CHAPITRE XII
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Des circonstances favorables me mirent à même, pendant toute la guerre, d’être excellemment renseigné sur ce qui se passa dans la maçonnerie internationale, bien que je ne sois pas moi-même franc-maçon, quoi qu’en aient dit certains de mes « amis », et bien que je n’entretienne et n’aie entrenu aucune relation avec la maçonnerie allemande et étrangère. Depuis de nombreuses années, je savais la grande importance politique de cette institution. Je saisis l’occasion qui m’était olîerte de m’informer à fond et sérieusement à son sujet. 11 y a une profonde différence entre la maçonnerie de l’Allemagne et des pays anglo-saxons d’une part et celle des pays latins d’autre part. Cette différence a provoqué avant la guerre une scission entre les loges du rite symbolique subordonnées au Grand Orient de Rome et celles du rite écossais. Ces dernières étaient dirigées par le prédicateur protestant Fera de Florence. Dans les pays surtout évangéliques du monde non-latin, la maçonnerie s’est moins occupée de politique que dans le monde latin, où toute transformation politique fut plus ou moins l’œuvre des loges durant les cent dernières années. Rappelons seulement quelle part prit la maçonnerie en Italie au risorgimento, en Belgique à la révolution de 1830, en Espagne, dans le Portugal et en France à tous les mouvements politiques du siècle dernier. L’existence de ces deux courants, un
courant politique dans les pays latins, un courant nonpolitique dans les pays non-latins, exerce une grande influence sur les relations entre les autorités maçonniques des différents pays. Les relations les plus intimes existaient entre les Grands Orients de Paris et de Rome. Sans craindre d’être contredit, je puis affirmer « que le Grand Orient de Paris a pu, dans les questions politiques jusque dans les dernières années, s’attribuer un double rôle : régenter la maçonnerie italienne et prodiguer les fonds pour la corruption politique du pays. Depuis 1899, les relations des deux Grands Orients ont eu cette base. Elles ont atteint leur apogée au mois d’août 1914 avec l’appui énergique de l’ambassadeur Barrère. Nous avons pu à ce moment nous apercevoir de l’extension qu’avait prise l’influence que la maçonnerie italienne avait gagnée sur les loges et sur la presse, ainsi que sur les milieux italiens qui avaient été jadis indépendants d’elle ». Le Grand Orient de Rome peut dire que l’entrée de l’Italie dans la guerre est son œuvre. Cependant, personne ne peut s’expliquer « la politique hésitante du grand maître Ettore Ferrari, qui, d’août à décembre 1914, excita les loges en faveur de l’intervention; qui, en décembre- 1914, interdit une manifestation de la franc-maçonnerie en ce sens ; qui, en janvier et février 1915, réclama de nouveau l’intervention et la déconseilla à nouveau, pour interdire finalement, en mars 1915, la propagande qu’il avait entretenue après la déclaration du 3 août 1914 relative à la neutralité de l’Italie ». On peut expliquer ces tergiversations si l’on remarque que le Grand Orient de Paris menaça plusieurs fois Rome de supprimer les subsides si la politique interventionniste n’aboutissait pas bientôt à un résultat pratique. C’est ainsi qu’il faut expliquer la circulaire envoyée au début de 1915 par le Grand Orient de Rome et qui disait que l’Italie avait tort de rester à l’écart du conflit où se décidait le sort de l’Europe pour des générations. La circulaire recommandait à chaque frère de répandre dans les loges et en dehors d’elles cette idée que « l’heure des hautes responsabilités et des plus graves sacrifices avait sonné pour l’Italie». De nombreuses loges de l’Italie supé-
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rieure inclinaient peu, il est vrai, à prendre part à la propagande en faveur de la guerre. De Rome, on dut y envoyer des délégations. Cependant, le Grand Orient de Rome recommandait dès le milieu d’avril 1915 à la francmaçonnerie italienne la <c mobilisation civile ». Il prit une part active à la manifestation belliqueuse du 5 mai au monument de Garibaldi. Ce que la Concordia de Rome écrivait dans un article intitulé « La crise de la dynastie de Savoie »* le 20 mai 1915, était exact .*
<( La guerre avec l’Autriche, et par conséquent avec l’Allemagne, est surtout voulue par les francs-maçons, ou plus exactement par ceux d’entre eux qui, dans leur décomposition morale, n’hésitent pas à sacrifier ce qu’ils disent être leur- idéal — paix et humanité — aux étrangers qui se servent d’eux. La maçonnerie italienne est aujourd’hui à vendre, comme elle l’a toujours été. »
Après l’entrée en guerre de l’Italie,, l’ambassadeur de France à Rome., Barrère, s’occupa de constituer un Comité central des Grands-Orients de Paris, de Rome, de Bruxelles et de Londres, de telle sorte qu’aux gouvernements de l’Entente était, adjoint une sorte de ministère maçonnique de contrôle. Cependant, le plan échoua. De sérieuses divergences de vues existaient entre les Grands- Orients de Rome et de Paris. Elles étaient surtout motivées par ce fait que les subsides financiers de la maçonnerie française à Rome avaient notablement baissé depuis l’entrée en guerre de l’Italie. La maçonnerie italienne eut, jusqu’à l’année 1912, des relations très étroites avec la social-démocratie officielle. Par suite de la scission des socialistes* ces relations furent reprises par l’aile réformiste qui préconisait la guerre.
Dans la deuxième moitié de l’année 1915,, le gouvernement italien pria le Grand Orient de Rome de modérer la campagne d’excitation contre l’Allemagne et de réduire un système d’espionnage qui inquiétait l’opinion publique italienne. Le gouvernement italien considérait que la propagande guerrière menée à Rome était commandée par les Français. Il ne voulait pas qu’on lui ôtàt les
cartes des mains. Il voulait rester libre de fixer lui-même le moment d’entrer en guerre. Le Grand Orient répondit avec dédain en faisant valoir les mérites nationaux qu’il avait à son actif. Dans l’Italie du Nord, le gouvernement eut plus de succès. Vingtloges décidèrent qu’il était nécessaire, à cause des futures relations entre l’Italie et l’Allemagne, d’observer une attitude de bienveillante expectative, même pour le cas où, étant donné la situation générale, l’état de guerre avec l’Allemagne se produirait». Par suite de la longueur de la guerre, l’influence des loges s’exerça plus fortement sur le gouvernement italien, malgré les différents changements de cabinet et maintes désillusions. L’ordre du jour voté au Congrès de Paris faisait expressément allusion aux revendications nationales relatives à l’Alsace-Lorraine, à la Pologne et à la Belgique, mais ne contenait rien en ce qui concernait les aspirations de l’Italie. Le grand maître Ferrari, chef de la délégation italienne, dut en conséquence se retirer. Le Grand Orient de Rome voulut, comme en France, entrer en contact direct avec le cabinet. A Paris, le problème fut résolu par l’entrée au ministère de Bourély, membre du Grand Orient. A Rome, le gouvernement préféra proposer qu’on élevât au grade de Grand Maître un membre du Cabinet. 11 s’agissait d’un ministre sans portefeuille. Sonnino fit échouer ce plan en disant qu’en présence des plaintes véhémentes élevées contre la maçonnerie italienne à cause de ses relations avec la France, des rapports trop étroits entre le Grand Orient de Rome et le « Cabinet national » pourraient donner lieu à des malentendus. Le ministre catholique Méda fut de cet avis. Il fit remarquer qu’un cabinet qui, s’inspirant de l’idée d’union nationale, comptait dans son sein des catholiques, ne pouvait pas faire élire un de ses membres Grand Maître des loges italiennes.
Après la mort de Fera, les efforts continuèrent en vue d’une réunion des deux groupes de loges. L’obstacle principal était la personne du successeur de Fera, le Professeur Ricciardi, de Naples, considéré comme germanophile. Une menace brutale força Ricciardi à démissionner.
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On annonça qu’un procès allait lui être intenté pour défaitisme. La menace réussit. On nomma à sa place Grand Maître le sujetanglais Bourgehs, qui habitait depuis quinze ans à Naples, et avait exercé jusqu’alors les fonctions de trésorier. C’était un ami intime d’un maçon connu, le Grand Maître Nathan. Ce fut Nathan qui rédigea le programme électoral de Bourgehs. 11 réclamait l’adhésion absolue des francs-maçons dissidents au programme interventionniste. Tous les éléments germanophiles ou soupçonnés de pacifisme seraient éloignés des hauts emplois des loges ; les relations ne seraient pas reprises avec les loges allemandes.
La maçonnerie italienne, qui avait été cause de la guerre, considéra comme une de ses tâches principales d’empêcher ce qu’elle appelait une paix prématurée, une paix allemande. C’est pourquoi elle lutta contre tous les efforts pacifiques du Saint-Siège. Elle redoubla d’efforts contre le Vatican. Le grand maître Ferrari répondit à la manifestation pacifique du Pape, de décembre 1916, par une circulaire où il disait : « L’internationalisme du Pape est une menace constante pour l’existence et la prospérité de la nation ; pour des raisons de sa politique particulière, et par hostilité envers l’autorité et la dignité de la patrie, le Pape sème le trouble dans la conscience des fidèles ». En octobre 1916, le Grand Orient de Rome, sur la demande de Nathan, décida d’organiser des réunions anticléricales le jour du Consistoire. Il s’agissait de protester contre la neutralité anti-italienne du Pape et contre l’installation à Rome du Cardinal Frühwirth. Les ministres présents à la séance laissèrent entendre, qu’au sein du gouvernement, les avis étaient partagés au sujet de l’opportunité de cette motion. Le ministre-présidentBoselli chargea uncollègue, membre du Grand Orient, d’amener celui-ci à modérer la propagande anticléricale des loges italiennes. Le Grand Maître refusa. 11 soutenait dans toutes les questions relatives à la guerre le cabinet Boselli. Mais — disait-il — la maçonnerie italienne ne peut modifier sa position àl’égard du Vatican parce que apaiser le conflit serait faire le jeu des cléricaux et des conservateurs ». Dans sa lutte contre
le pacifisme pontifical, le Grand Orient de Rome fut ardemment soutenu par le Grand Orient de Paris. Une preuve en est la lettre adressée le 16 mai 1916 au Grand Orient de Rome. On y lit que « bien que le Pape se soit imposé ces derniers temps une plus grande réserve, de nombreuses tentatives ont été faites en faveur d'une paix prématurée. Nous estimons nécessaire de faire remarquer combien l'événement serait fatal pour nos idées si les Puissances Centrales réussissaient à provoquer une paix prématurée, et à exploiter avec l'aide d'agents sans conscience le désir de paix qui croît au cœur de l'humanité. Une paix prématurée anéantirait tous les espoirs de l'Italie relativement à la réalisation de sea aspirations nationales. La maçonnerie italienne devait donc s'opposer à toute tentative pacifique s'inspirant de tendances allemandes. Le Grand Orient de Paris savait parfaitement que les Etats-Unis, à cause de la campagne électorale, ne songeaient pas à offrir leur entremise. Le danger d'une entremise espagnole est à notre avis plus grave. En Russie et en Angleterre, malgré la fermeté des gouvernements, le mouvement favorable à la paix réalise des progrès. Même le roi d'Angleterre n'y est pas absolument étranger à cause de la situation en Irlande et de l'institution du service militaire obligatoire. La situation était encore — lisait-on dans ce document — plus sérieuse en Russie :
<( Pour le moment, on réussit encore à maintenir l’ardeur guerrière à cause de l’isolement dans lequel le parti de la guerre, brillamment représenté par Iswolski, réussit à enfermer l’Empereur. Ce qui n’empêche point que, malgré les tentatives d’Iswolski pour dissimuler la situation intérieure, on remarque de graves symptômes de convulsion imminente. Une pareille évolution pourrait amener d’un jour à l’autre la nécessité de conclure la paix. »
C'est en ces termes que le Grand Maître de Paris décrit les dangers de la situation. Il y ajoutait « les conséquences morales inévitables des pertes énormes subies par nos troupes devant Verdun depuis le 21 février ».
« C’est pourquoi il est nécessaire que les maçonneries fran-
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çaise et italienne, dont l’amitié s’est glorieusement manifestée en maintes occasions et qui restent en relations constantes par les fréquents voyages de nos frères entre Paris et Rome, s’unissent pour empêcher opiniâtrement que le public prête l’oreille aux suggestions pacifistes. Il faut surtout que Fltalie et la France, à Londres et encore davantage à Pétersbourg, s’efforcent en commun d’agir en ce sens, afin préserver F unité de l’Entente, condition d’une victoire désirée par tous. »
Il fallait donc « employer tous les moyens contre la paix séparée ».. Comme la conférence projetée entre les maçons français et italiens ne put avoir lieu, le Grand Orient de Paris envoya deux de ses membres, Combes junior et Debierre, à Rome. Le grand maître Nathan regretta que le document venu de Paris ajoutât trop peu d’importance à l’activité pacifiste du Pape. Il fallait que l’action- des maçons italiens et français fût surtout dirigée contre Benoît XV. Debierre fit remarquer que le Grand Orient de Paris avait ses raisons pour ne pas s’être occupé de la position du Pape, puisqu’il pensait que le contrôle de la Curie romaine et la lutte contre ses menées était avant tout l’affaire du Grand Orient de Rome, tandis que le Grand Orient de Paris se chargeait d’autre part de surveiller avec vigilance toutes les autres tentatives d’entremise en faveur de la paix. A la conférence du 28 mai 1916, la maçonnerie italienne reçut mission d’entamer une action énergique contre le Vatican et Benoît XV et d’exiger, en Italie comme en France, « que le Pape fût exclu absolument de toute conférence de paix ». Les maçonneries française et italienne devaient ensuite inaugurer en Espagne une propagande intense pour contre-balancer dans ce pays l’action catholique et les efforts pacifistes. Une conférence de délégués maçons de tous les pays de l’Entente, à l’exception des maçons anglais, se réunit à Paris le 27 janvier 1917 sous la présidence dePichon. On y soutint les buts de guerre les plus ambitieux. Les délégués italiens causèrent une certaine irritation en déclarant que la maçonnerie italienne appuyait la revendication du général Cadorna : l’Italie ne se considérât
comme nullement engagée, avant la conquête de Trieste et du Trentin, à envoyer des troupes sur d'autres fronts. Une nouvelle motion italienne relative à l'énergique propagande qu'il fallait mener dans les pays de l'Entente contre toute initiative pacifique du Pape échoua, grâce à l'opposition du Grand Orient de Paris, qui rappela l'attitude loyale de l'épiscopat et du clergé français et demanda qu'on ménageât le ministre Denis Gochin.
La révolution russe déterminale Grand-Orient de Home à exprimer au Grand Orient de Paris l'étonnement qu'il ressentait en constatant que celui-ci, depuis le commencement delà révolution russe, avait constamment répandu de fausses nouvelles sur la situation en Russie pour persuader à l'opinion publique des pays de l'Entente que le changement de régime en ce pays était un événement favorable pour la cause de la Quadruple Alliance. II était pourtant évident depuis longtemps qu'une telle conception était erronée et que l'Entente courrait le risque de perdre la guerre si la force militaire de la Russie était brisée et si un revirement se produisait dans sa politique générale. Rome demandait donc la convocation immédiate d'un Congrès des Grands Orients de la Quadruple Alliance. 11 priait en outre le Grand Orient de Paris de « s'associer à la protestation que l'Italie devra élever contre l'attitude de l'Amérique dans la question des subsides financiers ». L'Italie avait compté sur la régularité des subsides américains. Elle ne pouvait pas approuver ce procédé humiliant qu'on employait à son égard en faisant distribuer par l'Angleterre les fonds américains. Le Grand Orient de Paris, dans sa réponse, espère que les craintes du Grand-Orient de Rome sont exagérées. Il est peu probable que Lénine s'emparera du pouvoir pour conclure une paix séparée avec l'Allemagne ou une paix générale. La franc-maçonnerie française devait — lisait-on encore dans cette réponse — s'occuper d'abord de la satisfaction des besoins financiers français et ne pouvait point se soucier des désirs de l'Italie.
Le pacifisme faisait en Italie des progrès évidents. Le grand-maître Nathan dut informer, à la fin de 1917, le
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Grand Orient de Paris qu’au cas où cet état d’esprit s’affirmerait trop clairement à la Chambre, la maçonnerie italienne s’efforcerait de « provoquer une situation analogue à celle du mois de mai 1915, d’exercer sur le gouvernement une pression vigoureuse dans le sens d’une énergique politique de guerre, d’obtenir en particulier l’internement des sujets ennemis et la mise sous séquestre de la propriété ennemie ». Il demandait à la maçonnerie française des appuis diplomatiques et financiers dans les mêmes proportions qu’en mai 1915. Le Grand Orient de Paris refusa. Il dit que l’ambassadeur Barrère ne pouvait plus avoir l’attitude d’autrefois parce que sa situation était ébranlée ; Clemenceau voulait éviter toute immixtion dans les affaires intérieures des Alliés. Il n’avait pas non plus de confiance en Barrère. La maçonnerie française serait prête toutefois à soutenir des soulèvements éventuels. Au début de janvier 1918, le Grand Maître Nathan put répondre qu’il n’était plus nécessaire d’employer à nouveau les méthodes de mai 1915; que le ministre-président Orlando s’était retiré des giolittiens et placé du côté de la Ligue pour la défense nationale ; que la loge avait réussi à obtenir du Ministre-Président l’internement des étrangers ennemis. Le Grand Orient de Paris, dans sa réponse, ne s’associa pas aux convictions triomphantes de Nathan.
« Nous voyons ici la situation sous un jour assez sombre. A Paris, on doute de l’altruisme de Lloyd George. Il est plus soucieux de se maintenir en fonctions que de remplir l’obligation morale qui lui incombe : d’appuyer jusqu’au bout les desiderata des alliés de l’Angleterre. »
Le Grand Orient de Paris a certainement devant l’histoire le mérite d’avoir travaillé par tous les moyens, licites et illicites, à entraîner l’Italie du côté de l’Entente. Les loges italiennes ont été son instrument.
Durant la guerre, une autre alliance s’est réalisée avec une netteté croissante entre la maçonnerie et le judaïsme, représenté par XAlliance Israélite . Les hommes marquants de l’Alliance israélite sont presque exclusivement des Français et en même temps des franès-maÇons, de sorte
que, quand le Grand Orient de Paris tient une réunion plénière, on peut dire sans exagération qu'en même temps se réunit avec lui le Bureau de l'Alliance israélite ». Cette identité presque complète qui existe entre le bureau central de la maçonnerie française et cette organisation fabuleusement riche a eu pour résultat que tous les fils qui relient les centres du judaïsme italien avec l’Alliance israélite passent par le Grand Orient de Paris. Paris entretient en outre des relations avec les organisations moins importantes dont dispose le judaïsme dans les Pays-Bas, en Suède, en Turquie, en Espagne, aux Etats-Unis. C'est l'élément français de l'Alliance israélite qui fait les frais, parce que les milieux juifs des autres pays groupent des populations assez pauvres.
« Je n’ai pas besoin de souligner ce fait que le Grand Orient de Paris, et avec lui le Comité central de P Alliance Israélite, ne font pas figurer leurs relations avec les Juifs de l’étranger à ractif de leur compte diplomatique. D’autant plus profitable est pour les deux parties l’alliance étroite que le Grand Orient de Paris et l’Alliance israélite ont conclue en vertu cl’une complète communauté d’intérêts financiers et politiques. Les deux organisations s’aident l’une l’autre ; en mettant dès le début de la guerre à la disposition du gouvernement français les institutions et les agences qu’elles possèdent à l’étranger, elles ont rendu à la France des services signalés. »
Le plus généreux donateur de l'Alliance israélite, le baron de Hirsch, a refusé, il est vrai, d'entrer au Grand Orient de Paris. C'est après la mort de 'Hirsch que se nouèrent les relations étroites dont j'ai parlé. II est prouvé surabondamment qu'elles sont aussi de nature financière. Le 16 mars 1916, l’Alliance israélite a envoyé au Grand Orient de Paris la somme de 700.000 francs, et on peut constater dans les archives du Grand Orient de Rome que, le 18 mars, un million de lires ont été adressées aussitôt au Grand Orient de Rome. Je ne suis pas assez naïf pour supposer que l'Alliance israélite ne se sert de l'intermédiaire de deux Grands Orients que pour faire parvenir aux Juifs italiens un million de lires. Les buts communs
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des deux organisations les lient si étroitement qu’elles peuvent aussi se fournir réciproquement des fonds.
Le Grand Orient de Paris se montra très inquiet du réveil de la vie religieuse qu’on remarqua en France durant la guerre. Au début de janvier 1915, il adressa le rapport suivant au Grand Orient de Rome :
« Dès l’instant que le peuple français faisait face, avec une résolution unanime, à l’attaque allemande, nous autres francsmaçons avons tout fait pour contribuer à dissiper les discordes qui avaient déchiré la France avant la guerre et qui, comme la chute du cabinet Ribot l’a montré en février 1914, avaient revêtu peu à peu un inquiétant caractère d’acuité. Le Grand Orient de Paris peut dire qu’il a consenti les plus grands sacrifices dans ce dessein, non seulement en ce qui concerne ses idées, mais aussi ses espérances. Il n’est pas douteux que les fanfares victorieuses du clergé et des cléricaux, la façon dont ils répètent constamment que le réveil du sentiment catholique est grand, merveilleux, de nature à encourager les plus grandes espérances, sont extrêmement nuisibles à nos intérêts. Il est fatal que les masses perdent ainsi confiance en la cause de l’anticléricalisme radical. Après la guerre, nous aurons le plus grand intérêt à rassembler nos forces avec toute l’énergie dont nous sommes capables. »
Le Grand Orient ajoutait qu’il était impossible qu’on assistât à un renforcement du parti catholique qui pût préparer l’abolition des lois anticléricales de 1905. Il évoquait à ce propos les charges linancières auxquelles aboutirait pour le pays une restauration du Concordat. Les loges de Paris observaient avec des soupçons croissants les tentatives répétées faites en vue du rétablissement des relations officielles entre la France et le Saint- Siège. La visite de l’ancien ambassadeur Nisard — disait-on — n’avait eu aucun résultat. Le prince Albert de Monaco avait eu plus de succès. 11 avait été longtemps suspect, à cause de son attitude au Vatican, et il avait du rappeler son ministre près du Saint-Siège. Il était d’autant plus remarquable que le prince de Monaco, répondant à un vœu français et belge, eût nommé durant la guerre un nouveau ministre près du Vatican, bien que, en sa qua-
lité de demi-italien, il eût des relations très intimes avec le monde politique italien. Il avait été très aimablement reçu par le Pape, bien qu’il eût été, immédiatement auparavant, Thote du Roi au Grand Quartier Général italien. Ces nouvelles déterminèrent le Grand Orient de Rome à faire savoir, en septembre 1916, au Grand Orient de Paris « qu’il suivait avec inquiétude les tentatives faites par de nombreux Français pour ramener une réconciliation de la France avec le Saint-Siège. On ne voulait pas dicter au Grand Orient de Paris son attitude, si celui-ci estimait qu’il était conciliable avec ses principes d’appuyer un rapprochement transitoire entre la France et le Saint-Siège, rapprochement qui pourrait avoir une action favorable sur les relations du catholicisme international avec la Quadruple Entente ». Mais s’il s’agissait de relations durables, le Grand Orient de Rome se voyait forcé « d’exprimer l’étonnement qu’il ressentait à constater que la maçonnerie française montrait en l’occurrence une certaine inertie. En tout cas, la maçonnerie italienne estime qu’il est de son devoir de faire remarquer qu’elle voit dans la réconciliation de la France et du Vatican les plus grands dangers pour l’avenir de l’alliance franco-italienne, alliance qui ne peut rester solide que sur la base d’un idéal commun d’anticléricalisme et de laïcité ». La réponse du Grand Orient de Paris eut lieu peu de jours plus tard. On y lisait que le Grand Orient de Rome avait reconnu clairement l’importance tactique de l’affaire en ce qui concernait l’évolution de la guerre. Le Grand Orient de Paris ne voulait pas en dire davantage pour ne pas encourir le reproche de contrecarrer les plans du gouvernement au moment où ils allaient peut-être se réaliser, et de nuire à l’union sacrée en un temps où il serait particulièrement dangereux de le faire. Mais il laissait nettement entendre que « il ne s’opposerait pas, sous certaines conditions à remplir par la Curie, à la réalisation d’une entente. »
A la fin de 1916, le Grand Orient de Paris envoya aux grandes loges de province une circulaire sur le problème de la durée de la guerre. Il reçut une série de réponses
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qui donnaient à penser. Les loges de Bordeaux reprochaient à Paris de ne pas comprendre les conséquences économiques désastreuses de la guerre pour le sud viticole. La réponse du Grand Orient de Paris ne fut pas satisfaisante. Il dut attirer l'attention du gouvernement sur le pessimisme qui régnaitdans les loges méridionales. Le sous-secrétaire d'Etat, Abel Ferry, envoyé à la fin d'octobre à Bordeaux, constata qu'on y était fatigué de la guerre. Ce fut une des causes pour lesquelles, vers le milieu de l'année 1917, le Grand Orient décida de sonder de son côté le terrain au point de vue de la paix : la maçonnerie ne pouvait pas laisser le socialisme international jouer le rôle dominant dans la liquidation de la guerre. Il fallait donc essayer de prendre contact avec les maçons allemands en pays neutres. Une réunion de ce genre devait avoir lieu à Genève. On n'y trouva que deux Allemands qui, déserteurs, séjournaient en Suisse, qu'on jugea des esprits troubles, des fantaisistes, des isolés, privés de toute influence politique. Le Grand Orient de Paris fut plus inquiet d'une motion où la loge Le Globe, de Vincennes, en octobre 1917, invitait le gouvernement à ne pas faire dépendre les discussions au sujet de la paix d'une acquisition totale de l'Alsace-Lorraine. Lors de la discussion de la motion, 148 voix se prononcèrent pour, 67 contre. Il y eut 160 abstentions. Ce résultat provoqua un vif échange de vues entre Ribot et Painlevé d'une part et le Grand Orient d'autre part. Celui-ci s'entendit reprocher de ne pas avoir fait tous ses efforts pour empêcher un pareil vote. Le Grand Orient affirma qu'il avait agi loyalement, mais que le fait qu'aucun membre influent du Grand Orient n'appartenait au Cabinet devait déjà provoquer des difficultés. Un compromis eut lieu. Le maçon Bourély entra comme sous-secrétaire d'Etat dans le cabinet Painlevé. On choisit ce titre de secrétaire d'Etat pour éviter à la maçonnerie le reproche d'avoir profité de son influence pour faire attribuer un important portefeuille à un membre du Grand Orient. En échange, le Grand Orient convoqua, le 20 septembre, une réunion plénière de toutes les loges de France qui déclara, par 350 voix contre 12 :
qu’une paix juste et durable n’est pas possible sans le retour de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie. Telle fut la lin de cet épisode.
La maçonnerie anglaise , qui avait favorisé et soutenu le risorgimento, se retira, dix ans avant la guerre, des loges italiennes et françaises. Lorsqu’en l’année 1905, les relations politiques devinrent plus cordiales entre l’Angleterre et la France, et lorsque le Grand Orient de Paris eut décidé, vers le milieu de 1906, de reprendre le contact avec la maçonnerie anglaise, des membres du Grand Orient de Paris se rendirent à Londres, lis furent très froidement accueillis. Le Grand Orient de Londres déclara que le rétablissement de relations internationales directes entre les loges des différents pays n’était pas conciliable avec les devoirs nationaux des Anglais, à plus forte raison s’il s’agissait de favoriser les intérêts de la France. L’idée qu’un Anglais pût, en sa qualité de francmaçon, aider une maçonnerie non anglaise ou s’occuper des intérêts spéciaux de celle-ci, fut considérée à Londres, d’après les notions politiques des Anglais, comme incompréhensible. L’effet à Paris fut tel, qu’au moment de la déclaration de guerre, on n’osa pas reprendre de relations directes et personnelles avec la maçonnerie anglaise. La première démarche fut entreprise en janvier 1915. Le franc-maçon français influent et ancien ministre Renoult, qui se trouvait à Londres en mission secrète pour son gouvernement, eut un entretien avec le ministre anglais, Sir Rufus Isaacs, qui jouait un grand rôle dans la maçonnerie anglaise. La réponse de Sir Isaacs ne fut pas encourageante. Il affirma bien que la maçonnerie anglaise était prête à prendre part à toutes les tâches humanitaires à accomplir dans l’intérêt des deux armées, mais il refusa toute collaboration politique avec les loges françaises. D’autre part, une tentative faite par les loges belges, en avril 1915, pour obtenir du Grand Orient de Londres une manifestation au profit de la Belgique, échoua. Cependant, le Grand Orient de Rome a essayé, au début de 1915, par son ancien grand-maître Nathan, qu’on disait à moitié anglais, de nouer des rela-
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tions politiques à Londres. Nathan mit le doigt sur la plaie. Il essaya d'engager la maçonnerie anglaise à s'employer pour que l'Angleterre tînt les engagements et les promesses d'ordre financier de l'Angleterre envers l'Italie. Le Grand Orient de Londres répondit peu poliment que les questions financières intéressaient seuls les gouvernements des deux pays, et qu'elles ne pouvaient pas être l'objet d'une discussion entre les deux Grands Orients. C'était exclusivement au gouvernement anglais de décider ce que l'Angleterre devait on ne devait pas donner. Cette réponse provoqua dans les milieux maçonniques italiens une grande irritation contre les frères anglais. Cette irritation s'exprimait clairement chaque fois qu'à Rome il était question des « fratelli di Londra. » Malgré ces échecs, le Grand Orient de Paris essaya, en août 1916, de renouer avec la maçonnerie anglaise. Dans une lettre, il regretta que les frères anglais ne fussent pas sortis de leur réserve, et il suggéra la convocation d'un congrès anglo-français pour préparer une collaboration systématique des maçonneries alliées. 11 s'agissait de prendre position à l'égard des négociations de la paix et d'empêcher une entremise neutre, ou indésirable, ou prématurée. Les loges anglaises déclarèrent de leur côté qu'elles ne pouvaient pas prendre position à l'égard de cette motion avant l'assemblée générale qui devait avoir lieu en janvier. Les loges françaises demandèrent l'appui financier de l'Angleterre en novembre 1916. On ne les écouta guère : la maçonnerie anglaise « n'était pas à même de faire de pareilles représentations à son gouvernement. » La maçonnerie britannique a conservé son caractère d'institution philanthropique. Remarquables sont les passeports qu'elle a établis pour ses membres, en langues française, italienne et turque. Les titulaires sont « recommandés à tous les frères qui ont vu la Lumière et qui leur doivent l'hospitalité et une fraternelle assistance. »
Il n'y avait pas de franc-maçonnerie russe. Au xix® siècle, les sociétés secrètes étaient composées d'éléments révolutionnaires si radicaux que la maçonnerie internationale ne voulait point de rapports avec eux. Après la
première révolution russe, en 1905, la maçonnerie russe n’a pas trouvé d’asile. Le Grand Orient de Paris, dans une longue lettre adressée le 16 octobre 1914 au Grand Orient de Rome, a demandé s’il n’y avait pas possibilité de prendre une influence directe sur certains milieux importants de Russie : Paris, n’ayant aucune relation maçonnique avec la Russie, ne savait pas ce qu il devait entreprendre. La réponse du Grand Orient de Rome fut tout à fait négative. On cita l’écrivain russe connu Amfiteatroff comme intermédiaire possible entre les deux Grands Orients et les milieux politiques russes. Il ne put arriver à grand’chose.
La maçonnerie polonaise se composait de peu d’éléments polonais et surtout de Juifs polonais. Le Grand Orient de Paris essaya, en 1915, d’entrer en relations étroites avec elle. Il fut déçu, car les maçons juifs polonais déclarèrent que les Polonais n’étaient pas disposés à travailler à rétablir la Pologne sous la domination russe, comme on le supposait à Paris. L’administration allemandepolonaise avait, disaient-ils, amélioré tellement la situation en Pologne russe, que cette administration offrirait pour le développement de la Pologne des garanties bien plus sérieuses qu’une bureaucratie russe, qui, au mépris de toutes les promesses, se vengerait après la guerre de ses déceptions sur les éléments juifs et radicaux, sans comprendre les causes des échecs subis en Pologne. Des membres des grandes loges françaises ont eu durant la guerre des relations étroites avec certains milieux polonais radicaux établis avant la guerre en France ou réfugiés pendant la guerre en Suisse.
Les loges allemandes-baltiques des provinces baltiques avaient des relations intimes avec la maçonnerie allemande et étaient inutilisables pour le Grand Orient de Paris.
La maçonnerie espagnole était complètement tributaire, au point de vue intellectuel, du Grand Orient parisien. Elle prit part à tous les mouvements révolutionnaires de son pays. En 1873, sous la conduite du grand maître Salmeron, elle s’est déclarée en faveur de la République.
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Soas le roi Alphonse XII, pendant la régence et sous le roi Alphonse XIII, elle a combattu moins énergiquement la monarchie, mais elle a lutté âprement contre tout cabinet conservateur et appuyé largement tout cabinet libéral. Depuis août 1914, les loges espagnoles ont été travaillées par les agents du Grand Orient parisien avec une énergie à laquelle il faut rendre hommage. La maçonnerie espagnole ne pouvait certes travailler à lancer F Espagne dans la guerre. Elle comprenait l'inanité d'un pareil plan. Les loges s'efforcèrent d'autant plus opiniâtrement à faire en sorte que l'Espagne observât une neutralité bienveillante envers l'Entente et que le roi d'Espagne ne prît pas l'initiative d'une entremise en faveur de la paix. D'après les rapports des Grands Orients de Paris et de Rome, la maçonnerie espagnole fit tout pour éviter que l'Espagne s'occupât de faire la paix. Le but a été effectivement atteint.
La maçonnerie portugaise était encore plus étroitement dépendante de Paris. Elle considère la révolution de l'année 1908 et de l'année 1910 comme un succès de premier ordre à son actif. Les maçons portugais ne jouissent guère de grands respects et de grandes sympathies à Paris et à Rome. On les y comparait « à un bâtiment dont la brillante façade ne dissimule pas le manque de culture et de passé ». Au commencement de la guerre, l'ambassade anglaise de Lisbonne a particulièrement réussi à se servir de la maçonnerie pour enrayer les progrès de l'esprit de neutralité bienveillante à l'égard de l'Allemagne. Le ministre portugais à Paris, M. Chagas, était l'homme de coufiance en même temps du cabinet de Paris et du cabinet de Londrès. 11 était également celui des Grands Orients de Paris et de Rome. Lorsque le Portugal déclara la guerre aux Puissances Centrales, il reçut de Paris, en septembre 1916, l'avertissement suivant :
« Pendant les quatre derniers mois, les armées anglaise, française, italienne et russe ont bravement lutté pour la cause commune et se sont fait de la Roumanie un nouvel allié. Par contre, le Portugal n’a rien fait pour s’acquitter, dans la
mesure même la plus modeste, de la tâche qui lui incombait après la déclaration de guerre aux Puissances Centrales. »
Les Portugais répondirent au début d'octobre que Tincapacité militaire du Portugal n'était pas due à la mauvaise volonté du gouvernement, mais à de graves difficultés intérieures. Lorsque le Portugal avait été forcé par l'Angleterre d'agir contre les bateaux de commerce allemands réfugiés dans ses ports, le gouvernement portugais n'avait pas manqué de faire remarquer aux gouvernements anglais et français qu'il ne disposait pas des moyens financiers nécessaires à la mobilisation de l'armée, au ravitaillement des troupes et à la conduite de la guerre. Les sommes avancées par l'Angleterre étaient loin d'avoir suffi à couvrir les besoins du pays. La méfiance du Portugal envers les intentions de l'Espagne germanophile avait forcé le gouvernement portugais à garder ses armées dans le pays et à se contenter d'envoyer des troupes à Salonique et en Afrique. Toutefois, un corps auxiliaire d'au moins trois divisions partirait prochainement pour le front anglo-français.
La Maçonnerie néerlandaise était composée pendant la guerre de loges appartenant à deux tendances. Les unes représentaient l'élément progressiste juif, les autres l'élément libéral et athéiste des habitants non-juifs. La maçonnerie hollandaise n'a que peu de rapports avec la politique intérieure du pays ; elle est assez étrangère à la politique générale et indépendante de la maçonnerie des autres pays. Les maçonneries étrangères ont essayé, il est vrai, après la déclaration de guerre, de la gagner à l'Entente. C'est d'Angleterre que partit l'initiative. Elle utilisa le thème du martyre de la Belgique. Les démarches n'eurent pas de succès. Le gouvernement fit comprendre aux dirigeants des loges du pays qu'il ne tolérerait pas une agitation de ce genre. D'autre part, les Hollandais connaissaient mieux que les Anglais la situation de la Belgique. Des maçons hollandais ont souvent déclaré qu'ils n'interviendraient pas même dans la question de la paix et qu'ils laisseraient ce soin à leur gouvernement.
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Les loges luxembourgeoises , dont les insignes ont été apposés par l'administration allemande des chemins de fer sur la nouvelle gare de Luxembourg, reçurent leurs avis de Paris et de Bruxelles. Elles s'épuisèrent à lutter contre le parti catholique du pays. L'abdication, imposée par l'étranger, de la grande-duchesse Marie-Adélaïde, fut appuyée par la loge. Elle a provoqué dans le pays une certaine hostilité contre la Belgique, parce que l'on supposait que le but de l'action était l'union personnelle avec la Belgique. Les loges françaises et belges se combattaient dans le Luxembourg. La Belgique n'est pas satisfaite parce qu'elle n'a pas occupé le pays au lieu des Français et des Américains.
Pendant longtemps, il n'exista pas de Maçonnerie américaine au sens propre du terme. Aux Etats-Unis, on ne trouvait que des loges d'origine allemande, italienne, française, espagnole, hollandaise, anglaise. Depuis une vingtaine d'années seulement, on essaya de transformer ces loges d'origine étrangère en loges américaines. On y réussit, du moins extérieurement. Les maçons de l'Amérique du Nord, presque de toutes catégories, se sont abstenus de s'occuper de tous les problèmes internationaux, et n'ont eu somme toute aucune relation avec les Grands Orients d'Europe. En avril 1917, les députés du Grand Orient de Paris réussirent à organiser une assemblée groupant les représentants de toutes les loges d'origine française. Même des représentants d'autres loges prirent part à l'assemblée. Son but devait être de provoquer une manifestation maçonnique générale en faveur de la guerre. Les loges germano-américaines déclarèrent qu'il leur était impossible de signer un document qui conseillait la guerre aux côtés de l'Entente. Des maçons anglais et américains exprimèrent le même avis. On trouva un expédient : ce ne seraient point les loges comme telles, mais les maçons individuellement, qui prendraient part aux manifestations en faveur de la guerre. Seules les loges d'origine irlandaise montrèrent quelque complaisance à ce sujet — sans grand succès d'ailleurs.
Les rapports de la maçonnerie allemande avec le Grand
Orient de Rome étaient très froids plusieurs années déjà avant la guerre. Une rupture complète fut préconisée dès 1911 par plusieurs maçons allemands. Le ministère des Affaires étrangères Ta empêchée. Le Congrès des grandes loges, réuni le 29 mai 1915 à Berlin, a rompu publiquement toutes relations avec les maçonneries italienne et française. Pendant la guerre, les loges de Paris et de Rome ont décidé à plusieurs reprises de ne pas reprendre de relations avec la maçonnerie allemande, même après la paix. Mais, de Rome et de Paris, on n'en essaya pas moins de préparer en Allemagne des troubles intérieurs. Au début de 1918, le Grand Orient de Rome exposait ainsi le véritable moyen de terminer la guerre :
« Ce moyen consiste à préparer du dedans la chute de la monarchie des Habsbourg et à faire la même tentative en même temps en Allemagne. Comme il est peu probable que la discipline allemande rende possible le bolchévisme allemand, d’autres éléments moins violents doivent être mobilisés en Allemagne. Les Grands Orients de Paris et de Rome souhaitent donc que les rapports qui existent entre les loges dissidentes d’Italie et la maçonnerie allemande soient utilisés dans ce dessein. Il souhaitent des informations exactes sur la situation en Allemagne pour pouvoir juger si des éléments allemands à tendance révolutionnaire seraient prêts à organiser un vaste mouvement qui pourrait être soutenu par les Russes, grâce à leur faculté d’expansion, par les maçonneries française et italienne, fournissant des fonds abondants, et par une vaste propagande littéraire. »
Ce document, composé avant la conclusion de la paix de Brest-Litowsk, fut favorablement accueilli même par les loges dissidentes de Naples. On voulait, avec l’appui des loges allemandes, empêcher que le Saint-Siège ne prît en mains l’action en faveur de la paix. Je ne sais quel résultat ont eu les démarches entreprises.
Il faut distinguer soigneusement entre la Maçonnerie dAutriche et celle de Hongrie , car les deux loges n’offrent point la moindre ressemblance. Les loges tchèques ont toujours gravité autour de Paris. Les chefs du parti allemand libéral en Autriche, pour la plupart juifs, jouaient
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un grand rôle dans les loges allemandes de Vienne. Ils avaient de bonnes relations d’amitié avec les maçons italiens, comme il parut à l’occasion des nombreuses visites qu’ils firent à Rome. C’était, il est vrai, au temps où la maçonnerie italienne, sous la conduite de Grispi, n’avait pas encore pris position contre la Triple-Alliance. La situation était différente en Hongrie. « La personne quia exercé l’influence la plus décisive sur les événements fut Louis Kossuth qui, durant les quarante années qu’il passa en Italie après la révolution, devint peu à peu le symbole de la maçonnerie hongroise parmi les frères italiens ». Les rapports entre le Grand Orient de Rome et celui de Budapest devinrent très intimes, même après l’entrée du fils de Kossuth dans le cabinet hongrois, en 1906. Le Grand Orient de Budapest était en contact, d’autre part, avec le Grand Orient de Paris, surtout grâce à l’écrivain Max Nordau et au député Pollony. Ce dernier fut un adversaire actif de la monarchie des Habsbourg. Quand la guerre éclata, le Grand Orient de Paris s’imagina que la Hongrie se séparerait de l’Autriche. Même l’ambassadeur d’Angleterre à Vienne se faisait cette illusion. En décembre 1916, des rapports furent noués entre le Grand Orient de Paris et la maçonnerie hongroise. Plusieurs réunions eurent lieu en Suisse dans le dessein d’amener Vienne à conclure une paix séparée en abandonnant l’Allemagne.
La Bulgarie n’a pas de loges au sens propre du mot. Les Bulgares ne trouvaient dans l’institution maçonnique rien qui pût être utile à leur patrie, et bien qu’ils aient emprunté à l’Occident de nombreuses créations, ils n’ont point vu de raisons pour fonder des loges nationales. La maçonnerie allemande a créé en Bulgarie quelques filiales. Le Grand Orient de Paris a montré peu d’intérêt pour la Bulgarie au début de la guerre. Mais en août 1915, lorsque des agents répandirent le bruit que la Bulgarie allait s’allier aux Puissances centrales, on s’effara, et on envoya à Solia des affiliés de loges grecques et roumaines avec mission de prendre contact avec les milieux russophiles du Parlement et de la presse. C’étaient les mêmes éléments qui, à Salonique, étaient à la solde du général
Sarrail et qui dirigeaient en Grèce la propagande de Vénizelos. Ils s’adressèrent aux hommes politiques bulgares Ghenadiew, Danew, Guechow et Malinow. Ces trois derniers réagirent peu. Stambulowski répondit que, comme orthodoxe et Bulgare, il avait été contre tout conflit avec l’Entente, mais qu’il estimait au-dessous de sa dignité d’entrer en relations avec des éléments étrangers qui ne poursuivaient que des avantages personnels et peut-être ceux de leur propre patrie. Après cet échec, la maçonnerie française essaya de nouer des relations avec les représentants diplomatiques de la Bulgarie à l’étranger. Elle y réussit en partie et, par ce moyen, n’a pas peu contribué à détourner la Bulgarie des Puissances Centrales.
La Turquie n’offrait pas pour la maçonnerie un terrain favorable. Même après la révolution de 1908, le mahométisme ne permettait pas l’existence d’une société secrète maçonnique composée d’éléments indigènes. Un grand nombre de Jeunes-Turcs entretenaient, il est vrai, de très bonnes relations avec la maçonnerie occidentale. De 1908 à 1911, la maçonnerie française exerça une influence considérable sur le parti jeune-turc qui avait préparé de Paris la révolution. Le trait d’union en quelque sorte était le général Cheriff, dont le but était de mener l’opposition contre le germanophile Enver Pacha. A partir d’octobre 1914, la maçonnerie française se proposa l’unique dessein d’amener une paix séparée avec la Russie. Certains éléments jeunes-turcs inclinaient assez, en septembre 1915, à accepter les offres de l’Entente. L’ancien ambassadeur turc à Rome, Nabi Bey, s’est déclaré ouvertement en faveur de cette politique, et il eut dans ce but plusieurs conversations avec le Grand Orient de Rome. Pendant toute la guerre, les négociations durèrent entre certains éléments jeunes-turcs et le Grand Orient de Paris, sans procurer le résultat désiré.
Toutes mes observations me permettent de constater que la maçonnerie internationale a enregistré du moins un succès : elle a entraîné l’Italie dans la guerre et elle a contribué à empêcher durant la guerre toute action en faveur de la paix.