‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 17 sur 39 · L’ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

L’ALSACE-LORRAINE

bavaroise. Le Grand Quartier Général souhaitait alors une solution immédiate, mais le gouvernement ne fit point les propositions nécessaires. Le 2 juillet, le secrétaire d’Etat Helfferich, au cours d’une discussion avec les chefs de partis, suggéra une manifestation du Reichstag : le Reichsland devrait rester à tout prix allemand. J’avais préparé un projet de déclaration qui fut généralement approuvé après que le député Ebert eut fait cette réserve que cette déclaration contiendrait une phrase relative au développement de f Alsace-Lorraine, qui deviendrait un Etat confédéré jouissant des mêmes droits que les autres. Le député von Payer annonça qu’il discuterait les plans relatifs au partage du pays. Aucun représentant du gouvernement ne souleva d’objections. J’eus plutôt l’impression que cette offensive contre la Bavière n’était pas désagréable. La Wilhelmstrasse jouait un double jeu que je ne compris pas tout de suite. M. von Payer avait été proposé à l’Empereur comme secrétaire d’Etat. L’Empereur refusa. Payer s’éleva contre les visées bavaroises. Il voyait dans l’agrandissement projeté le début d’un nouveau dualisme. Au lieu du conflit entre les Habsbourg et les Hohenzollern, il y en aurait bientôt un entre les Wittelsbach et les Hohenzollern. Voilà ce qu’il fallait éviter. Au cours des débats politiques ultérieurs, la question d’Alsace-Lorraine passa au second plan. On avait manqué la dernière occasion pour régler la question par le partage du Reichsland. C’est ce que j’écrivis au ministre-président bavarois, comte Hertling, qui fut très étonné, malgré les lettres et les avertissements que je lui avais adressés auparavant.

Le vote de la résolution de paix- du Reichstag provoqua un revirement. Dès le 20 juillet 1917, dans une lettre au chancelier d’Empire,je faisais remarquer que (d’état d’inachèvement politique où se trouve l’Alsace-Lorraine contribue à prolonger la guerre ». Je montrais que les articles consacrés par la presse allemande au sort futur du Reichsland surexcitaient les idées françaises de revanche.

« Comme les Allemands eux-mêmes n'estiment pas que rAlsace-Lorraine soit arrivée à un état définitif de repos poli-

tique, il nous est facile de comprendre que tous nos adversaires et les neutres s’occupent de cette question et demandent qu’elle soit définitivement résolue. Les visées françaises s’en trouvent renforcées. Il faut immédiatement résoudre la question d’Alsace-Lorraine. Dès septembre prochain, le Reichstag qui se réunit devrait se trouver en présence d’un projet de loi. Quelle est la solution indiquée? Il n’y en a guère que deux possibles : ou démembrement duReichsland, ou création d’un Etat absolument autonome. La division a pour elle plus d’un bon argument, mais il est trop tard pour y procéder. Il y a bien des mois que j’ai dit et écrit au prédécesseur de Votre Excellence, qu’en retardant la solution de cette question, non seulement on prolonge la guerre, mais on court le risque de voir l’Alsace-Lorraine devenir l’objet des négociations intertionales de paix. Au cas où l’on serait amené à faire entrer dans le traité de paix (quelle que soit l’issue de la guerre) une stipulation quelconque relative à l’Alsace-Lorraine, ce serait une humiliation pour l’Allemagne. Rappelons-nous la guerre de Trente Ans et les orgueilleuses interventions de l’étranger dans les affaires intérieures de l’Allemagne. Opérer maintenant la division de ce pays n’aurait pas l’effet politique auquel nous aspirons et ne correspondrait pas à la situation politique actuelle au Reichstag. Il ne reste qu’une solution : créer immédiatement un Grand Duché autonome d’Alsace-Lorraine. Une loi d’Empire doit fournir au pays sa constitution. Les princes confédérés confient la souveraineté à un élu, titulaire de la monarchie héréditaire dans cet Etat confédéré. La Constitution octroyée par l’Empire sera immuable pour une durée de vingt-cinq ans et ne pourra être ensuite modifiée que par le Landtag alsacien-lorrain, dont la loi de 1911 a fixé la composition. Le Reichstag sera exclu comme facteur législatif tant qu’il ne s’agira pas de questions intéressant la compétence générale du Pteich. Le pays jouira donc d’une pleine autonomie. Le Grand Duc conclura une convention militaire avec le roi de Prusse. Au point de vue militaire, tout restera dans l’état actuel. On conservera le poste d’Empire. Les chemins de fer d’Empire passeront sans indemnité aux mains de l’Alsace-Lorraine. On accordera à l’Université de Strasbourg un fonds définitif de vingt millions de marks, au lieu d’avances périodiques. En ce qui concerne l’échange de fonctionnaires, qui sera nécessaire au début, le Grand Duc conclura une convention avec le roi de Prusse (à l’exemple de la convention militaire wurtembergeoise de 1893). La créa-

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tion de cette autonomie complète pour le Reichsland produira un effet international considérable. Le Landtag d’Alsace-Lorraine l’accueillera avec enthousiasme. Il témoignera à la face du monde que les vœux du Reichsland sont exaucés et que la guerre ne peut être continuée un jour de plus pour l’amour de l’Alsace-Lorraine. La population du pays manifestera les memes sentiments. Le monde entier devra reconnaître que F Alsace-Lorraine ne peut être désormais un but de guerre pour aucun pays, même pour la France. En France, les idées de revanche perdront leur meilleur argument. Les éléments pacifistes français considéreront cette autonomie comme suffisante et diront : Nous ne nous sommes pas battus en vain, les deux provinces ont vraiment conquis leur liberté. Un des obstacles les plus importants à la conclusion de la paix sera supprimé. »

Quelques jours plus tard, des représentants des partis de la majorité, auxquels le député national-libéral van Calcker, professeur à Strasbourg, s’associa, eurent une longue discussion avec le chancelier d’Empire Michaelis pour obtenir de lui un projet de loi dans le sens de ma lettre. Le Chancelier promit et déclara que « toute la question serait réglée au plus tard à Noël ». Malheureusement cette promesse n’a pas été tenue parce que les pangermanistes menèrent une campagne acharnée contre ces idées. Le leader pangermaniste, le professeur Schâfer, de Berlin, m’envoya le 27 août un mémoire où il combattait avec véhémence l’idée de l’autonomie complète. Certains Lorrains s’adressèrent au Chancelier pour demander la réunion du Reichsland avec la Prusse. Le général Ludendorff, auquel ils envoyèrent ce mémoire, répondit le 30 septembre 1917 : « Monsieur le maréchal et moi sommes heureux d’entendre que les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes estiment que la réunion du Reichsland avec la Prusse est la meilleure solution de la question d’Alsace-Lorraine. Je ne peux que vous recommander d’en convaincre également vos amis politiques ». Cependant, la majorité du Reichstag ne cédait pas. Au congrès du parti socialdémocrate qui eut lieu en septembre à Wurzbourg, la question d’Alsace-Lorraine joua un grand rôle. Le membre

du Comité directeur, le chancelier actuel, Hermann Müller, affirma que la social-démocratie allemande défendait l'intégrité de l'Empire, telle qu'elle est consacrée par la paix de Francfort. Seule une Allemagne complètement battue céderait l’Alsace-Lorraine. Le président de la fraction du centre du Landtag d'Alsace-Lorraine, Hauss, demanda le 23 août 1917 à un député bavarois de l'aider à réaliser son plan : « C'est un membre de la maison Wittelsbach qui devra fonder la dynastie dans le futur grand duché d'Alsace-Lorraine ». Le chef de cabinet du roi de Bavière répondit :

« Que les chances d’une solution de la question d’Alsace- Lorraine conforme aux intérêts bavarois n’existaient sans doute plus. Il faut voir la situation comme elle est, et il est inutile de vouloir résister au courant. L’idée de placer un prince de Wittelsbach à la tête du nouvel Etat confédéré est extrêmement sympathique à S. M. le Roi. 11 est disposé à acquiescer à un vœu éventuel relatif à une proposition en faveur d’un prince bavarois. »

Au début d'octobre 1917, le Chancelier me déclara qu'il s'était entretenu avec les représentants du royaume et du grand duché de Bade, mais qu'il ne parvenait pas à un jugement définitif. Les gouvernements s’étaient déclarés hostiles à toute modification de la situation au point de vue constitutionnel. Cependant, d'ici décembre, il aurait terminé un projet.

A cette époque, de vives discussions internationales s'engagèrent sur le sort de l'Alsace-Lorraine. Dans une lettre adressée au commencement d'octobre au ministre président Lloyd George, lord Derby exposa qu'il serait difficile de convaincre le peuple anglais de la nécessité d'attribuer au problème alsacien-lorrain l'importance que la question belge avait pour la Grande-Bretagne depuis août 1914. On courrait le risque de faire penser au public anglais qu'il fallait la guerre pour une question à laquelle l'Angleterre n'était que médiocrement intéressée. Lloyd George admit cette objection. Mais il répondit qu'il fallait soutenir par tous les moyens la résistance morale de la

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France. D’autre part, la politique anglaise ne devait pas oublier que Wilson considérerait comme perdue une guerre qui n’aboutirait pas à une humiliation évidente du militarisme prussien. 11 faudrait craindre en ce cas de compromettre les relations avec les Etats-Unis en renonçant à la question de l’Alsace-Lorraine. Tout homme d’Etat anglais devrait donc affirmer que l’Angleterre luttait aussi pour restituer l’Alsace-Lorraine à la France. En France, l’opinion publique paraissait se faire plus accommodante. D’après des informations de différentes sources bien informées, Ribot arrivait en ce moment à la conviction que l’Allemagne accepterait la conversation au sujet de l’Alsace-Lorraine, et qu’elle était prête à négocier làdessus lors de la prochaine conférence de la paix. C’est pourquoi le « non » du secrétaire d’Etat von Kühlmann (discours d’octobre) produisit à Paris l’effet d’un coup de tonnerre. Ce « non » ne fut pas suivi d’une déclaration affirmative au sujet de la pleine autonomie de F Alsace- Lorraine. C’est pourquoi ce fut une catastrophe. En octobre 1917, le ministre-président bavarois, comte Hertling, put déclarer avec satisfaction au Landtag de Munich qu’il avait instamment prié le Chancelier d’Empire :

<( De ne pas traiter à ce moment en public la question de Fautonomie; et en tout cas de ne pas provoquer une décision immédiate. J’ai remarqué que le Chancelier d’Empire avait à ces deux points de vue de la bonne volonté. Il ne sera pas possible de provoquer si vite une décision. Le Chancelier a fort justement remarqué que l’Etat confédéré autonome, lui non plus, ne peut pas être improvisé, mais qu’il lui faut des garanties précises au sujet de la forme à donner à cet Etat, car il faut que cette forme réponde aux intérêts allemands. Sur ce point, il y aura lieu de négocier avec les Alsaciens et les Lorrains partisans de cette conception. Lavoie que je veux suivre est celle qui s’inspire des intérêts allemands. L’histoire montrera peut-être plus tard si l’Etat fédéral autonome mène au but. Si la décision qu’on va prendre est celle-là, inclinonsnous. Je le répète, je ne m’inspire en cette question que du point de vue allemand. »

Lorsque, au même moment, la chancellerie fut offerte

au comte Hertling, l'attitude hostile qu'il avait prise dans la question de l'autonomie de l'AIsace-Lorraine empêcha les partis de la majorité du Reichstag de se déclarer pour lui. Il donna d'abord des explications qui calmèrent les les esprits, puis, d'accord avec le Grand Quartier Générai, il laissa la question sans solution, malgré les insistances du Reichstag. Le leader du centre alsacien, Hauss, rappela au comte Hertling, devenu chancelier, les vœux relatifs à l'autonomie et déclara que c'était pour fausser l'opinion publique que des agents de la grosse industrie lorraine avaient affirmé récemment dans les milieux officiels que l’AIsace-Lorraine voulait être incorporée à la Prusse. Malgré mes démarches pressantes auprès des personnes compétentes, aucune démarche décisive ne s'est produite au sujet de l'AIsace-Lorraine depuis Noël 1917.

Le 5 janvier 1918, le « Comité pour l'indépendance de l'AIsace-Lorraine » pria le Saint-Père de « soumettre aux nations belligérantes sa proposition au sujet de la neutralisation de notre patrie ». Appelé à donner mon avis, je me vis obligé de repousser cette proposition pour des raisons d'ordre national, d'ordre juridique, technique et international. Lorsqu'en 1871, l'AIsace-Lorraine redevint allemande, 82 p. 100 de sa population avait pour langue maternelle l'allemand. Des députés élus jadis en manière de protestation contre la réacquisition de l'Alsace-Lorraine disparurent du Reichstag et furent remplacés par des hommes qui avaient inscrit sur leur programme la transformation de leur pays en un Etat fédéral doué de droits égaux aux autres dans le cadre de l'Empire. Une neutralisation de l'AIsace-Lorraine — disais-je — deviendrait l'objet d'une rivalité entre l'Allemagne et la France et la source de nouvelles complications européennes.

Lors de la défaite militaire, le Comité interfractionnel des partis de la majorité mit en discussion, le 28 septembre 1918, le problème de l'autonomie, et demanda quelle fût immédiatement acceptée. Le cabinet de guerre du prince Max de Bade essaya de sauver ce qu'on pouvait encore sauver. Von Dallwitz, jusqu'alors Statthalter,

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