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CHAPITRE XV

LA LITHUANIE

La Lithuanie, pays presque complètement catholique, avait depuis longtemps ma sympathie à cause du martyre qu'elle avait subi pour ses convictions religieuses. Les souffrances de ce peuple opprimé augmentaient depuis l'année 1864. Des milliers d’habitants furent envoyés en Sibérie, beaucoup furent fusillés ou pendus. L'enseignement public fut interdit aux Lithuaniens. Des instituteurs russes orthodoxes, qui ne comprenaient pas un mot de lithuanien, furent envoyés dans ce pays. Même l'instruction religieuse fut donnée en langue russe. A la place des crucifix catholiques, on plaça dans les écoles des effigies de saints orthodoxes. La langue écrite lithuanienne fut interdite. Il fut défendu d'imprimer des livres de prières en lithuanien. Chaque maison lithuanienne ne pouvait posséder qu'un seul livre de prières lithuanien, qui devait avoir été édité à Vilna avant 1864. Les Lithuaniens firent donc imprimer désormais à Tilsitt les livres de prières lithuaniens et firent inscrire sur le livre, comme date de l'édition, par exemple 1856, et comme provenance, Vilna. Beaucoup de Lithuaniens passèrent des années en prison parce qu’on avait trouvé chez eux un livre lithuanien. Les couvents furent fermés, à part un ou deux. Après la révolution russe de 1905, la situation s'améliora un peu. Cependant les Russes continuèrent leur politique de russification. Dans les deux premières

classes des écoles, il fut permis d’enseigner le lithuanien. Les Russes continuèrent systématiquement à saigner à blanc ce pays.

Lorsque les Allemands y entrèrent, ils furent accueillis comme des sauveurs. Le clergé et le peuple témoignèrent de la plus grande confiance envers l’armée allemande. Plus cette armée progressait, plus la Lithuanie passait sous l’administration allemande. Cette administration, ignorante de la situation, commit bien des fautes; par exemple la proclamation du général commandant les troupes allemandes entrées à Vilna (1S septembre 1915) commençait par les paroles : « Vilna, la perle de la couronne de Pologne » (!). Les Lithuaniens furent remplis de défiance. Les Polonais ne furent point gagnés. Bien que la Lithuanie ne constituât pas une notion politique et géographique précise, pour Berlin, les gouvernements de Vilna, Grodno, Kowno et Suwalki (partie sud) en faisaient partie.

M’étant mis en relations étroites avec les leaders lithuaniens bientôt après le commencement de la guerre, je pus me faire un tableau exact de ce qui se passait dans le pays. Je pus même contribuer à soulager bien des misères. Peu après l’occupation du pays, je proposai au Chancelier, dans la deuxième moitié de 1915, de proclamer la liberté confessionnelle et religieuse pour toute la Lithuanie, etde faire prendre des mesures pour faciliter l’émigration des nombreux Juifs qui quittaient la portion de territoires occupée. Je conseillai en outre à Berlin la création d’un Département administratif spécial pour la Lithuanie. Au sein de la fraction du Centre du Reichstag, un Comité lithuanien se forma. Mon activité sembla suspecte aux militaires allemands. Lorsque j’émis le vœu de me rendre moi-même en Lithuanie, ils me refusèrent un laissezpasser.

L’administration multipliait les erreurs en Lithuanie. On fit bien paraître un journal lithuanien (c Dabartis » qui ne sut point, d’ailleurs, toucher les sentiments du peuple. Bientôt les militaires commencèrent à vouloir germaniser le pays. On essaya de rendre l’allemand obliga-

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toire dans les écoles. Un leader lithuanien éminent me dit à ce moment : « Nous voulons bien venir à l'Allemagne, mais nous ne pouvons pas devenir allemands. La langue et les mœurs ne se laissent pas enlever comme un habit ». L’appareil administratif se trouvait presque exclusivement entre des mains protestantes, et ne comprenait pas les sentiments religieux, particulièrement vifs chez ce peuple opprimé. La façon dont on traitait le clergé indigène fut parfois scandaleuse. D’autre part, les catholiques allemands témoignaient de la plus grande sympathie pour ce pauvre peuple. Lorsque le Pape Benoît XV organisa une collecte pour les Lithuaniens, la contribution allemande fut, grâce à mes elîorts, plus grande que celle de tous les autres pays. Les mesures de guerre, déjà rigoureuses en elles-mêmes, furent aggravées par ce fait qu’on n’écoutait point les vœux de la population. L’administration militaire croyait qu’elle s’occupait mieux de ce peuple que la Russie ne l’avait fait auparavant et que les Lithuaniens eux-mêmes ne le pourraient faire. Mais comme elle ignorait complètement la pensée de ce peuple, elle commit une série de fautes. La longue durée de l’occupation, les rigueurs de la guerre créèrent peu à peu, malgré les grands efforts de l’administration allemande, une situation parfois bien trouble. L’enthousiasme qu’on avait montré à l’égard de l’Allemagne, le peuple libérateur, se refroidit bientôt.

Délivrés du joug russe, les Lithuaniens tendirent bientôt à l’autonomie. Ils se rappelèrent leur passé glorieux. Des délégués lithuaniens déclarèrent, dès le mois d’avril 1916 à La Haye, que jamais la Lithuanie ne se courberait désormais sous le joug russe, mais qu’elle ne souhaitait pas échanger ce joug pour un autre. La Lithuanie exigeait le rétablissement de son indépendance. A partir du milieu de l’année 1917, je réclamai avec une insistance croissante une transformation de la situation en Lithuanie : « L’Empire allemand doit créer un Etat indépendant de Lithuanie durant les mois qui vont suivre. 11 faut réunir un Conseil national qui votera une Constitution ». Ce vœu était parallèle à ceux qu’exprimait le Conseil national

lithuanien, formé en Suisse, qui, dès le mois d'août 1917, déclara nécessaire et urgent de proclamer l'indépendance de la Lithuanie, de créer un Conseil d'Etat lithuanien et de remplacer le régime militaire par une administration civile. Toute la Lithuanie réclamait la retraite du chef de l'administration militaire, le prince Isenburg. Pendant mon séjour en Suisse, en l'année 1917, j'eus l'occasion d'avoir de longs entretiens avec des leaders lithuaniens qui résidaient alors dans ce pays. Nous nous mîmes complètement d'accord. Les politiciens lithuaniens souhaitaient la création prochaine de l'Etat lithuanien sur la base suivante : La Lithuanie deviendrait une monarchie héréditaire, avec un monarque particulier ; les Lithuaniens repoussaient catégoriquement toute union personnelle avec les monarques d'un autre pays. Ils faisaient remarquer que l'union personnelle avec la Pologne avait jadis causé la chute de la Lithuanie et l'avait soumise à la Pologne. Un nouvel Etat comme la Lithuanie devait avoir un souverain qui se consacrerait à la reconstitution du Pays et qui y habiterait durablement. S'il avait encore un autre royaume à diriger, ou bien il passerait peu de temps en Lithuanie, ou il y enverrait un gouverneur, ce qui serait contraire aux intérêts lithuaniens. Le nouveau souverain devrait être à tout prix un catholique, puisque telle était la confession du pays.

Les Lithuaniens me déclarèrent en outre qu'ils accepteraient volontiers un prince allemand, ne serait-ce que pour manifester leur reconnaissance pour la libération du pays. En vertu de la Constitution, il faudrait qu'en aucun cas le titulaire du trône lithuanien ne fût en même temps souverain d'un autre pays. Ils me prièrent de les aider à choisir le futur souverain. Je le leur promis. Peu de temps après, je désignai, comme le candidat le plus indiqué, le duc Guillaume d'Urach, qui était issu de la ligne collatérale wurtembergeoise, et qui ne pouvait pas devenir roi de Wurtemberg parce que la succession était absolument assurée dans ce pays par une nombreuse famille. Il présentait toutes les conditions nécessaires. Par mon entremise, des conversations eurent lieu bientôt entre

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les leaders lithuaniens et le duc d’Urach. Les deux parties se mirent d’accord pour hâter l’élection du duc qui ne voulait faire aucune démarche sans l’assentiment du gouvernement d’Empire. Des difficultés presque insurmontables subsistaient. D’abord l’Etat lithuanien n’était pas encore constitué. D’autre part, les militaires demandaient qu’on créât certainement une Lithuanie, mais qu’on en fît une sorte d’Etat vassal, et que le roi de Prusse en devînt le souverain. La Saxe aussi croyait avoir des droits à la couronne de Lithuanie. Une véritable course à la couronne commença. J’estimai qu’il était de mon devoir de faire en sorte qu’une représentation nationale parlementaire fût constituée en Lithuanie, appuyée par la confiance de tous les éléments nationaux, et qu’à l’administration militaire succédât une administration civile. Je déposai une motion en ce sens, le 28 août 1917, au Reichstag. Elle fut acceptée.

Le 23 septembre 1917, un Conseil national fut élu « qui devait, sous la direction de l’administration militaire, jeter les bases du développement, de l’administration future, ainsi que de l’avenir économique de la Lithuanie ». Vingt Lithuaniens furent élus membres de ce Conseil, ils avaient été proposés par une conférence d’hommes de confiance représentant tout le Pays. On prévoyait un élargissement de ce Conseil en y appelant des Polonais, des Prussiens, des Blancs-Russiens, des Ruthènes et des Juifs. II faudrait d’abord créer une Constitution communale lithuanienne. Une Conférence lithuanienne réunie à Vilna le 21 septembre exigea « un Etat indépendant, régi d’après des principes démocratiques, uû Landtag constitutionnel, élu d’après les mêmes principes ». La Conférence émit le vœu « que certaines relations à déterminer ultérieurement fussent établies avec l’Allemagne en ménageant le développement national du pays ». Une nouvelle vague d’espoir passa sur le pays. Si on avait rapidement travaillé comme je le conseillais instamment, on aurait enregistré de bons résultats pour l’Allemagne. Malheureusement, une lutte plus âpre encore s’engagea devant et derrière les coulisses au sujet de la couronne lithuanienne. Il se

produisit des épisodes qui devaient fatalement contribuer à ruiner le prestige de la monarchie en Allemagne. Le Grand Quartier Général déclara qu'une union personnelle de la Lithuanie avec la Prusse était la condition indispensable de toute nouvelle avance en faveur la Lithuanie. Or, non seulementle peuple lithuanien tout entier protesta, mais les objections les plus graves furent soulevées par certains princes allemands. Ni la Bavière ni la Saxe ne voulaient consentir à un pareil agrandissement de la dynastie prussienne. Gomme la Bavière comptait alors s'agrandir en Alsace, la Saxe jeta scs regards vers la Lithuanie. Le peuple lithuanien ne voulait rien entendre. Ce fâcheux conflit nuisit énormément aux intérêts allemands. Sur mes instances, le secrétaire d’Etat von Kühlmann fut chargé par le Chancelier, dans la deuxième partie du mois de décembre, de se mettre en relation avec les princes confédérés pour réaliser un accord.

Le 11 décembre 1917, le Conseil national lithuanien, « seul représentant plénipotentiaire du peuple lithuanien, proclama le rétablissement d'un Etat lithuanien indépendant, ayant pour capitale Vilna, et la lin de tous les engagements qui le liaient avec d’autres peuples ». Le Conseil national lithuanien, en créant cet Etat, et afin de sauvegarder ses intérêts lors des négociations de la paix, demandait aide et protection à l'Empire allemand, et il préconisait « une alliance perpétuelle de l'Etat lithuanien avec l'Empire allemand, alliance à réaliser surtout par une convention militaire, ferroviaire, et par une communauté douanière et monétaire ». Parmi les Polonais, un fort mouvement eut lieu alors contre la création du nouvel Etat lithuanien. Je puis dire que c'est surtout grâce à moi que les nombreuses difficultés qui subsistaient encore furent supprimées. On promit de rappeler le chef de l'administration, le prince Isenburg. Cependant, l'affaire ne progressait pas. La diplomatie allemande insistait pour qu'on facilitât les négociations de paix de Brest-Litowsk en communiquant au plus tôt la résolution du H décembre au gouvernement russe. Mais le Chancelier lui-même ne reconnaissait pas cette résolution et n'en tenait aucun

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compte. La Lithuanie attendait vainement une réponse allemande. Elle tardait surtout parce qu'on voulait attribuer au roi de Prusse le Grand-Duché de Lithuanie. Sur mes instances répétées, la fraction du Centre déclara, au commencement de janvier 1918, au Chancelier : « Nous attachons une grande importance à ce que le droit d'autodétermination des Lithuaniens aille jusqu'à leur permettre de choisir eux-mêmes ieur prince, et à ce qu'un prince catholique entre en Lithuanie ». Bien que plusieurs maisons princières d’Allemagne soutinssent la candidature du duc d'Urach et bien que la candidature saxonne n’eût aucune chance, l'affaire ne faisait aucun progrès. L'évêque de Vilna me dit, le 5 février 1918 : « La base même sans laquelle on ne peut songer à édifier l’Etat lithuanien qu’on désire n'est pas encore jetée ». Je priai donc l’Évêque de venir lui-même en Allemagne et d’aider à « briser la glace » au Grand Quartier Général. La visite de l'évêque lit faire un pas de plus aux négociations. Mais la façon incompréhensible dont on traitait en Allemagne les revendications justifiées des Lithuaniens propageait la déliance. Cependant la Taryba (Conseil national) rédigea le 16 février une adresse qui renouvelait la résolution de décembre, qui réglait les relations de l'Etat lithuanien avec les autres Etats en les confiant à l'Assemblée nationale constitutionnelle, et qui demandait qu'on reconnût l'Etat lithuanien indépendant. Une délégation de la Taryba devait transmettre cette résolution au Gouvernement allemand. Mais on refusa, à la délégation, les laissezpasser. La lettre par laquelle la résolution devait être communiquée au Gouvernementaliemand suivit un chemin bizarre et qu'on ne s'explique point, pour arriver avec un retard considérable à la Chancellerie. Des bureaux militaires l'avaient retenue en route. A la Taryba, on attendait chaque jour la réponse allemande. Ses représentants à Berlin attendaient de leur côté et ne comprenaient pas « pourquoi le Gouvernement allemand d'une part avait engagé le Conseil national à faire la déclaration et à prendre les engagements du 11 décembre, d'autre part, ne voulait pas reconnaître ouvertement l'Etat lithua-

nien ». L’obstacle était toujours la question du souverain. Enfin, le 21 février 1918, le Chancelier fit dire au Conseil national que l’Allemagne était prête à reconnaître la Lithuanie comme Etat autonome, d’après les termes de la résolution du 11 décembre 1917. Toutefois, la résolution du 16 février 1918 ayant renversé les bases de la précédente, on ne pouvait reconnaître la Lithuanie que si le Conseil d’Etat lithuanien revenait aux principes fondamentaux de la résolution de décembre 1917. Or, le Conseil national lithuanien ne pouvait pas tenir compte de cette exigence sans perdre toute autorité dans le pays. Il fit donc déclarer par son président, le 28 février, que la résolution de la Taryba en date du 16 février ne contredisait aucunement la résolution du 11 décembre. C’était celle-ci qui réglait les futurs rapports de la Lithuanie avec l’Allemagne. Elle n’avait été annulée par aucune nouvelle résolution. Elle restait intacte. Et la Taryba espérait que l’Allemagne reconnaîtrait enfin l’indépendance de la Lithuanie et aiderait ce pays à se faire reconnaître par les autres Etats. Mettant enjeu toute l’influence dont je pouvais disposer au Parlement j’obtins que, le 23 mars, l’Allemagne reconnût, en présence d’uno délégation de la Taryba, l’indépendance de la Lithuanie conformément aux principes reconnus par la Russie du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». La Taryba avait, dans une nouvelle note au Gouvernement allemand, réuni les résolutions du 11 décembre et du 16 février. En même temps, la délégation me pria de m’entremettre auprès du Saint-Siège pour que celui-ci reconnût l’indépendance de la Lithuanie.

Les autorités allemandes avaient recommandé à la délégation de la Taryba, avant son départ de Vilna, de s’abstenir de toute relation avec les députés, particulièrement avec moi. A Berlin, elle fut surveillée à ce point de vue, Le Grand Quartier Général fit faire une enquête pour savoir si on ne pourrait engager un procès contre moi à cause de mes relations avec la Lithuanie. Les magistrats compétents furent obligés de répondre négativement. La délégation voulut, aussitôt après la reconnaissance de la

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Lithuanie, entamer des négociations pour la conclusion de conventions avec l'Allemagne. Elle voulut prendre à Berlin toutes les mesures de nature à préparer des relations économiques étroites. Non seulement Berlin refusa, mais il expulsa presque la délégation en prétendant faussement qu'une grande fête nationale allait être incessamment célébrée à Vilna à l'occasion de l'indépendance du pays. Lorsque ces messieurs arrivèrent chez eux, il n'était aucunement question de la fête, qui, d'après les déclarations faites à Berlin, devait avoir lieu le jeudi saint. De nombreux Lithuaniens m'envoyèrent des dépêches de remerciement. J'y étais appelé « le champion de la Justice et le protecteur des peuples opprimés ». Le Conseil national lithuanien me télégraphia : « Vous avez pris une part essentielle à la création de la Lithuanie indépendante. Votre nom vivra dans l'histoire de ce pays comme celui de l'un de ses meilleurs amis et de ses plus grands bienfaiteurs. Recevez, pour votre bienfaisante activité, les remerciements les plus profonds du peuple lithuanien ». Restait à pourvoir le trône. Le 21 mai 1918, je dis au duc d’Urach : « En Saxe, on travaille fébrilement à l'union personnelle. Mais le Conseil national lithuanien maintient énergiquement son point de vue ». Pour gagner le duc d'Urach, qui était persona grata en Lithuanie, certains milieux prussiens proposèrent alors, sans toucher à l'union personnelle, de nommer le duc d'Urach statthalter. Ils disaient qu'un monarque de Lithuanie serait bientôt soumis à l'influence des classes intellectuelles de Pologne. Je recommandai de la façon la plus pressante au duc de ne pas s'engager dans une pareille voie. Il me répondit qu'on ne lui avait pas fait de propositions de ce genre, et que, d'ailleurs, il ne prendrait pas ce chemin. Dans les milieux lithuaniens influents, on était, au début d'avril, convaincu « que la reconstitution du pays ne serait point possible sans monarchie » C'est pourquoi le Conseil d'Etat décida à l'unanimité de faire en sorte que la question du monarque fût bientôt résolue. Une sorte d'élection préparatoire confidentielle eut lieu par la Taryba. Le duc d'Urach fut élu à l'unanimité sous la condition que

MMHI

SOUVENIRS DE GÎJÈRRE

le monarque ne conclurait jamais une union personnelle avec un autre pays, et qu'une Assemblée nationale serait convoquée pour faire une constitution. Une députation du pays irait communiquer à Berlin ces résolutions. La députation avait l'intention de régler en même temps avec le duc, au nom du peuple lithuanien, toutes les questions à l'étude. Mais il était difficile, sans l’autorisation des militaires allemands, d’entreprendre le voyage. A la fin du mois, je dus écrire au duc : « Je travaille jour et nuit pour que la délégation lithuanienne finisse par faire le voyage. » L'administration militaire essaya encore une fois, en dernière heure, d'empêcher les Lithuaniens de se prononcer. Elle fit circuler dans le pays une adresse à l'Empereur : <( Nous vous prions de placer aussi notre pays sous le sceptre glorieux de Votre Majesté et d'accepter la couronne de Grand-Duc pour vous et pour les successeurs de Votre Majesté impériale et royale ». Le président du Conseil national protesta contre cette mesure, œuvre de la propagande officielle. On promit aux paysans qui signeraient la déclaration en faveur de l'union personnelle qu'ils seraient exemptés des réquisitions et que leurs peines leur seraient remises. Constatant que Berlin restait inerte, j'écrivis le 17 juin au duc d'Urach : « Si l'on ne s'attaque pas vite et adroitement à la question lithuanienne, la Lithuanie, comme les autres Etats limitrophes, ne se présentera pas aux négociations de paix aux côtés de l'Allemagne, et nous resterons isolés. C'est un grand dommage pour la cause allemande ». C'est pourquoi, lors d'une conversation parlementaire avec le Chancelier, le 19 juin, je me mis à parler net. Il ne fallait pas songer à réaliser aucun progrès politique tant que la question lithuanienne resterait entre les mains d'un homme comme le sous-secrétaire d'Etat von Falkenhausen, qui devait devenir chef de la Chancellerie sous le gouvernement Kapp et qui essayait alors de repousser les vœux unanimes relatifs à la création d'un gouvernement indigène à l'aide de l'argument suivant : comme les nombreuses réquisitions ont répandu beaucoup d'amertume dans le peuple, il vaut mieux que ce soit l'administration militaire qui en

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prenne la responsabilité "qu’un nouveau gouvernement lithuanien.

A la fin de juin, la députation du Conseil national lithuanien put enfin arriver à Berlin. Mais le Chancelier n’avait pas de temps. Il l’adressa au sous-secrétaire d’Etat baron de Falkenhausen. Le I er juin, j’arrangeai à Fribourg des pourparlers confidentiels entre le Duc d’Urach et les députés. On rédigea l’accord suivant :

« La Taryba lithuanienne offre au prince Guillaume, duc d’Urach, comte de Wurtemberg, le trône lithuanien pour lui et ses descendants mâles en ligne directe, par les voies prescrites par la Constitution.

Le Roi prend le nom de Mindaugas II et monte sur le trône de Lithuanie aux conditions suivantes :

1° La forme de l’Etat Lithuanien est une monarchie édifiée sur des bases démocratiques.

2° La Constitution est élaborée par la Taryba, de concert avec le Roi.

3° Les bases de la Constitution sont les suivantes :

a) Le pays est gouverné par le Roi et par une représentation élue par le peuple.

b) L’organe législatif est le Roi et la représentation nationale.

c) Le pouvoir exécutif est exercé par le Roi et la représentation nationale.

d) La représentation nationale est composée de deux chambres : la Chambre haute (Taryba)'et la Chambre basse (Seimas).

é) Chaque loi doit être acceptée par la représentation nationale et confirmée par le Roi.

/) C’est le Roi et la majorité absolue de la Chambre basse qui jouissent de l’initiative pour la révision de la Constitution.

g) L’initiative législative est possédée par le Roi, le Conseil des ministres et 15 membres de la représentation nationale.

h) La Constitution doit être rédigée dans dix ans à compter du jour de l’avènement du Roi.

4° En montant sur le trône, le Roi prête serment à la Constitution et jure de défendre l’indépendance, l’intégrité territoriale de la Lithuanie.

5° Le Roi choisit ses ministres et les autres hauts fonctionnaires parmi les Lithuaniens qui connaissent la langue lithuanienne et s’en servent.

6° Le Roi promet de garantir la liberté des cultes.

7° Le Roi ne peut devenir souverain d’un autre Etat sans l’approbation de la représentation nationale.

8° Le Roi habite avec toute sa famille en Lithuanie. Il ne peut pas rester plus de deux mois à l’étranger sans autorisation de l’Assemblée nationale.

9° La langue lithuanienne n’est pas seulement langue officielle d’Etat, mais langue de la Cour.

10° Le Roi choisit les fonctionnaires de sa Cour parmi les Lithuaniens qui connaissent la langue lithuanienne et qui s’en servent. Durant les cinq premières années de son règne, le Roi peut prendre à sa Cour également des étrangers, sous la réserve que le nombre des étrangers ne dépassera pas un tiers du nombre total des fonctionnaires de la Cour.

11° Les enfants du Roi fréquentent les écoles lithuaniennes et sont élevés en Lithuanie. Après avoir fini leurs études en Lithuanie, ils pourront les continuer à l’étranger.

12° La représentation nationale fixera la liste civile de chaque roi lors de son avènement. »

L’accord étant ainsi réalisé entre le peuple et le futur souverain, comme le gouvernement l’Empire avait refusé à différentes reprises de recevoir des représentants de la Taryba, celle-ci procéda le 11 juillet 1918 à l’élection du souverain et proclama monarque le duc Guillaume d’Urach. Dans l’avis adressé au gouvernement allemand, on lisait les lignes suivantes :

« La députation de la Taryba lithuanienne qui avait reçu la déclaration d’indépendance en date du 23 mars dut bientôt quitter Berlin. Le président Smetona avait plusieurs fois demandé la permission de venir à Berlin pour s’entretenir avec le Chancelier du développement ultérieur de l’Etat lithuanien. Toutes ses requêtes furent repoussées. Le Président a donc chargé les soussignés de discuter avec le gouvernement d’Empire la question du souverain. Elle avait causé de nombreuses inquiétudes dans le pays, parce qu’on croyait remarquer, d’après la presse quotidienne allemande, qu’on songeait à une union personnelle de la Lithuanie avec la Saxe. C’est pourquoi les soussignés ont sollicité, par le député Gaigalat, une audience près du secrétaire d’Etat aux Affaires Étrangères. Cette audience n’ayant pas été accordée, elle s’est adressée le 27 juillet à monsieur le Chancelier. Mais Son Excellence lui a fait dire le 29 juillet qu’il ne pouvait pas la recevoir. »

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Il ne restait donc à la Taryba — lisait-on ensuite — que de trancher elle-même la question : c’est un droit qui a été reconnu, non seulement aux autres peuples limitrophes, mais à la Lithuanie, par le gouvernement allemand. C’est en s’appuyant sur ce droit à la libre disposition d’eux-mêmes que les Courlandais cnt élu souverain l’empereur d’Allemagne. Le projet de l’union personnelle était si impopulaire que seul le mouvement républicain en a tiré parti. La situation du pays est telle que la population a été poussée presque au désespoir. La mauvaise humeur générale s’est adressée également à la Taryba qui a été accusée d’avoir vendu la Lithuanie à l’Allemagne. La Taryba a servi les intérêts allemands en élisant un prince allemand. Elle a accompli son devoir. Elle ne consentira en aucun cas à révoquer sa décision.

Une politique sage eût consisté à faire tous ses efforts pour s’épargner, en reconnaissant l’élection royale, de nouveaux désagréments et à sauvegarder les intérêts allemands. C’est dans ce sens que j’agis près des différentes autorités en faisant remarquer que la Lithuanie repoussait toute union personnelle, mais était prête à conclure avec l’Empire allemand « une alliance perpétuelle ». Les princes allemands devaient songer que la prochaine création d’une monarchie lithuanienne représentait « une grande victoire de l’idée monarchique » et que la formation d’un Etat lithuanien était d’une importance décisive au point de vue allemand lors de la conclusion de la paix et pour toute l’orientation politique nouvelle vers l’Est. Si l’Empereur hésite à reconnaître le nouveau souverain, « on dira à l’étranger et même çà et là en Allemagne que l’Empereur voulait devenir roi de Lithuanie, que l’Allemagne ne respecte pas le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et les milieux catholiques ne pardonneront pas à l’Empereur d’avoir refusé à la Lithuanie catholique un roi catholique. Bien des Cours allemandes désapprouveront les aspirations de la couronne de Prusse à une extension de sa puissance ». Le duc Guillaume d’Urach lui-même tenait absolument à ne faire une déclaration définitive que quand les autorités allemandes responsables

auraient parlé. Après que de nombreuses difficultés eurent été résolues, l'acte d'élection lui fut remis. Le Duc souhaitait en outre que la Taryba entrât en relation officiellement avec lui. Le 12 août 1918, la délégation informa le Duc de sa nomination comme roi de Lithuanie et le pria de vouloir bien monter prochainement sur le trône sous le nom de Mindaugas II. En Allemagne, seul le vice-chancelier von Payer me comprit. Il voulait résoudre la question du souverain promptement et d'accord avec le peuple lithuanien. Il y voyait l'intérêt de l'Allemagne, et il envisageait avec beaucoup de sympathie les vœux lithuaniens relatifs à la prompte création d'un gouvernement lithuanien. Une délégation qui se rendait en Suisse pour une conférence eut un nouvel entretien avec le Duc. Malgré une situation militaire qui devenait de jour en jour plus défavorable pour l'Allemagne, le Gouvernement allemand ne prenait pas de décision, exactement comme pour la question polonaise. A la miseptembre enfin, le Chancelier répondit, à une nouvelle question du Centre, que le Duc monterait « bientôt » sur le trône de Lithuanie. Mais, au lieu d'en finir, on créa un nouveau sujet de conflit. Le chef de l'administration, von Falkenhausen, non seulement ne reconnut pas le Conseil d'Etat lithuanien, mais le traita en autorité consultative qui n'avait point de droits souverains et ne constituait pas un organe de gouvernement. Le chancelier comte Hertling refusa de changer la dénomination de Conseil national lithuanien en celle de Conseil d'Etat. L'administration militaire renvoyait les lettres ayant la suscription « Conseil d'Etat lithuanien » pour « dénomination illégale ». Ceci se passait aux jours de la débâcle militaire de l'Allemagne. Le Conseil d'Etat lithuanien protesta contre ces procédés qui ne faisaient qu'augmenter l'amertumé en Lithuanie. Le bruit circula alors que la ville de Vilna était cédée à la Pologne, bien que la résolution du 11 décembre, officiellement reconnue, désignât Vilna comme la capitale de la Lithuanie.

Dans le cabinet du prince Max de Bade, je travaillai à éloigner le sous-secrétaire d'Etat von Falkenhausen,

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politiquement incapable, et à le remplacer par le plénipotentiaire général catholique, le D r Zimmerle, un homme éminent. D'autre part, un gouvernement lithuanien fut rapidement constitué. Il devait se mettre en relation avec le roi élu pour procéder au plus tôt au couronnement. Le cabinet approuva les vœux exprimés par le Conseil d'Etat relativement à la cessation des réquisitions et à la formation d'une milice. Le cabinet approuva le gouvernement lithuanien d'entreprendre les démarches nécessaires en vue de faire reconnaître par tous l’Etat lithuanien et d'établir des relations diplomatiques. Le Ministre-Président lithuanien eut, à la fin d'octobre, des entretiens avec le Monarque. L'accord fut réalisé sur tous les points. Le Ministre-Président, après les conversations qu'il avait eues à Berne, exprima l'avis que l'Angleterre et l'Amérique ne protesteraient pas contre l'élection du Duc. Telle était la situation avant la conclusion de l'armistice. Celui-ci supprima tous les accords entre l'Allemagne et la Lithuanie. L'élection libre du roi par la Taryba n'était point touchée. Au commencement de janvier 1919, je pus écrire au duc d'Urach : « Avec quelle logique une politique déplorable a-t-elle abouti à ces évènements! J'ai consacré toute mon activité à orienter autrement cette fatale évolution. La politique des atermoiements s'est cruellement vengée en Lithuanie ». Le Plénipotentiaire Général en Lithuanie appuya énergiquement le gouvernement lithuanien dans ses efforts pour créer une puissance militaire afin de détendre le pays contre la Russie et la Pologne. Il résista énergiquement aux abus de pouvoir des militaires allemands. Malgré les efforts de cet homme remarquable, les militaires essayèrent de continuer leur politique de violence qui trouva sa conclusion naturelle dans l'aventure de la Baltique et dans la révolution deKapp (provoquée par les troupes de la Baltique), au grand dommage de l'Allemagne.

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