CHAPITRE XIV
LA POLOGNE
L'après midi du 4 août 1914, un officier du Grand Etat- Major général vint me voir au Reichstag : il souhaitait que je lui indiquasse un interprète polonais qui pourrait traduire en quelques heures une proclamation à la population polonaise qu'allait lancer le chef du Grand Etat- Major général. Il avait le texte allemand sur lui. Je fus surpris de constater que l'Etat-Major n'avait personne pour ce travail. Cependant, je pus rapidement faire droit à cette demande. Le même jour, l'Empereur décida que la chaire archi-épiscopale de Posen-Gnesen, vide depuis huit ans et qui, par suite de l'attitude du gouvernement prussien, était privée de titulaire, allait être pourvue par l'évêque Likovski. En très peu de temps, Rome donna son approbation. A partir de ce moment, ce fut un torrent de proclamations et de promesses aux Polonais. Je dis à un personnage influent : Si l'Allemagne veut remporter un succès politique près de la population polonaise, j'y vois deux conditions indispensables : d'abord, il faut supprimer immédiatement la législation anti-polonaise en vigueur depuis trente ans en Prusse et en Allemagne, autrement, le peuple polonais n'aurait point confiance en ces promesses. Une mesure aussi sage exciterait les Polonais vivant en Allemagne à remplir joyeusement leur cfèvoir envers la patrie. J'étais convaincu que le mouvement radical-polonais ne nuirait pas à l'entrain des sol-
dats polonais, comme on le craignait dans certains milieux politiques et militaires de Berlin. Durant toute la guerre, on a pu constater — les rares exceptions confirment la règle — que mon jugement était exact. Ensuite — disais-je —, si les Puissances Centrales voulaient embrasser tout le problème polonais, il fallait agir. Il fallait que Berlin et Vienne s'entendissent aussitôt pour faire couronner un roi polonais devant les tombes royales de Cracovie. Il entrerait à Varsovie derrière les armées des Puissances Centrales pour soulever tout le peuple polonais et le lancer dans une guerre d’émancipation. Mais il ne fallait pas se faire d’illusions : une Pologne qui ne serait que la Pologne du Congrès se satisferait pas les espérances nationales. Il ne fallait pas penser à une Pologne sans Cracovie, berceau, de la renaissance de l’idée polonaise. La réunion de la Galicie avec la Pologne du Congrès ne resterait pas sans exercer des influences de toutes sortes sur la population polonaise vivant en Prusse. Personne ne comprit alors ce raisonnement. Je le conservai pourtant jusqu’à la fin de la guerre et j’insistai notamment sur cette idée que la Prusse-Allemagne devait accorder les droits égaux aux sujets polonais, car « le chemin de Varsovie passe par Posen. »
Les revendications des Polonais de Prusse étaient modestes. Us voulaient qu’on reconnût à la langue polonaise des droits égaux à ceux de la langue allemande et qu’on permît aux instituteurs et aux ecclésiastiques d’enseigner en langue polonaise la religion. Naturellement, il fallait supprimer la loi d’expropriation dirigée contre les Polonais ainsi que les interdictions qui frappaient les colons. Je restai en relations étroites avec plusieurs leaders polonais. J’eus de nombreux entretiens avec eux. Cependant, la bureaucratie prussienne refusait de s’engager dans des voies nouvelles, bien que le ministre prussien de l’Intérieur comprît parfaitement la nouvelle situation depuis la guerre. Le budget prussien de 1915 maintenait toutes les dispositions anti-polonaises. Bien qu’une loi dérogatoire à la loi sur les associations eût passé au Reichstag, le paragraphe des langues subsis-
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tait. Le leader radical polonais, Korfanty, a affirmé que la population polonaise avait encore pleine confiance en le gouvernement allemand au début de la guerre et même dans la deuxième année de celle-ci, mais que cette confiance avait ensuite disparu. Cela est malheureusement exact. C’est pourquoi, au début de 1917, m’appuyant sur l’avis de Polonais prussiens bien informés, je proposai à nouveau de supprimer le paragraphe des langues, d’autoriser l’instruction religieuse en langue polonaise et de rendre obligatoire l’enseignement de l’écriture et de la lecture en polonais. Ce fut malheureusement inutile. Il ne fut donc pas étonnant que la fraction polonaise du Reichstag finit, en l’année 1918, par voter contre les nouveaux crédits de guerre, malgré les regrets très vifs des Polonais de droite. L’Ostmarkenverein en profita pour annoncer en août 1918 la reprise des hostilités contre les Polonais. Même le cabinet de Guerre sous le prince Max de Bade eut besoin de toute son énergie pour déterminer la Prusse à abolir la législation polonaise immédiatement avant l'armistice. La Prusse-Allemagne ne pouvait donc, sans un véritable miracle politique, se concilier dans son propre pays l’amitié des Polonais. On n’en travailla qu’avec plus de zèle à créer un Etat polonais formé de la Pologne du Congrès. Malheureusement, jusqu’à l’armistice, Berlin et Vienne n’arrivèrent point à s’entendre sur la question polonaise. Berlin a le droit d’aflirmer, qu’à part une première hésitation, il préconisa la formation d’un royaume composé de la Pologne du Congrès. Après la conquête de Varsovie en 1915, le gouvernement allemand inclina, il est vrai, à une solution qu’il me pria d’appuyer à Vienne et qui consistait à rattacher la Pologne du Congrès réunie à la Galicie avec l’Autriche, de telle sorte que l’empereur d’Autriche serait en même temps roi de Pologne. En revanche, l’Autriche ainsi agrandie conclurait une union douanière avec l’Empire allemand ainsi que de nouvelles conventions dans le domaine des communications et de l’armée. Comme Vienne refusait alors d’accueillir la Pologne en son sein, on s’en est tenu désormais à Berlin à la conception d’un Etat indé-
pendant, régi par un monarque et constitué par la Pologne du Congrès. Les Polonais de Prusse conservateurs èonseillèrent pendant un temps de rattacher à l'Allemagne le nouvel Etat polonais. Cette proposition n'eut pas de suite.
L'attitude de Vienne était hésitante et contradictoire, bien que Berlin eût commencé par lui offrir le royaume de Pologne sur un plateau. Les milieux officiels viennois, grâce surtout à l'influence du ministre-président comte Tisza, se montrèrent récalcitrants. La Hongrie craignait que son influence diminuât si le dualisme austro-hongrois faisait place au trialisme austro-hongrois-polonais. Quelques Allemands seulement, surtout des chrétiens sociaux, appuyèrent de toute leur énergie la solution extrêmement favorable pour le germanisme en Autriche. Iis s'inspiraient de cette idée qu'une fois les Polonais éliminés du Reichsrat, la majorité allemande y serait absolument assurée, et qu'on pourrait s'attaquer alors à la question tchèque. Cependant, la diplomatie viennoise, influencée par Tisza, refusa. A toutes les objections qu'on me faisait, je répondais qu'une fois la question polonaise entamée, non seulement il fallait qu'elle fût résolue par les Puissances Centrales pendant la guerre, mais que l'empereur d'Autriche devînt roi de la Pologne agrandie de la Galicie polonaise. J'ajoutais que l'Allemagne et l'Autriche, devant avoir des droits égaux en Pologne, l'union douanière, avec seulement quelques barrières intérieures par mesure transitoire, était la seule solution durable. A Vienne, le vent tourna en 1916. On voulait maintenant que la Pologne du Congrès fût rattachée à l'Autriche. On trouvait que seule la « solution austro-polonaise » était acceptable pour Vienne.
L'antagonisme entre Berlin et Vienne a rendu impossible toute politique conséquente dans la Pologne occupée. Les représentants des deux diplomaties avaient à tâche de gagner à leurs idées le plus grand nombre possible de Polonais. La division du pays occupé, avec un gouvernement militaire allemand à Varsovie et un gouvernement militaire autrichien à Lublin, n'était guère propre à gagner les Polonais aux Puissances Centrales. Des intrigues
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vraiment déplaisantes empêchèrent d'atteindre ce but. On se surveillait, on s'espionnait réciproquement. Il en résulta que les hommes politiques les plus en vue de la Pologne se dérobèrent à l’influence des Puissances Centrales et prirent une attitude expectative. L'Autriche avait un avantage. Depuis plusieurs années, elle était habituée à compter avec les Polonais, parti de gouvernement, et elle savait beaucoup mieux que l'Allemagne l'art délicat de traiter les nationalités étrangères comme il le faut. On le vit bien lors de la visite du Conseil de Régence : il fut accueilli assez froidement à Berlin, tandis qu'à Vienne on lui fit une réception vraiment royale. Vienne dépassait beaucoup Berlin dans l'affection des Polonais. Berlin a commis une grave faute, que j'avais prédite, en s'opposant à la nomination d'un homme très c ipable, le comte Tarnowski, comme premier ministre-président de Pologne.
La proclamation du nouvel Etat polonais, le 5 novembre 1916 (je l'avais déconseillée comme inopportune), ne fut pas inspirée par des raisons politiques, mais purement militaires. La proclamation promettait il est vrai, de « créer, avec les territoires polonais arrachés à la Russie, un Etat autonome avec monarchie héréditaire et régime constitutionnel rattaché aux deux Puissances alliées ». Les Puissances Centrales avaient besoin de nouveaux soldats : là était le point décisif. Le Gouverneur Général allemand n'eut pas la main heureuse dans le choix de ses conseillers polonais. Il se laissa persuader par un Polonais peu influent qu'il serait facile, par la proclamation du royaume de Pologne, de déterminer au moins 800.000 Polonais à entrer dans l'armée des Puissances Centrales ou à former une armée polonaise. Un leader polonais connu me dit alors : « Il n'y a pas, dans tout le royaume de Pologne, tant d'hommes désireux de se suicider ». Lors des négociations qui eurent lieu à Berlin, avant la proclamation, avec un petit nombre de députés du Reichstag, on déclara à ceux-ci que l'action politique qui allait s'ensuivre permettait d'espérer fermement qu'au moins 350.000 Polonais se présenteraient pour s'engager. C'est le chiffre qu'espérait également le général Luden-
dorff lorsqu’il réclama la création immédiate de l’Etat polonais. Il a plus tard déclaré qu’il n’aurait jamais conseillé ou imposé cette démarche politique si on ne lui avait pas catégoriquement assuré qu’il serait facile de lever ces effectifs. Il est vrai que par la mesure prise par lui et qui rendait sinon impossible, du moins difficile, l’entrée des jeunes Polonais dans les Légions polonaises, le général Ludendorff est lui aussi responsable de ce qu’une armée polonaise, répondant à ses propres désirs, n’ait pu être constituée. Je lui ai fait remarquer dès 1915 qu’il aurait dû prendre une autre attitude. Ce fut malheureusement en vain. Dès les jours qui suivirent la proclamation, l’échec était certain au point de vue militaire. C’est pourquoi je dis, le 15 novembre 1916, au général Ludendorff, que la proclamation qui invitait les Polonais à entrer dans l’armée n’aurait que peu de succès. « La cause principale de cet échec est que l’appel a été signé par les deux gouverneurs militaires. Peu d’hommes des grandes villes répondront à cet appel. Au contraire, un succès croissant serait probable si bientôt un nouvel appel était lancé par des organisations polonaises (par le Landrat et le Staatsrat). Ce conseil ne fut pas. écouté.
A l’échec militaire succéda aussitôt l’échec politique, au sein des Puissances Centrales elles-mêmes, car personne n’approuvait pleinement la mesure prise. Le 7 novembre, l’ancien ministre autrichien Gessmann m’écrivait :
« Les proclamations au sujet de la Pologne et de la Galicie ont produit ici un très grand étonnement. Les avis sont partagés dans le public. On craint en particulier un réveil prochain de Tirredenta polonaise dans les territoires autrichiens et prussiens habités par une population polonaise et qui n’ont pas été incorporés au royaume de Pologne qu’on veut créer. Ajoutez à cela la question du sort des Ruthènes autrichiens, question grave au point de vue des relations avec la Russie. )>
Dans ma réponse (14 novembre) je me vis forcé d’écrire : La proclamation a été accueillie également ici avec des sentiments mélangés. La proclamation au sujet de la Galicie a causé quelque surprise.
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Quant à l'effet que celte proclamation produisit en Russie, elle devint une véritable catastrophe politique pour les Puissances Centrales, car les milieux russes les plus influents s'occupaient à ce moment en faveur d'une paix générale et, en cas d'échec, d'une paix séparée avec les Puissances Centrales. C'est dans ce dessein que Stürmer avait été mis à la tête des affaires. Le membre le plus connu de l'aristocratie polonaise, qui a les meilleures relations dans tous les pays, me fit dire le 6 novembre par un intermédiaire : « Ces messieurs de Berlin et de Vienne ont-ils soudain perdu la tête pour anéantir si brutalement la seule possibilité de faire la paix »? Il suffit pour constater le bien-fondé de ces paroles de jeter un coup d'œil sur l'évolution de la question polonaise en Russie.
Lorsque les troupes allemandes furent entrées à Varsovie, le ministre-président Goremikine annonça au début d'août 1915 à la Douma au « peuple polonais, chevaleresque, noble et fraternellement fidèle » que le Tsar avait ordonné « de préparer un projet d'après lequel, après la guerre, la Pologne aurait le droit de développer sa vie nationale intellectuelle et économique sur la base d'une autonomie qui respecterait le cadre de l'Etat russe ». Des commissions furent formées ; on tint des séances, sans résultat. Les paroles du chancelier d’Allemagne ( il dit en mars 1916 que la question polonaise soulevée par la destinée devrait être résolue par l'Allemagne et par l'Autriche- Hongrie) consternèrent les Russes. En conséquence, le ministre russe des Affaires Etrangères, Sasanow, présenta, le 19 avril 1916, au Conseil des ministres, un projet relatif à la création du royaume de Pologne. Il faisait remarquer que les raisons du dernier partage de la Pologne n'existaient plus, et que l'Allemagne était pour bien des années l'ennemie de la Russie. Il fallait donc résoudre aussitôt la question polonaise pour ne pas se laisser devancer parles Puissances centrales. Le nouveau royaume de Pologne serait pour l'Europe un boulevard qui empêcherait l'Allemagne de restaurer son hégémonie politique. Il fallait reconnaître à la Pologne du Congrès le droit de
vivre indépendante, mais conserver à la Russie et à son monarque la pleine souveraineté. Le parti des cadets, si influent, approuva en général ce projet. Les nationalistes, sous la direction de Schulgin, voulaient accorder seulement une autonomie bien plus bornée. Le leader des Polonais de Russie, Ledniski, préconisa la réunion de tous les Polonais de Russie, d'Autriche et de Prusse en un empire, afin de rétablir l’équilibre européen. Mais le ministreprésident Stürmer combattit le projet de Sasanow, qui, comme le nationaliste Schulgin le publia dans son journal, dut se retirer à cause de son attitude dans la question polonaise. Vis-à-vis de toutes les délégations polonaises qui voulaient le forcer à prendre nettement position, Stürmer s'est tenu sur la réserve. 11 fut énergiquement appuyé par la Ligue des Vrais Russes et par l'Association de l'Archange Saint-Michel, qui voulaient remettre au lendemain de la Paix la solution de la question polonaise. A une nouvelle députation polonaise, Stürmer déclara en septembre 1916 (il s'était auparavant refusé à recevoir les Polonais) que les décisions du gouvernement au sujet des concessions à la Pologne, étaient irrévocables. Cependant, pour diverses raisons, on différerait la publication du document parce qu'il provoquerait des représailles allemandes contre la population polonaise dans les territoires occupés par les Allemands. C'est ainsi qu'on remit à une date indéterminée la publication du manifeste, sur la proposition de Stürmer, et par décision du Tsar lui-mème. On attendrait que la Pologne fût évacuée par les troupes allemandes, comme l'écrivit le Russokje Slovo, le 8 septembre 1916.
Lorsque, le 5 novembre, eut lieu la proclamation des Puissances centrales, la presse russe y vit « une naïve aventure politique » ayant pour but d'obtenir de nouveaux soldats. Des membres polonais de la Douma protestèrent contre la mesure des Puissances centrales, et Stürmer refusa de faire une nouvelle déclaration au nom du gouvernement russe. Les nationalistes russes appelèrent l'acte de Varsovie « une marchandise allemande bon marché, marquée, made in Germany ». Les esprits ne s'apaisèrent
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que lorsqu’on s’aperçut en Russie de l’échec politique et militaire de la démarche. Un Russe influent que je connaissais résuma de la façon suivante les effets désastreux de cette action : La démarche de l’Allemagne a eu l’effet d’une nouvelle déclaration de guerre en ce qui concerne la Pologne et elle a donné à la Russie l’impulsion morale nécessaire pour continuer la guerre sans faiblir ». Un intermédiaire sérieux, qui connaissait bien le ministre de Russie à Stockholm, Nekludow, a exprimé ainsi au milieu de novembre le jugement de celui-ci au sujet de la proclamation des Puissances centrales :
« La Russie voit dans la démarche que l’Allemagne, de concert avec l’Autriche-IIongrie, a faite en Pologne, une offense mortelle, qu’elle pourra moins aisément oublier encore qu’une bataille perdue ou que la perte définitive d’un plus grand territoire que ne l’est la Pologne. En effet, un coup de poignard mortel est plus honorable pour une nation qu’un soufflet reçu en public. La démarche de l’Allemagne, qui a la présomption de nous dicter des conditions définitives, n’est pas un acte de guerre, mais une insultante intervention dans la politique intérieure de la Russie. L’Etat nouveau qu’on veut créer aura des conséquences incalculables, car la Russie ne tolérera pas que cet Etat se stabilise. Elle fera tout pour effacer cet affront. En excitant une population slave de nationalité russe contre sa mère-patrie, et en forçant celle-ci à une lutte mortelle contre des enfants révoltés, l’Allemagne s’est fait de la Russie une ennemie éternelle. Son acte contribuera essentiellement à prolonger la guerre. La Russie a maintenant un mot d’ordre qui réunira toutes les classes et tous les partis dans une volonté unanime de continuer la guerre jusqu’au dernier souffle, et même au cas où les alliés de la Russie, contre toute attente, seraient fatigués de se battre. »
Un ministre prussien me dit, vers le 1 er janvier 17, que le résultat de l’action entreprise en Pologne était « un tas de décombres ». J’essayai de sauver pour l’Allemagne ce qui restait encore à sauver, d’agir sur les Polonais catholiques. Je proposai, en mars 1917, au Chancelier, le programme suivant pour la Pologne du Congrès : La question de l’Instruction publique devait être mise entre des mains
polonaises dignes de confiance. On placerait l'école sur une base confessionnelle, ce qui satisferait en même temps les Polonais et les Juifs. La création d'une milice polonaise était d'autant plus indiquée que l'appel des Légions n'avait eu aucun succès. Je faisais remarquer que le peuple polonais n'avait, en effet, aucun sentiment militaire, et que, depuis plus de 70 ans, tout Polonais considérait comme son premier devoir national de se dérober par tous les moyens au service militaire russe. Enfin, on devrait remettre à la disposition de l'archevêque le Palais archi-épiscopal dont les Polonais s'étaient emparés dans l'année 1844. Ce dernier vœu fut accompli en partie. Ce fut une faute politique inconcevable de transformer en église mixte la cathédrale orthodoxe de Varsovie, que l'évêque militaire allemand avait bénite. Les catholiques polonais et les soldats allemands en conçurent un grand dépit. Je me plaignis au ministère des Affaires Étrangères dans les termes suivants : « La population de Varsovie, qui a salué avec joie la transformation de la cathédrale russe en une cathédrale romaine-catholique, de même que la création de l'Université de Varsovie, est maintenant troublée et se demande si l'Allemagne n'est pas malgré tout un pays protestant. » L'Archevêque se plaignit naturellement. L'Empire a été frustré d'un succès de premier ordre par « la jalousie bornée d'une clique politique incapable ». Le père polonais de la proclamation à la Pologne, le conseiller d'Etat von Studnitzki, a écrit dès le mois d'août 1917 en tête d'un mémoire : « Malgré l'acte du 5 novembre, la Pologne n'est pas devenue un facteur utile pour les Puissances centrales, et elle ne leur rend pas les services espérés en politique internationale ». Ses nouvelles propositions ne furent pas écoutées.
On ne prit plus de mesures politiques décisives dans la Pologne du Congrès. La longueur de la guerre, les réquisitions constantes et la famine firent tomber au-dessous de zéro les sympathies pour les Puissances centrales. Lorsqu'en août 1917 les Légions polonaises furent enrégimentées dans l'armée autrichienne, le Conseil d'Etat démissionnai corpore . J'insistai au Reichstag pour qu'on
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prît une décision immédiate à l'égard de la Pologne. Ce fut en vain. Au moment où, en vertu du traité de Brest- Litowsk, le pays de Cholm devait être exclu du royaume de Pologne, l'archevêque von Kakowski, membre du Conseil de Régence, me demanda instamment de faire en sorte que le gouvernement de Cholm fût attribué à la Pologne. Il rappelait les persécutions des catholiques. Peu de jours après, je pus l’informer que j’avais réussi à obtenir que la ligne d'occupation resterait telle que par le passé jusqu'à la paix générale ; qu'entre temps, les catholiques récupéreraient toutes les églises et les propriétés ecclésiastiques qui leur avaient été enlevées. J'ajoutai que la Commission mixte chargée de la fixation des futures frontières avait reçu l’ordre de les déterminer de telle sorte que les Polonais et les catholiques fussent compris dans le royaume de Pologne. Je tentai à Vienne d'obtenir le même résultat.
Malgré toutes les expériences décevantes de la guerre, le gouvernement polonais, après de nombreuses négociations entre son plénipotentiaire et moi, adressa, le 29 avril 1918, une note aux gouvernements des Puissances Centrales. Il les priait d'entamer dès maintenant des négociations sur la solution définitive de la question polonaise au triple point de vue politique, militaire et économique. Il déclarait :
« Que la seule solution conforme aux intérêts des deux par-* ties serait celle qui, par l’alliance avec les Puissances Centrales et une convention militaire, assurerait à l’Etat polonais les avantages suivants : intégrité du territoire de la Pologne du Congrès, lixation de frontières conformes aux nécessités stratégiques du côté de l’Ukraine, compensations territoriales dans les territoires polonais à l’est de la ligne Narew-Bobr- Niemen, pour la perte des quatre cercles méridionaux du gouvernement de Suwalki; enfin possibilités de développement économique par conclusion d’un traité de commerce garantissant l’accès à la mer (libre navigation sur la Vistule). Le gouvernement polonais se permet d’exprimer la conviction que l’Etat polonais, appuyé de cette façon parles Puissances Centrales et satisfait dans ses intérêts vitaux, constituerait la
meilleure protection contre l’Est et rendrait inutiles, au point de vue politique et économique, les prétendus remaniements de frontières. »
Cette dernière phrase s'explique par le fait que le Grand Quartier Général allemand exigeait alors avec instance qu'une bande de territoire d'environ 100 kilomètres de large fut cédée par la Pologne du Congrès à l'Allemagne. Je m’élevai avec énergie contre cette annexion. J’employai tous les moyens parlementaires licites, et je démontrai qu'une pareille exigence, non seulement était impossible, mais que si on arrivait à la réaliser, elle serait un grand malheur pour le peuple allemand. La lettre du gouvernement polonais était un acte historique de premier ordre : il offrait spontanément une alliance avec les Puissances Centrales. À Berlin, on manqua la dernière chance d'une solution favorable de la question polonaise. On ne répondit même pas à cette lettre, tandis qu'elle fut accueillie avec une grande sympathie par l'Autriche.
On ne s'occupait d’ailleurs que plus activement de la question de savoir qui aurait la couronne royale de Pologne. On nommait trois candidats : le prince Cyrille de Bulgarie, l’archiduc Charles-Etienne d’Autriche, et le prince Christian de Saxe. Vienne insistait toujours pour que l’empereur d’Autriche fut roi de Pologne. Les discussions qui eurent lieu le 15 août 1918 au Grand Quartier Général n'aboutirent point à un accord, bien que la défaite militaire qu'essuyaient à ce moment les troupes allemandes prouvât à tout homme doué de bon sens que la peine des Puissances Centrales serait inutile si elles ne se mettaient pas pleinement d’accord et ne rassemblaient pas leur énergie pour créer une situation définitive. Le 20 août, j’eus au ministère des Affaires Étrangères un entretien qui me permit de savoir comment s'étaient déroulés les entretiens du Grand Quartier. On ne s’était pas entendu. Le comte Burian s'en était tenu à la solution austro-polonaise. Mais il avait accepté de remettre la décision définitive entre les mains du peuple polonais. Les leaders polonais pensaient, pour la plupart, que le Royaume
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devrait avoir son monarque particulier (rarchiduc Charles- Etienne). Les Polonais de Varsovie se mettraient en relations avec les Polonais galiciens de Cracovie pour les gagner à cette conception. Si on y parvenait, rAutriche serait certainement aussi d’accord : dès lors, l’élection du roi pourrait être rapidement accomplie, et il pourrait entrer immédiatement à Varsovie. L’ancienne Pologne du Congrès constituerait le cadre du Royaume polonais. On procéderait à une légère rectification de frontières dans la région de Thorn. Le Grand Quartier allemand renoncerait à annexer une grande bande de territoire polonais. En Haute-Silésie, on se contenterait également de corriger légèrement la frontière (deux ou trois kilomètres). Le district industriel polonais resterait avec ses richesses naturelles au Royaume de Pologne.
Cependant, les tractations des hommes politiques de Varsovie et de Vienne n’eurent pas le résultat qu’on en espérait. Le comte Burian, comme l’Empereur, s’en tenait à la solution austro-polonaise. A Berlin, on en fut fort surpris, bien que je l’eusse annoncé dix jours plus tôt. Le comte Bnrian avait déclaré aux Polonais que des accords éventuels entre Berlin et Varsovie ne le touchaient aucunement, car Berlin et Vienne avaient exactement les mêmes droits dans cette question. Vienne pouvait — disait-il — donner aux Polonais de Varsovie tout ce que Berlin est disposé à leur donner. Mais Vienne pouvait en outre leur faire cadeau de la province de Galicie. Aussi, en revanche, les Polonais devraient-ils consentir à l’union avec l’Autriche. Le cabinet de Varsovie avait donc à se décider. J’ai dit tout de suite aux personnages officiels qu’ils ne se décideraient pas pour Berlin. Le 11 septembre, le ministre de Pologne à Berlin me dit que la question polonaise était entrée dans sa phase décisive; que le comte Burian avait fait à la délégation polonaise de Vienne des propositions précises et claires : réunion de la Galicie avec la Pologne, à la condition que l’empereur d’Autriche deviendrait roi de Pologne. Le Ministre ajouta que Berlin n’avait communiqué à la Pologne du Congrès ni propositions ni offres d’aucune
sorte. On s’était contenté de dire qu’on n’exigerait pas de grandes corrections de frontières. Or, au moment où les armes allemandes subissaient un échec sur le front occidental, on ne pouvait guère avancer ses affaires en Pologne avec ce programme négatif. Un nombre croissant de Polonais conseillaient d’attendre et d’espérer en l’Entente. D’autre part, les bolchevistes de Russie affluaient en Pologne et minaient le sol du nouvel Etat. C’était une question de jours. Si l’Allemagne ne communiquait pas très rapidement son programme politique, disait le Ministre, la partie est perdue, et le règlement de la question polonaise est impossible. Le Ministre me montra ensuite la carte de la nouvelle Pologne, conformément aux désirs du Conseil de Régence. Cette carte comprenait non seulement la Pologne du Congrès, mais le pays de Cholm, la Russie Blanche, Vilna et la partie sud de Kowno, Rodno, Grodno et Bialistok. Si l’Allemagne présentait ce programme à Varsovie, le gouvernement polonais conclurait immédiatement une convention militaire avec l’Allemagne, ainsi que des arrangements économiques avec l’Allemagne et F Au triche-Hongrie. Lui-même se mettrait en relations avec la Lithuanie et la Russie Blanche pour provoquer l’accord nécessaire. Naturellement, il faudrait modifier le traité de Brest-Litowsk.
Cependant, le gouvernement allemand était paralysé par des accès d’impuissance. La crise militaire et politique arrêta tout — Varsovie ne demandait pas mieux. Les Puissances Centrales ne furent pas capables de résoudre la question polonaise qu’elles avaient elles-mêmes posée dans toute son ampleur. Elle fut donc résolue contre leurs intérêts. En pleine guerre, on se disputait .des couronnes royales et l’on perdait des pays.