni au comte Czernin, ni à notre homme de confiance, ni à l'empereur Charles lui-même.
Aucun de mes voyages à Vienne ne provoqua tant de curiosité que celui que j'y fis du 22 au 23 avril 1917. J'ai déjà dit qu'on parlait beaucoup à Berlin d'une paix séparée que voulait conclure l'Au triche-Hongrie. Les bureaux berlinois me demandèrent d'aller à Vienne pour m'informer sur la situation et pour profiter de mon influence pour m'opposer à toute action de ce genre. Quelques jours auparavant, j'avais eu des entretiens à Stockholm avec des hommes politiques russes. Le Chancelier, à qui j'en rendis compte, en vint de lui-même à parler d'un voyage à
Vienne, et il me pria d'exposer le point de vue allemand dans les milieux viennois et près de l'empereur Charles, ainsi que de préconiser l'accord entre Berlin et Vienne. Il m'informa en même temps du rapport du comte Czernin, en date du 12 avril 1917, arrivé depuis quelques jours. Il me communiqua l'essentiel de ce rapport qui fit dans la suite tant de bruit. 11 me conseilla de me faire montrer aussitôt ce rapport au ministère des Affaires Étrangères, pour être complètement informé des idées qu'on avait à Vienne. Il ajouta que je verrais facilement à quels arguments contraires je devrais recourir alin d'empêcher l'Empereur de procéder tout seul à une action prématurée. Je me rendis aussitôt chez le rapporteur politique pour les questions d'Autriche-Hongrie. Avec la permission du secrétaire d'Etat Zimmermann, celui-ci me montra dans son cabinet le rapport du comte Czernin. Cette lecture m'effraya. Je n'en citerai que quelques lignes :
« Il est évident que notre force militaire décroît... Il est évident qu’une nouvelle campagne d’hiver est impossible et qu’il faut en finir à tout prix à la fin de l’été ou durant l’automne... Le danger révolutionnaire croit à l’horizon de l’Europe. Votre Majesté sait que la tension est telle que la corde peut rompre d’un moment à l’autre. Je suis fermement convaincu que l’Allemagne est, comme nous, au bout de ses forces. On ne le nie pas dans les milieux politiques responsables de Berlin... Si les monarques des Puissances Centrales sont incapables de conclure la paix au cours des prochains mois, les peuples se chargeront de la conclure tout seuls, et les vagues de la révolution emporteront tout ce que nos frères et nos fils ont voulu sauver au prix de leur sang. La déclaration de guerre de l’Amérique a aggravé la situation. Les Allemands espèrent beaucoup de la guerre sous-marine. J’estime que cet espoir est trompeur. Votre Majesté m’a chargé de dire aux hommes d’Etat de l’Empire allemand que nous sommes au bout de nos forces et que l’Allemagne ne pourra compter sur nous au-delà de cet été. J’ai exécuté cet ordre, et les hommes d’Etat allemands ne m’ont pas caché que pour l’Allemagne aussi une campagne d’hiver était impossible... Votre Majesté a prouvé qu’elle ne pense pas en égoïste, et qu’Elle ne songe pas à imposer à ses alliés des sacrifices qu’elle ne serait
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pas prête à supporter Elle-même. On ne peut pas plus demander. Mais Votre Majesté a envers Dieu et ses peuples le devoir de tout essayer pour éviter la débâcle de la monarchie danubienne. Devant Dieu et devant vos peuples, Votre Majesté a le devoir sacré de défendre par tous les moyens et jusqu’au dernier soupir le principe dynastique et son trône. »
Malheureusement, ce rapport ne fut pas apprécié à sa juste valeur par les hommes politiques, encore bien moins par les militaires allemands. Le Grand Quartier Général le classa; Berlin tenta quelques menues actions politiques et voulut répandre des idées contraires à Laide de statistiques sur la guerre sous-marine et de discours prononcés par le vice-chancelier Helfferich. C'est à ce moment que je me rendis à Vienne. Au cours des entretiens que j'eus avec le comte Czernin, le 22 avril, celui-ci me dit qu'on assistait aune véritable course entre la guerre, la révolution et la faim. L'Autriche pourrait encore attendre la nouvelle récolte. En Russie, il estimait que la guerre s'enlisait. Pour le moment, il ne souhaitait plus de démarches publiques en faveur de la paix de la part des Puissances Centrales. Aussi ne permettait-il pas aux social-démocrates de se rendre en pays neutre. Scheidemann — disait-il — avait fait fiasco à Stockholm. Aussi les social-démocrates autrichiens n'avaient obtenu des passeports que jusqu'à Berlin. Il serait nécessaire — disait-il — que l'Internationale catholique prît la parole. Plusieurs cardinaux devraient se rencontrer en Suisse et publier une déclaration" en faveur de la paix; il songeait en particulier à l'Espagne, à l'Italie, à l'Allemagne, à l'Autriche-Hongrie. Je lui répondis que je ne croyais guère à la possibilité d'une pareille rencontre. II serait préférable que le Saint-Père lui-même prît une initiative. Le comte Czernin fut de mon avis. Passant à la guerre sous-marine, il répéta ce qu'il avait écrit dans son rapport à l'Empereur. 11 se montra à cet égard très pessimiste et s'étonna qu'on eût envoyé de Berlin, quelques semaines auparavant, l'amiral Holtzendorff à Vienne pour calmer les esprits. Comment pouvait-on songer à Berlin que les fantastiques explications de cet amiral pussent trouver un écho quelconque?
Je ne pouvais me permettre un jugement aussi catégorique. Je répondis qu’on ne pouvait remarquer aussi promptement les effets de la guerre sous-marine à outrance, puisque la perte des navires coulés durant les trois premiers mois ne se ferait sentir pleinement que dans les trois mois prochains. Au point de vue politique, je partageais il est vrai le jugement porté par le comte sur la guerre sous-marine : elle ne suffirait pas à affamer l’Angleterre. Il ne fallait pas se faire d’illusions... Enfin, les effets en étaient pourtant gênants.
Le lendemain j’eus une audience chez l’empereur Charles. Il me déclara de la façon la plus catégorique, qu’avant trois ou quatre mois, il faudrait que les Puissances Centrales fissent une démarche décisive et qu’on en finît à l’automne prochain. Il ne croyait pas que les résultats de la guerre sous-marine pussent imposer la paix. Il reconnaissait ses résultats. Mais il avait toujours été l’adversaire de la guerre sous-marine à outrance, et c’était seulement par amitié pour l’empereur Guillaume et par fidélité à l’alliance qu’il avait donné les ordres demandés au petit nombre de sous-marins dont disposait l’Autriche-Hongrie. Il demandait instamment qu’on lui épargnât pour l’avenir des visites comme celle de l’amiral Holtzendorff. 11 était convaincu que nos fronts communs résisteraient aux attaques présentes des ennemis. Mais — disait-il — la situation intérieure empire pour les Puissances Centrales. Une révolution ne se produirait pas en Autriche. L’Etat austro-hongrois ne pouvait pas supporter une république sans tomber en dissolution. La dynastie et le catholicisme étaient le lien qui maintenait la cohésion de F Autriche-Hongrie. L’Empereur se plaignit qu’en Allemagne on connût beaucoup trop peu l’Autriche-IIongrie, qu’on lui fit des reproches injustifiés et qu’on émît des prétentions impossibles à son égard. Il n’exceptait pas de ce jugement l’empereur Guillaume lui-même, un de ses meilleurs amis. L’empereur Guillaume ne lui avait-il pas dit récemment que l’Autriche devait se « germaniser davantage » ? Ce sont des choses que lui, l’Empereur, ne pouvait pas, puisque la majorité de son peuple était coin-
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posée de Slaves et qu'il ne voulait pas faire violence à ses sujets. Il avait répondu à l'empereur d'Allemagne que les résultats de la politique de germanisation à l'ouest de la Prusse n'avaient pour lui rien d'encourageant. L'Empereur Charles ajouta que ses peuples avaient faim, et qu'on pouvait craindre la débâcle dans les mois qui suivraient la conclusion de la paix. En ce qui concerne sa situation de monarque, il se sentait absolument catholique et conserverait toute sa vie ce sentiment. L'Autriche-Hongrie était la dernière grande puissance catholique. Il voulait être un vrai souverain catholique. C'est pourquoi il comprenait si bien la situation difficile du Pape. On s'entretint ensuite des différents moyens de résoudre la question romaine. L’empereur affirma à plusieurs reprises qu'il consacrerait toute sa force à conclure promptement la paix. 11 pensait que ce but était plus facile à atteindre par l'intermédiaire de l'Autriche que par Berlin. Toutefois, on pouvait agir de concert.
On fut satisfait à Berlin du résultat de mes entretiens de Vienne. Le bruit courait avec persistance que Vienne préparait une paix séparée. Le député national-libéral Schiffer, au cours d'un entretien chez le secrétaire d'Etat Zimmermann, à la fin d'avril 1917, conseilla d'envoyer plusieurs députés allemands du Reichstag prendre contact avec des partis amis en Autriche pour empêcher Vienne de tenter une démarche séparée. Le leader conservateur comte Westarp, présent à l'entretien, déclara, qu'en ce qui le concernait, il n'irait pas à Vienne, et qu'au point de vue des intérêts allemands il n'était pas dangereux que Vienne conclût une paix séparée. On cesserait enfin de prendre d'éternels ménagements avec l'Autriche-Hongrie, on pourrait raccourcir les fronts, jeter toutes les forces allemandes sur l'Ouest, puisqu'il n'y avait plus rien à craindre du côté de l'Est. Pour d'autres raisons, je me montrai hostile à l'idée du voyage, puisque mes entretiens de Vienne m'avaient permis de constater qu'on n'y songeait pas à une nouvelle démarche.
Le moment n'est pas venu d'exposer au public la façon dont je fus mis en possession d'une copie du rap-
port du comte Gzernin daté du 12 avril 1917. Je puis dire toutefois que ce fut de la façon la plus correcte du monde. Je la tins secrète pour tous. Je ne l’utilisai point lors du vote de la résolution de paix. Je ne lis pas usage de son texte, même approximatif, quand j’exposai devant la fraction du Centre la nécessité de conclure la paix. Mais j’estimai que c’était non seulement mon droit, mais mon devoir de faire usage de cette arme en présence des résistances opiniâtres qui s’opposaient à la conclusion d’une paix de conciliation. Après le vote de la résolution de paix, à la réunion du Comité central du parti du Centre qui eut lieu à Francfort, à la fin de juillet 1917, je décidai de m’en servir pour faire comprendre à la fraction quelle était exactement la situation générale. J’y lis lecture de presque tout le rapport Gzernin après que le président du Congrès se fût assuré que personne ne prendrait de notes. Personne n’en prit effectivement. Le rapport convainquit la grande majorité de l’assemblée de la nécessité de conclure rapidement la paix. Il est matériellement impossible que le texte du rapport ait été à ce moment divulgué. Des copies se trouvaient, non seulement dans les papiers du ministère des Affaires Étrangères, mais au Grand Quartier Général et dans differents bureaux officiels allemands et autrichiens. J’appris plus tard que le rapport était parvenu de Suisse à des hommes politiques allemands. A la fin du mois d’aout 1917, l’ambassadeur d’Autriche à Berlin me demanda de le visiter et me surprit fort en m’informant que le rapport de Czernin était parvenu à Londres par la Suisse. On savait à Vienne que je possédais une copie du rapport. On me demandait de dire d’où je la tenais. Je déclarai que je possédais une copie, que personne n’en avait eu par moi communication, et que la façon dont le document avait été lu à Francfort permettait d’affirmer qu’aucune copie n’en avait été faite. Je me voyais dans l’obligation de refuser de dire comment je me trouvais en possession du document. L’Ambassadeur insista. 11 me proposa d’écrire dans une lettre privée adressée à l’empereur Charles comment le rapport m'avait été remis. Cette lettre parviendrait
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intacte entre les mains de l'Empereur. Je refusai, même après que l'Ambassadeur m'eut dit que Vienne ne pouvait en aucun cas tolérer qu'on mît en circulation de pareils documents et qu’un procès en haute-trahison allait être introduit. Je me déclarai prêt à fournir à l’empereur Charles des explications directes. Lorsqu'au début de septembre, le comte Czernin fit un séjour à Berlin, nous eûmes à ce sujet une longue conversation à l'hôtel Adlon. Le comte Czernin voulait absolument savoir comment j'avais mis la main sur le rapport. Il fit une claire allusion à la duchesse de Parme; je dus protester et répéter au comte Czernin d'attendre que l’empereur Charles eût reçu des explications. Le comte Czernin déclara depuis que j’avais été à Vienne pour m'expliquer personnellement avec l'Empereur. C'est inexact. C'est par un homme de confiance que je fis éclaircir la chose. A Vienne, on considéra donc l’incident comme clos. Lorsque plus tard l'ancien ambassadeur d'Allemagne à Vienne, le comte Wedel, affirma que l’Entente avait eu connaissance du rapport par ce que j'en avais lu à Francfort, j’affirmai que rien n'était plus faux. Je demandai des explications au comte Czernin. Voici ce qui résulte des lettres échangées à cette occasion : le 20 juillet 1919, je demandai au comte Czernin comment il prétendait prouver « que le contenu du rapport était parvenu par ma faute h la connaissance des Alliés ». Je fis remarquer que le Petit Journal avait écrit, il y avait peu de temps, que « nous n'avions pas besoin, au printemps de 1917, des indiscrétions d'Erzberger pour connaître la situation lamentable de l'Autriche. Les Autrichiens eux-mêmes se sont chargés de nous la faire connaître. A Zurich et à Berne, ils criaient sur tous les toits ce qu'on reproche maintenant à Erzberger ». Le 8 août, le comte Czernin me répondit qu'il était convaincu de ma bonne foi. Mais il n’essaya aucunement de prouver par des faits que c’est par ma lecture de Francfort que l’Entente avait été informée. Il invoqua simplement mon entretien avec l'ambassadeur d'Autriche à Berlin, des lettres de celui-ci à Vienne, et il ajouta qu'un journal avait publié un compte rendu de la séance de Francfort.
Dans une nouvelle lettre du 18 août, je lui écrivis qu'il n'avait aucunement prouvé la thèse qu'il avançait. Je le priai de me nommer le journal allemand qui avait publié ledit compte rendu. Le comte Gzernin ne répondit pas. Il s'agit donc d'une pure invention, quand on prétend que c'est le compte rendu de la séance de Francfort qui a renseigné l'Entente. Ce serait charger d'un soupçon injurieux des membres du Comité central du parti du Centre. On a prétendu d'autre part que des Alsaciens-Lorrains, qui avaient assisté au Congrès, avaient ensuite divulgué ce qu'ils y avaient entendu. Ce sont là des contes en l'air.
Mes relations avec la Cour de Vienne et avec le comte Czernin n'ont été ni interrompues ni troublées par cet incident. En septembre 1918, avant l'action politique de son ministre, le comte Burian, l'Empereur me fit savoir par un intermédiaire, qu'étant donné la malheureuse tournure prise par les évènements militaires, la paix devait être conclue au plus tôt par une démarche directe faite auprès de tous les belligérants. Le Grand Quartier Général allemand — disait-il — partage cette idée. Mais les milieux politiques allemands gaspillent le temps. Dans l'intérêt de ses peuples, il avait le devoir de tirer des évènements toutes les conséquences qu'ils comportaient. Le samedi suivant, une note en ce sens serait publiée par le comte Burian. Il en avait informé déjà l'empereur d'Allemagne. Je dis à notre intermédiaire de prier l'Empereur d'attendre encore quarante-huit heures pour rendre possible une action concertée de Vienne et de Berlin. J'y parviendrais avec l'aide des partis de la majorité du Reichstag. Ledit intermédaire me promit d'agir de la sorte. Je me rendis aussitôt aux Affaires Etrangères que je renseignai. Je ne fus pas compris. On me répondit que le secrétaire d'Etat Hintze avait été récemment à Vienne. Il y avait obtenu que le comte Burian s'abstiendrait de toute action séparée... Je pouvais être tranquille. Toutefois, je savais que mon renseignement personnel était sûr. Et favais bien raison. Le samedi, la démarche séparée de Vienne eut lieu, à la grande surprise de l'ambassadeur allemand à Vienne et du ministère berlinois des Affaires
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Étrangères. C'était aux yeux de tous la première lézarde dans le bloc de l'Alliance. Une dépêche de l'empereur d'Allemagne ne put rien changer à l'inéluctable rupture. Tous mes avertissements avaient été inutiles.
Pendant quelque temps, il sembla possible que Berlin et Vienne assurassent aux négociations d'armistice et de paix une direction unique. Un homme en qui j'avais pleine confiance passa une journée à Vienne, du 24 au 25 octobre 1918, pour exposer les graves objections que soulèverait une offre de paix séparée austro-hongroise avec la clause qu'on avait annoncée : « sans attendre de négociations d'autre part » (c'était une allusion à l'échange de notes entre Berlin et Washington). A Vienne on fit remarquer que, dans les premiers jours d'octobre, on n'avait pas informé à temps l'empereur Charles de l'action que Berlin avait à entreprendre à l'égard du Président Wilson. On ajoutait que la situation était absolument intenable sur le front austro-hongrois. L'Empereur déclara : « Je ne veux point paraître déloyal ou désireux d'imiter les procédés bulgares ». Il ajouta que les seules conditions d'armistice qu'il ne pourrait pas accepter étaient celles qui pourraient permettre une attaque de flanc contre l'Allemagne. Dans ces conditions, il ne lui resterait qu'à se mettre à la tète des troupes austro-hongroises encore fidèles et d'attendre la mort. En outre, l'Empereur rappela que, depuis deux ans, il avait toujours déclaré avec insistance à Berlin que le moment approchait où son pays ne pourrait plus résister davantage. C'est pourquoi il avait demandé qu'on entamât des négociations de paix. Durant ces derniers jours, des détachements entiers avaient refusé de se battre sur le front italien. Des troupes s'étaient mises en marche de leur propre mouvement pour rejoindre leurs foyers. La demande d'armistice était donc devenue une nécessité. Cette décision avait été télégraphiée à l'empereur d'Allemagne, qui avait répondu sur un ton très vif et désapprobateur. Cependant, l'Autriche ne méritait pas de reproches. Quelques jours après la dernière note de Burian aux Puissances ennemies (mi-septembre), Berlin avait, sans l'adhésion de l'Autriche,
déclaré officiellement qu'elle acceptait les quatorze points de Wilson. Or, cette acceptation des quatorze points de Wilson signifiait le démembrement total de la monarchie danubienne. D’ailleurs, Vienne savait avec une parfaite certitude que l'Entente n'entamerait de négociations que séparément avec Berlin et Vienne. Pendant le séjour de mon homme de confiance à Vienne, on y apprit les conditions d'armistice imposées par l'Entente. Une de ces conditions était relative à la livraison des chemins de fer autrichiens à l'Entente. L'Empereur convoqua aussitôt le Conseil d'Etat autrichien qui décida d'accepter.
L'Entente a joué durant ces journées un jeu diplomatique extrêmement adroit à l'égard de Vienne. Clemenceau et Lloyd George lirent conseiller à l'empereur Charles la patience. Un grand désordre régnerait pendant un moment dans la monarchie danubienne. Mais l'aventure finirait bien pour l'Empereur. Envers l'Italie, il pourrait compter sur l'appui de l'Angleterre. La paix conclue à Saint-Germain a placé dans ce^cadre un terrifiant tableau.
Les négociations nombreuses que j'ai menées à Vienne m'ont donné la conviction, que je garde encore, que la Cour de Vienne et les hommes politiques autrichiens de premier plan étaient de fidèles partisans de l'alliance avec F Allemagne. Mais la misère où fut plongé le peuple autrichien, souvent incomprise à Berlin, y provoqua des démarches que des journaux berlinois exaspérés représentèrent comme autant de violations des traités. Tout le bénéfice fut pour l'Entente. La débâcle militaire de l'Allemagne, la demande d'armistice devaient naturellement porter un coup fatal et à l'alliance et à la monarchie danubienne. Pas un homme politique informé ne songea à s'en étonner.